Des conflits de guerre transformant l’eau en piège mortel

Témoignage de la Région des Grands Lacs en République Démocratique du Congo

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Tom Schaul et Meryem Benbrahim

Des conflits de guerre transformant l’eau en piège mortel

Témoignages de la Région des Grands Lacs en République Démocratique du Congo

Depuis la décision de l’Union européenne d’envoyer des soldats en République Démocratique du Congo (RDC) afin de suivre le bon déroulement des premières élections démocratiques prévues le 30 juillet 2006, l’opinion internationale a de nouveau les yeux tournés vers ce pays d’Afrique Centrale, tristement connu depuis les guerres ravageuses des années 90. Or, malgré le calme apparent de la situation politique, la population locale continue à souffrir. La RDC figure parmi les pays dont l’UNICEF¹ évoque la difficulté d’atteindre les Objectifs du Millénaire fixés par l’Assemblée nationale de l’ONU en 2000, à savoir réduire jusqu’en 2015 la pauvreté de moitié. Une des raisons évoquées par l’UNICEF est l’accès insuffisant aux ressources d’eau potable, et ce paradoxalement dans un pays qui compte parmi les plus humides au monde.

Un pays aux ressources en eau abondantes

La République Démocratique du Congo a la plus importante pluviométrie du continent. Le fleuve Congo, qui pendant son parcours de plus de 4 000 kilomètres traverse notamment la seconde plus vaste forêt tropicale de la planète, compte parmi les plus importants au monde.

  • A l’Est du second pays de l’Afrique noire après le Soudan et dont la superficie dépasse de plus de quatre fois celle de la France, est située la région des Grands Lacs qui forme les frontières politiques avec l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi et la Tanzanie.

  • Au Nord, le lac Kivu entouré d’un somptueux paysage formé d’un amalgame de collines et de volcans. Région tristement connue pour ses terribles

Photographie Michel Hassan

images de l’exode de centaines de milliers de Hutus fuyant le Rwanda après le génocide de 1994, génocide ayant coûté en l’espace de quelques mois la vie à un million de Tutsi. La région a été frappée à son tour par des épidémies de choléra foudroyantes, un piège mortel pour des milliers de personnes dont bon nombre avaient participé aux massacres dans le pays voisin².

  • Au Sud, le lac du Tanganjika, 650 kilomètres de long, de renommée, notamment depuis que les explorateurs occidentaux comme Stanley ou Livingstone au XIXe siècle se sont lancés dans une compétition à la recherche des sources du Nil.

Or, selon les chiffres publiés par l’UNICEF¹, moins de 50 % de la population ne bénéficient d’un accès à l’eau potable ni à des latrines avec fosses septiques ou systèmes de canalisation.

D’autres chiffres transmis par des ONG locales ou internationales évoquent un taux de desserte en eau potable en milieu urbain passé de 70 % en 1990 à 40 % en 2005. Cette situation ne s’explique pas par les conditions climatiques mais plutôt par l’instabilité politique que le pays connaît depuis une dizaine d’années.

Région meurtrie par une décennie de guerre

La région des Grands Lacs a été depuis 1996 particulièrement exposée aux conflits guerriers qui ont secoué le deuxième pays de l’Afrique noire. D’abord avec le renversement du despote Mobutu Sese Seko par Laurent-Désiré Kabila. Ensuite avec la guerre menée par ce dernier, après son auto-proclamation comme président de la République Démocratique du Congo, contre ses anciens alliés du Rwanda ou encore de l’Ouganda. L’implication des pays voisins dans le conflit congolais a été officiellement justifiée par la présence de génocidaires Hutus, les « Interhamwe », en terres congolaises. Au-delà des ces justifications, il faut cependant considérer l’avidité des dirigeants politiques et militaires à mettre la main sur les innombrables gisements de minerais renfermés dans le sous-sol congolais. Les intérêts économiques des acteurs du conflit ont mené à ce que la guerre se développe en guerre de pauvres à savoir, l’armement incontrôlé d’une partie de la population dont l’unique but est d’acquérir un pouvoir individuel. Ce fait mène aux conséquences désastreuses, malheureusement habituelles dans ce type de conflit : tueries aveugles, viols (femmes et enfants), pillages etc. Selon les chiffres, 2 à 3 millions de personnes sont mortes depuis 1996, le nombre de viols³ n’étant plus chiffrable (les victimes étant réduites au silence en raison des tabous et de la stigmatisation entourant le viol).

Goma, ville au bord du gouffre

Le chaos sécuritaire dans le pays a mené au collapse complet des services publics et notamment celui de l’approvisionnement en eau potable. Cette situation est particulièrement frappante dans la ville de Goma située entre les rives du lac Kivu et les flancs du volcan Nyiragongo. Recueillant les déplacés des régions rurales, la population de la ville a augmenté en moins de dix ans de 150 000 à 600 000 personnes. S’ajoutant

Carte géographique de la République Démocratique du Congo avec la région des Grands Lac située à l’Est du pays.

au désarroi politique, l’éruption du volcan, le 17 janvier 2002 et la coulée de lave associée, a détruit environ un tiers de la ville et a provoqué le déplacement de milliers de personnes, ainsi que la création de bidonvilles le long des rives

La région des Grands Lacs a été depuis 1996 particulièrement exposée aux conflits guerriers qui ont secoué le deuxième pays de l’Afrique noire.

du lac. L’éruption volcanique a endommagé notamment les conduites vétustes en eau potable alimentant la ville depuis le lac Kivu. Bien que la Régie de distribution d’eau potable (REGIDESO), appuyée techniquement par le Comité international de la Croix-Rouge, essaye de rétablir une alimentation adéquate, le service public ne reste que très peu opérationnel surtout à cause de dysfonctionnements internes (corruption, non-paiement de salaires…). La situation en eau potable à Goma est désas-

treuse, seuls les quartiers riches situés au bord du lac disposent d’une alimentation temporaire, les coupures quotidiennes de l’électricité empêchant un fonctionnement continu de la station de pompage du lac. Au sein des nouveaux quartiers le long des rives du lac, un commerce d’eau s’est mis en place, des vendeurs privés distribuent l’eau non traitée du lac qui est fréquemment stockée dans des réservoirs aux conditions hygiéniques déplorables. Faute de sources d’eau souterraine, la population est obligée de s’alimenter par l’eau du lac, malheureusement, plus les familles vivent éloignées du lac, plus la situation devient dramatique : si des camions citernes n’interviennent pas, la collecte de l’eau du lac peu salubre peut coûter plusieurs heures quotidiennement aux femmes et enfants (désignés pour ces travaux), empêchant alors toute autre activité économique ou scolaire.

Le désarroi de la situation se résume bien dans la localité de Buhimba, à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Goma. Un système de pompage d’eau du lac et de distribution dans le village a

Photographie Michel Hasson

été construit dans les années 90 suite à une collaboration avec une ONG nationale et internationale. Or, le système reste non opérationnel depuis deux ans, suite à une défectuosité de la pompe et à la destruction de conduites (posées à même le sol sans aucune protection), due aux pratiques de défrichage par le feu. Depuis, la situation reste bloquée par manque de matériel de réparation et suite aux accusations mutuelles entre les consommateurs et les associations coopérantes. A proximité de Buhimba, des dizaines de kilomètres de conduites d’eau ont été placées en 1994 pour alimenter « le plus grand camp de réfugiés en Afrique », comme le soulignent les responsables de l’association locale.

Par la suite, les conduites d’eau ont été démontées avec le départ des réfugiés. En attendant, femmes et enfants effectuent quotidiennement 40 minutes de marche pour collecter de l’eau du lac avec plusieurs bidons de 20 litres. À côté du lieu de puisage, les collecteurs profitent de la proximité du lac pour effectuer des baignades et des soins corporels. Les eaux du lac sont également un foyer de prolifération des vibrions de choléra. Ce foyer est à l’origine d’épidémies qui ont emporté, à quelques kilomètres de distance de Buhimba, des milliers de réfugiés rwandais dans les années 90. Or, contrairement à la situation dramatique d’il y a une décennie, les habitants de Buhimba courent des

risques vitaux loin des regards du reste du monde. Aujourd’hui, la mission de l’ONU en République Démocratique du Congo se concrétise essentiellement par la présence de la MONUC⁴.

Moba, région isolée au bord du lac Tanganijka

A environ 500 kilomètres au Sud de Goma, la région de Moba est située aux rives du lac Tanganijka. L’accès s’effectue par avion pour les représentants d’associations internationales ou autorités politiques et par voyage en bateau incertain et dangereux pour la population locale. Contrairement à la province du Kivu, la région n’a pas défrayé les chroniques internationales par des faits de guerre, sans néanmoins avoir subi de conséquences désastreuses aussi bien au niveau humain que social ou économique. La population de la région, estimée avant la guerre à 100 000 environ, vit essentiellement d’agriculture, de pêche ou encore le long des rives du lac de petits commerces. Les vestiges de l’époque coloniale restent encore bien présents, avec notamment la paroisse imposante, construite à la fin du XIXᵉ siècle et qui domine les plateaux situés au-dessus des rives du lac. Aujourd’hui, les Pères Blancs ont quitté la région, l’aide humanitaire internationale reste quasi absente. Cependant, la population des villages situés au bord du lac est régulièrement frappée par des épidémies de choléra, déclenchées parce que la population utilise préférentiellement de l’eau en provenance du lac ou encore des rivières Moba ou Mulunguzzi et ce, par commodité, par ignorance ou par croyance.

Quelques puits ou sources protégées ont été construits avec l’appui d’organisations internationales ou encore l’Eglise. La pérennité de ces ouvrages ne dépend cependant pas uniquement de leur réussite technique, mais surtout de leur acceptation parmi la population locale et de la prise de conscience de celle-ci qu’une gestion et une maintenance communautaire sont primordiales, faute de services publics opérationnels. Les convictions locales ne correspondent pas toujours aux critères de santé communément acceptés dans nos régions occidentales. Ainsi, une grande partie de la population locale refuse la consommation de l’eau de puits, pourtant a priori plus salubre que l’eau de surface.

Elle considérait l’eau de puits comme ensorcelée car venant des profondeurs et possédant une coloration sombre. Le choléra est aussi attribué à la sorcellerie, pratique très répandue dans la région pour interpréter des faits inexplicables. Par conséquent, un accès durable aux ressources d’eau potable, mis à part le manque de moyens techniques, reste un processus de longue haleine accompagné de discussions de sensibilisation et concertation avec la population locale.

Le défi pour le développement social et économique de la région est l’augmentation des capacités techniques et de gestion de la population locale. Ces capacités permettraient de responsabiliser et mettre en confiance la population démunie par des années de conflits et livrée pendant des générations à des gestions paternalistes dictées par l’avidité par rapport aux les richesses naturelles de la RDC, aussi bien par les autorités coloniales, civiles ou religieuses que par les régimes dictatoriaux ou traditionnels.

L’histoire d’Agostino Bossetti est un exemple de belle réussite. Maçon d’origine italienne et âgé aujourd’hui de 76 ans « Babu Ago », à savoir le sage Agostino, comme il est appelé par la population, est arrivé de son village natal au Nord de Bergame en 1971 au Zaïre. Travaillant pour le compte de plusieurs diocèses, puis avec différentes associations italiennes, il a recruté des hommes sans travail dans les villages de la région avec lesquels il a construit des dizaines d’ouvrages de sources et deux centrales hydroélectriques. L’originalité de la méthode d’Agostino Bossetti réside dans la responsabilisa-

tion de la main d’œuvre dès les premiers instants de travail et parallèlement, son initiation aux différentes techniques de construction ou autre. Aujourd’hui, la région compte des dizaines de maçons, d’électriciens ou d’autres techniciens, tous quasi autodidactes et dont certains, simples fils de paysan, sont aujourd’hui capables de gérer à eux-seuls des centrales hydrauliques.

Or, comme expliqué au début de l’article, les efforts réalisés au niveau local sont bien souvent anéantis par les ravages des seigneurs de guerre et leurs troupes. Les sources protégées sont abandonnées, le développement local est bloqué. Les conséquences restent désastreuses : non seulement les maladies hydriques tels que les diarrhées, choléra ou encore le paludisme (fléau le plus important du continent africain après le SIDA) continuent à se répandre, mais aussi, l’inaccessibilité aux ressources d’eau salubre aggrave la situation de famine et de pauvreté de la région : l’autonomie et la sûreté alimentaire d’un foyer étant tributaire de la santé de ses membres.

Le temps dépensé pour aller collecter de l’eau prive également les femmes du temps pour se consacrer à d’autres activités économiques et les enfants d’aller à l’école. 31 000 personnes meurent mensuellement en RDC⁵ des conséquences de la pauvreté. Or, malgré ces chiffres désastreux, l’espoir de la région réside dans l’initiative locale et dans l’auto prise en charge de la communauté. La réalisation d’ouvrages simples appartenant et gérés par la population locale est une solution durable. Ce but ne peut être atteint que par une responsabilisation et une augmentation des capaci-

tés de la communauté. La création de réseaux entre les différentes associations intervenant dans le domaine de l’eau facilitera la progression. L’exemple a été donné par une plate-forme hydraulique regroupant les différentes associations hydrauliques de la province du Sud-Kivu. Cette plate-forme vient d’achever, sous le mandat du programme de développement des Nations Unies, un réseau d’adduction de 13 kilomètres desservant plus de 10 000 personnes. Ce programme a été largement accepté par la population locale, notamment parce que les travaux techniques se sont accompagnés d’un programme de sensibilisation, de responsabilisation et d’éducation de la population bénéficiaire.

Les auteurs de l’article ont visité en février 2006 dans le cadre d’un programme de soutien d’une association italienne les régions de Goma, Rutsuru et Moba. Tom Schaul a participé pendant 14 mois (2002-2003) dans la province de Moba à un programme d’approvisionnement en eau potable de l’ONG française « Action Contre la Faim ».

¹ Atteindre les OMD en matière d’eau potable et d’assainissement. Evaluation des progrès à mi-parcours. UNICEF 2004

² L’historique des guerres en République Démocratique du Congo et de leurs antécédents est exposé dans le livre L’Enjeu congolais – L’Afrique centrale après Mobutu par Colette Braeckmann, Librairie Fayard, 1999.

³ Les femmes sont affectées aux tâches de collecte de l’eau (les enfants également) et aux travaux dans les champs, souvent situés à l’extérieur des villages ; elles se retrouvent ainsi isolées et constituent des proies faciles et ce, en plus des viols commis lors des opérations militaires et lors des pillages dans les villages par les groupes de milices Mai Mai.

⁴ Site officiel de la Monuc : http://www.monuc.org

⁵ Article Lëtzebuerger Land, 02/06/2006

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