Marc Bruno. Profil d’artiste (Bruxelles, 1855)

Premier roman francophone luxembourgeois et chant du cygne de son auteur, Félix Thyes

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Frank WILHELM

Marc Bruno. Profil d’artiste (Bruxelles, 1855)

Premier roman francophone luxembourgeois et chant du cygne de son auteur, Félix Thyes

Issu d’une famille d’origine belge installée au Grand-Duché depuis le XVIIIe siècle, Félix Thyes (Luxembourg, 1830-Bruxelles, 1855) est le pionnier de la littérature francophone de notre pays. Son père, un ancien soldat de Napoléon comme celui de Michel Rodange, a opté en 1830 pour la nationalité belge, alors que Félix connaîtra une carrière scolaire mi-luxembourgeoise, mi-belge, étudiera à l’ULB, mourra à Bruxelles et sera de nationalité grand-ducale comme sa mère.

Frappé très tôt de paralysie à une jambe due à la poliomyélite, obligé de recourir à une béquille et à une espèce de prothèse, atteint de surcroît de tuberculose pulmonaire, Félix le mal nommé avait toutes les tares du poète romantique exilé sur une terre ingrate avec, dans son cerveau enfiévré de rêves artistiques, les appels lancinants de l’idéal. Il incarne le créateur tourmenté, tel que Baudelaire l’a immortalisé dans « L’albatros ».

Une œuvre tripartite

L’éveil du Grand-Duché de Luxembourg à la vie culturelle et artistique a eu lieu vers le milieu du XIXe siècle et voit l’apparition d’une littérature d’expression luxembourgeoise, avec Meyer, Dicks, Lentz, Rodange. Le français fut longtemps cantonné dans le rôle de langue administrative, juridique et mon-

doine. Il existait des organes de presse, comme le Journal de la ville et du pays de Luxembourg, rédigé par le francophile Schrobilgen, et on note la publication de quelques poèmes de circonstance et de récits de voyage dans la langue de Voltaire.

Grâce à cet étudiant en droit mort de maladie à la fleur de l’âge, le Grand-Duché peut prétendre jouer un tout petit rôle dans l’immense partition du romantisme européen.

Voilà pourquoi Félix Thyes, qui a recours exclusivement au français, prend une singulière stature. Il inaugure trois genres : la critique littéraire, l’écriture épistolaire et la fiction romanesque. Individu génial, il s’oppose à la foule des philistins bourgeois. Grâce à cet étudiant en droit mort de maladie à la fleur de l’âge, le Grand-Duché peut prétendre jouer un tout petit rôle dans l’immense partition du romantisme européen. À travers lui, notre pays peut dialoguer avec les milieux universitaires et intellectuels de Bruxelles, et côtoyer modestement les meilleurs écrivains de l’époque.

En 1854, Thyes fait paraître dans la Revue trimestrielle à Bruxelles son Essai sur la poésie luxembourgeoise. Ce travail universitaire en huit chapitres, espèce de mémoire de fin d’études, inaugure le comparatisme grand-ducal, même si le titre est ambigu. L’auteur s’y applique à prouver avec enthousiasme que sa langue maternelle, le luxembourgeois, non seulement existe – encore que nous n’ayons aucune ligne de lui écrite en cette langue –, mais encore est capable d’envolées poétiques, orales et écrites, et possède donc des qualités littéraires. En 1854, le corpus de textes à étudier se réduit aux chansons de « blaanen Teiss », aux quatre recueils imprimés d’Antoine Meyer, à quelques poèmes satiriques ou lyriques isolés de Jean-François Gangler, de Michel Lentz et de Dicks : textes partiellement traduits en français par l’étudiant Thyes. Le jeune critique propose à cette littérature, en l’y projetant en partie, un objectif mythique : susciter par la magie du langage une conscience nationale grand-ducale. Il valorise beaucoup ses compatriotes poètes, comme le fruste Meyer qu’il compare à Esope, Phèdre, Shakespeare, La Fontaine, Béranger, Schiller. Du point de vue lin-

Frank WILHELM est professeur à l’Université du Luxembourg et responsable du Centre d’études et de recherches françaises et francophones en littérature et linguistique.

guistique, le luxembourgeois est pour lui une langue originale. Il présente le peuple luxembourgeois à travers ses rites religieux, ses superstitions, ses festivités, ses tensions sociales, avec une prédilection pour les éléments libéraux et des coups de griffe anticléricaux. Si, dans ce texte discursif, l’auteur se sent incontestablement « grand-ducal » – il parle expressément de « ma patrie » –, il conçoit l’indépendance de son pays à travers le regret de ne pas la voir s’inscrire dans le contexte économique et culturel de Bruxelles. Pour ce qui est de la langue, c’est encore plus curieux : l’étudiant n’arrive à articuler son identité nationale qu’à travers la langue française, tout en dissertant sur une « langue » que la plupart de ses compatriotes considéraient au mieux comme du « luxembourgeois allemand ».

Un deuxième aspect de l’œuvre de Félix Thyes mérite considération : les lettres, généralement longues et lyriques, qu’il a adressées à ses amis. Par endroits, ce sont de véritables poèmes en prose, qui constituent un genre à part. Il s’agit de trois lettres que Thyes, en séjour de convalescence auprès de ses parents à Lintgen (34, route de Luxembourg), a écrites à son professeur bruxellois Van Bemmel et que celui-ci a publiées en partie dans son édition de Marc Bruno, en 1855. L’auteur du présent article a eu la joie de découvrir aux Archives et Musée de la littérature à Bruxelles six autres lettres alors inédites, envoyées en 1854 par Félix Thyes à son ami et camarade d’études bruxellois Charles de Coster et à la fiancée de celui-ci, Élisa Spruyt. Ces témoignages d’« écriture de l’intime » ont été publiés dans la réédition de Marc Bruno en 1990.

Le troisième volet, le plus important, de l’œuvre de Félix Thyes est constitué par son roman Marc Bruno. Profil d’artiste, paru en 1855 à Bruxelles. Ce livre édité à titre posthume par Eugène Van Bemmel, professeur de littérature française de Thyes à l’ULB et directeur de la Revue trimestrielle, s’inscrit dans le droit fil de l‘Essai et se comprend en partie à travers lui.

Un roman néoromantique et idéaliste

Dans Marc Bruno, récit d’un amour contrarié, le héros éponyme, un roturier pauvre originaire d’un village arden-

Illustrations pour la réédition de Marc Bruno. Profil d’artiste (Luxembourg, 1930), par Paul de Pidoll de Quintenbach (à gauche : Marc Bruno et le marchand d’art Birnbaum à Bruxelles ; à droite : Marc Bruno et Mathilde de Bourgaup)

nais, étudiant en médecine et peintre amateur, tombe amoureux à Bruxelles de Mathilde de Bourgaup, membre de la riche aristocratie belge. La mère de la jeune femme, la baronne Adélaïde de Bourgaup, s’oppose à leur union et force sa fille à conclure un mariage d’intérêt avec le marquis de Sorligne, Don Juan désabusé. Alors que Mathilde mourra de chagrin, Marc essaiera par divers moyens de surmonter son amour interdit : l’investissement artistique, l’engagement sociopolitique et la débauche. Après avoir été, comme carabin, confronté au cadavre à disséquer de son amie de jeunesse Marie, enfant de Marie devenue prostituée, il choisit la voie de la sagesse et s’établit comme médecin de campagne dans ses Ardennes natales. Le bonheur l’y attend peut-être en la personne d’une villageoise accorte.

Marc Bruno semble d’abord rendre compte de l’expérience morale de l’auteur, artiste confronté aux béotiens. En lisant les lettres précitées, on devine que le récit est aussi la transposition littéraire des déboires amoureux de Charles de Coster, ami de Thyes et futur romancier de La Légende et les Aventures hé-

roïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs* (1867), et de sa fiancée Élisa Spruyt.

D’autres lectures que cette vision (auto-)biographique sont possibles. Le récit oppose un individu porté sur les valeurs d’échange aux ténors d’une société où règnent sans partage les valeurs de marché. Si lutte des classes il y a, il faut noter que le héros n’est pas franchement un plébéien, c’est un petit-bourgeois idéaliste, pauvre au départ, mais pouvant espérer une certaine fortune par héritage, lequel n’est pas accepté par une noblesse infidèle à ses propres principes éthiques. Le jugement du romancier sur la grande bourgeoisie d’affaires et le libéralisme économique semble plutôt critique, même si monsieur Birnbaum, le marchand d’art paternaliste chez lequel habite Marc à Bruxelles, s’en tire avec les honneurs, car le personnage ne manque pas de charisme bonhomme. Le peuple est représenté par quelques paysans et serviteurs, parfois d’une honnêteté douteuse ; seule Louise, la femme de chambre de Mme de Bourgaup, fait preuve d’une parfaite intégrité.

FÉLIX THYES

Marc Bruno

ROMAN

TEXTE PRÉSENTÉ ET ANNOTÉ PAR FRANK WILHELM

L’ÉTIZEBUERGER BIBLIOTHEIK

Couverture de la réédition de Marc Bruno. Profil d’artiste (Luxembourg, 1990), avec le seul portrait connu de Félix Thyes d’après l’Édition du Centenaire (Luxembourg, 1930).

Le jeune auteur ayant eu le temps d’être reçu à la loge maçonnique « Les Enfans de la Concorde fortifiée » à Luxembourg, on peut lire son livre comme récit initiatique : la scène de la première communion au début du récit est à cet égard symbolique, tout comme les velléités politiquement émancipatrices affichées par le héros après sa déception sentimentale. Au niveau affectif, celui-ci passe par trois paliers avant de trouver la sagesse. Il rencontrera trois femmes dont le prénom commence par la même lettre : Marie, Mathilde, Mariette. Cependant, si son itinéraire croise la déchéance mortelle de Marie, Marc ne meurt pas à la fin, sinon symboliquement. Enfin, le romancier épigone du romantisme européen a utilisé force éléments intertextuels dans son récit. Il est loisible d’y trouver des situations, des ambiances, des figures que l’on croit avoir croisées chez Rousseau, Chateaubriand, Mme de Duras, Balzac, Hugo, Vigny (le poète Chatterton), George Sand, Musset, Nerval, d’autres encore. Du point de vue technique, le romancier en herbe au style ample et harmonieux applique les recettes à la mode : roman-feuilleton, roman épistolaire, focalisations diverses, monologues, séquences discursives,

composition dramatique. Inachevé en raison du décès prématuré de son créateur, le roman présente des maladresses, des redites, des invraisemblances, mais elles n’enlèvent rien à sa fraîcheur.

Par rapport à l’Essai sur la poésie luxembourgeoise et du point de vue de l’identité nationale, Marc Bruno peut sembler décevant dans la mesure où Marc, parti des Ardennes – sans précision géographique – « monte » à Bruxelles et revient chez lui, sans que le Grand-Duché ne soit nommé. Par contre, le début du roman contient une évocation circonstanciée de la vie socioculturelle dans

Inachevé en raison du décès prématuré de son créateur, le roman présente des maladresses, des redites, des invraisemblances, mais elles n’enlèvent rien à sa fraîcheur.

le royaume fondé en 1830 seulement. Aussi, certains critiques littéraires belges considèrent-ils Félix Thyes comme un écrivain de leur pays. À Luxembourg, il faut attendre l’année 1869 pour voir paraître une première appréciation critique consacrée au roman. En 1930, au plus tard, à l’occasion du centenaire de sa naissance, le romancier pionnier est revendiqué comme grand-ducal, grâce à la réédition commentée procurée par le professeur Mathias Tresch, que la réédition de 1990 a encore complétée.

Félix Thyes est mort le 8 mai 1855 au n° 6 de la rue des Paroissiens à Bruxelles, près de la Gare centrale. (À l’emplacement de la maison mortuaire s’élève aujourd’hui l’immeuble qui héberge l’Exécutif du Gouvernement flamand.) Il a été inhumé dans un cimetière bruxellois depuis désaffecté. Heureusement que sa patrie a fini par récupérer cet écrivain prometteur qui a eu comme imprimeur Henri Samuël, le même qui, dans la capitale belge, avait tiré sur ses presses Les Châtiments … de Victor Hugo. ♦

Bibliographie

THYES, Félix, Essai sur la Poésie luxembourgeoise, tiré à part de Revue trimestrielle, impr. H. Samuël, Bruxelles, n° 1, février 1854, pp. 129-178 ;

réédition par F. Wilhelm, Mersch, CNL, 1996 ; Marc Bruno. Profil d’artiste par Félix Thyes, précédé d’une notice sur l’auteur par Eugène Van Bemmel, professeur à l’université de Bruxelles, Bruxelles, Établissement typographique de Henri Samuël, 1855 ; Marc Bruno. Profil d’artiste par Félix Thyes (1830-1855), Édition du Centenaire publiée avec deux portraits et une introduction biographique par M. Tresch et quatre illustrations hors-texte par Paul de Pidoll, Luxembourg, éd. Linden & Hansen, 1930 ; Félix Thyes (1830-1855). Marc Bruno. Profil d’artiste, Illustrations de Paul de Pidoll de Quintenbach. Réédition comportant six lettres en grande partie inédites de Félix Thyes, présentée et annotée par Frank Wilhelm, Luxembourg, Éditions du Centre d’études de la littérature luxembourgeoise, 1990.

GÉRARD, Marcel, Le Roman français de chez nous. Romanciers luxembourgeois de langue française, Luxembourg, ISP, 1968.

GOETZINGER, Germaine, et alii (éd.), Luxemburger Autorenlexikon, Mersch, CNL, 2007.

HUBERT, Coryse, Profils d’artiste : ‚Chatterton‘ (1835) d’Alfred de Vigny. ‚Marc Bruno‘ (1855) de Félix Thyes, Mémoire de maîtrise inédit, Université de Nancy II, 1998. BnL.

VAN LERBERGHE, M., « ‚Marc Bruno. Profil d’artiste‘ », Frickx, Robert, Trousson, Raymond, Lettres françaises de Belgique. Dictionnaire des œuvres. I. Le roman, Paris-Gembloux, 1988.

WILHELM, Frank, « ‚Essai sur la Poésie luxembourgeoise‘ ou : Les débuts littéraires belges de Félix Thyes, Luxembourgeois grand-ducal », Pollen d’Azur. Revue des lettres, des arts et des idées, Virton, n° 5, 1998, pp. 25-31 ; « Félix Thyes, pionnier du comparatisme luxembourgeois », Revue luxembourgeoise de littérature générale et comparée 1998-1999, pp. 81-86 ; « Dictionnaire de la francophonie luxembourgeoise », La Francophonie du Grand-Duché de Luxembourg, numéro hors série des Cahiers francophones d’Europe centre-orientale, Universités de Pécs et de Vienne, 1999.

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