Avancée et place de la littérature luxembourgeoise

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Ian de Toffoli

Avancée et place de la littérature luxembourgeoise

Quiconque a mis les pieds dans une librairie luxembourgeoise à la recherche de littérature autochtone connaît le phénomène de l’étagère reléguée au fond du magasin, comme par punition, au-dessus de laquelle on peut lire cette inscription, cet avertissement dantesque : « Luxemburgensia ». Ce terme, désignant tous les livres imprimés au Luxembourg, ou de la plume d’un auteur luxembourgeois (si le livre en question est publié à l’étranger), ou de la plume d’un auteur étranger ayant trait au Luxembourg, démarque le rayon de la production livresque grand-ducale, présentant souvent pêle-mêle des œuvres littéraires, des livres pour enfants, des livres illustrés, de science (plus ou moins) politique, de cuisine, de photographies de paysages, de cyclisme, etc. Tout ce qui a été publié récemment par des auteurs luxembourgeois ou les quelques éditeurs que connaît le Grand-Duché. Un vrai tohubohu, en quelque sorte.

L’aporie du terme « Luxemburgensia »

Il en est de même quand on jette un coup d’œil sur la « Bestsellerliste » de la Fédération des éditeurs. S’il faut, évidemment, prendre en compte le fait que cette liste n’est ni représentative ni exhaustive pour ce qui en est de la littérature – d’un côté, certains libraires refusent d’y participer, et, de l’autre, ladite Fédération ne regroupe pas que des éditeurs littéraires –, elle donne néanmoins une impression

des livres qui se vendent au Luxembourg. En octobre, une seule œuvre de fiction, un roman policier, figurait sur la liste : Luxemburger Mord, Tatort Dräi Eechelen, de Martine Ventura, paru chez Schortgen. Georges Hausemer et Guy Rewenig, deux

[…] il serait faux de dire que la littérature luxembourgeoise se porte mal.

écrivains luxembourgeois plutôt éminents, sont représentés avec des livres qu’on peut tout au plus (comme le roman de Martine Ventura d’ailleurs) qualifier de paralittéraires : un livre de documentation, Was Sie schon immer alles über Luxemburg wissen wollten (Capybara books), et un dictionnaire décalé, Häwwi! Lëtzebuerger Leckzikon (Ultimomondo).

Pourtant, cette constatation décevante pour la littérature luxembourgeoise (la vraie, l’intelligente, celle qui n’est pas que divertissement, mais se veut également réflexion et virtuosité du langage et n’aime pas être jetée dans le même pot que toute la « Luxemburgensia ») ne veut pas dire que cette dernière ne se vend pas du tout. Récemment, au moins trois œuvres littéraires, lëtzebuerger lëiwen de Nico Helminger, De Monni aus Amerika de Pol Greisch et La Reine du Lampertsbierg d’Alexandra Fixmer, tous les trois d’ailleurs

parus chez Ultimomondo, ont connu (et connaissent encore) un certain succès en librairie. Et il serait faux de dire que la littérature luxembourgeoise se porte mal. Les séances de lecture se multiplient, l’écrivain luxembourgeois est de plus en plus présent dans l’espace public : Pol Sax, dont le roman U5 est régulièrement réédité en Allemagne, était master of ceremony de la soirée de clôture de saison du Kasemattentheater en juillet dernier, Jean Portante a récemment animé des ateliers d’écriture poétique à la Sorbonne (où ses textes sont étudiés dans certains cours de littérature francophone auxquels l’auteur de ces lignes s’était inscrit, à l’époque), les romans de Guy Helminger sont au programme dans les lycées allemands, Anise Koltz est lauréate de toute une liste de prix littéraires, dont le prestigieux Prix de littérature francophone Jean Arp (parmi les lauréats figurent notamment Valère Novarina et Henri Meschonnic) et Nico Helminger est parrain au festival international de dramaturgie à Wiesbaden.

De même, aux différents salons littéraires et marchés de la poésie européens, l’on retrouve régulièrement – malgré quelques

Ian De Toffoli a fait des études de Lettres et a soutenu, en 2011, une thèse de doctorat sur la réception du latin et de la culture antique dans la littérature contemporaine. Il a écrit des romans, des pièces de théâtre et de nombreux articles ou textes courts. Ian De Toffoli est aujourd’hui chercheur en littérature à l’Université du Luxembourg et dirige la maison d’édition Hydre.

dissidences entre certains éditeurs et le ministère de la Culture qui finance ces présences – des stands luxembourgeois, parfois un peu trop chargés de livres illustrés prônant les vertus de nos charmantes vallées emboisées ou de notre charmante famille grand-ducale, mais la littérature y a sa place aussi. Et même si la presse culturelle n’en est plus tout à fait au point d’estimer que la seule véritable consécration d’un écrivain luxembourgeois est la reconnaissance internationale, il est clair que certains auteurs comme Jean Portante, Lambert Schlechter ou Pol Sax, parce qu’ils publient également chez des éditeurs français ou allemands, comme le Castor Astral, La Part Commune, Arfuyen ou le Elfenbein Verlag, se sont constitués, au fil des ans, une plus large communauté de lecteurs et participent ainsi au rayonnement international de la littérature luxembourgeoise.

Dépassement du complexe d’infériorité

Ce succès grandissant est, en partie du moins, attribuable au dépassement ou à la tentative de dépassement d’un complexe d’infériorité dont la littérature luxembourgeoise avait du mal à se défaire. Ce sentiment lui venait moins d’un regard expert extérieur que de l’intérieur même, à une époque où il n’y avait pas ou presque pas d’éditeurs professionnels, peu (encore moins qu’aujourd’hui) de visibilité pour les livres luxembourgeois dans les librairies, ainsi qu’un certain dédain pour la littérature en langue luxembourgeoise, qu’on considérait «beschränkt in [ihren] sprachlichen Mitteln»¹. Comme l’a récemment montré Claude Conter², certains philologues et écrivains, comme Nikolaus Welter et Nicolas Ries, ont voulu souligner l’influence néfaste de la triglossie sur la qualité esthétique des œuvres luxembourgeoises³ ou les compétences linguistiques de ses auteurs, et quelques décennies plus tard, Fernand Hoffmann, professeur, écrivain et critique culturel, qui rédigea de nombreux articles et ouvrages sur la littérature et linguistique luxembourgeoises, la jugea artistiquement et littérairement de moindre qualité⁴.

Récemment, ces jugements ont été fortement mis en question, non seulement

par la critique universitaire⁵, mais également par les écrivains eux-mêmes. Depuis les années 80, le luxembourgeois comme langue littéraire à part entière (et non plus comme dialecte allemand) a vécu une véritable révolution, une émancipation thématique et esthétique, avec des écrivains comme Guy Rewenig (Hannert dem Atlantik, Phi, 1985) Roger Manderscheid (Schacko Klak, Phi, 1988) ou Nico Helminger (Frascht, Phi, 1990), pour ne nommer que ceux-là. Sous leur plume, la langue luxembourgeoise développe une richesse poétique et stylistique inédite qui, couplée à des techniques narratives plus complexes, ne se limite plus aux petits genres, mais procure notamment au roman moderne un véritable essor⁶ – qui n’a pas encore tari, comme le montre la production romanesque actuelle.

Mais cette nouvelle génération d’écrivains, dont Manderscheid reste le chef de file posthume, ne se réapproprie pas seulement le luxembourgeois comme nouvelle langue littéraire, mais fait également de la polyglossie luxembourgeoise un atout au lieu d’une faiblesse. Pour l’écrivain luxembourgeois, l’interculturalité et l’intertextualité de la littérature grand-ducale, ses errances linguistiques, la contamination et la confrontation des langues, voilà autant de façons de libérer le mot et l’écriture

de ses structures rigides dans lesquelles les langues et cultures monolithiques risquent de l’enfermer⁷. Au cours du renouveau de la littérature luxembourgeoise entamé dans les années 80, comme l’écrit Jeanne E. Glesener, professeur en littératures luxembourgeoises à l’Université du Luxembourg, le «métissage culturel cesse d’être une donnée négative pour être reconnue en tant que particularité distinctive de cette jeune littérature⁸». Certains auteurs font de ce métissage, de ce nomadisme littéraire, une véritable poétique, voire spécificité de la littérature luxembourgeoise⁹. Ou comme le dit Germaine Goetzinger: «[D]ie literarische Kommunikation im polyglotten Mikrokosmos […] mit einem starken Spannungsverhältnis von Identität und Differenz hat in gewisser Weise Modellcharakter für Literatur in einer zunehmend sich öffnenden und nomadisierenden Welt.¹⁰»

C’est ainsi que, ces derniers temps, la littérature luxembourgeoise est devenue un véritable sujet à réflexion: les articles, les études universitaires et les colloques scientifiques¹¹ se sont multipliés. Les analyses interculturelles ont montré qu’il s’agit d’une littérature autonome (et non plus dépendante du voisin géant, ni tout à fait intermédiaire ou medium entre ses voisins), qui fait du dépassement des

frontières et de l’observation de l’autre et du même une thématique centrale.

Pour en finir avec la littérature du terroir

Longtemps comprise comme une littérature régionale ou, pire encore, comme ce qu’on appelle une littérature du terroir, une Heimatliteratur ou Volksliteratur, la littérature de la génération Manderscheid se distancie de la « vieille garde patriotique et passéiste à la recherche d’une identité nationale ancrée dans un âge d’or rural largement imaginaire¹ ² ». Ses textes, déconstruisant le concept jugé trop rigide d’identité nationale, deviennent plus critiques, engagés, abordent des thèmes universels – même s’ils se déroulent ici et maintenant – ou prennent comme point de référence non plus le monde extérieur, mais la littérature comme monde des signes ou comme catalogue d’histoires.

La littérature luxembourgeoise, libérée des entraves identitaires, ou autrement dit, libre de chanter autre chose que le sol et le sang, a trouvé sa position, pour elle-même, avec une augmentation du nombre de maisons d’édition professionnelles, spécialisées en littérature (c’est-à-dire qui ne font pas de la vente de livres de cuisine un gagne-pain), ainsi que pour les instances ministérielles dont le soutien et l’encadrement s’est développé depuis une quinzaine d’années, avec la création d’un Centre national de littérature, d’archives, de prix

littéraires, de bourses et de soutiens très divers, comme le montre le tout nouveau site Internet du Fonds culturel national.

Une nouvelle génération d’auteurs s’est faite un nom, consciente d’avoir quelque chose comme une dette envers le travail de la précédente : Claudine Muno, à la réception du Buchpräis en 2010, a remercié Roger Manderscheid, qui venait de mourir, d’avoir été une source d’inspiration. Alexandra Fixmer reprend, dans ses livres, les manières stylistiques (le rythme, le refus des majuscules) de certains de ses aînés comme Lambert Schlechter, Nico Helminger ou encore Roger Manderscheid. Laurent Fels est grand lecteur de Nic Klecker et José Ensch. N’oublions pas de mentionner ces jeunes écrivains luxembourgeois qui travaillent à Vienne, à Berlin ou au Luxembourg, comme Raoul Biltgen, Nathalie Ronvaux, Rafael Kohn, Nora Wagener, dont les textes s’insèrent dans les champs littéraires d’ici et d’ailleurs.

Il reste évidemment du travail à faire, afin d’accorder une meilleure visibilité et distribution à la production littéraire luxembourgeoise, entre autres dans les librairies – avez-vous déjà vu, dans une librairie en France ou en Allemagne, les œuvres littéraires partagent une étagère avec des livres de cuisine? –, afin qu’elle ne soit pas engloutie par la masse grandissante de livres de tout genre publiés chaque année au Grand-Duché, c’est-à-dire afin de la dif-

diférencier du lot « Luxemburgensia » et de montrer au grand public qu’il existe une littérature, une bonne, spécifiquement luxembourgeoise et universelle à la fois, qu’on ne doit pas avoir honte d’acheter et de lire, en même temps qu’on achète et lit le nouveau Daniel Kehlmann ou le nouveau Jean-Philippe Toussaint. ♦

1 Nikolaus Welter, Mundartliche und hochdeutsche Dichtung in Luxemburg. Ein Beitrag zur Geistes- und Kulturgeschichte in Luxemburg, Luxembourg, 1929, p. 380.

2 Claude D. Conter: «Die Emergenz der Luxemburger Philologie aus dem Geiste des 19. Jahrhunderts», Identitäts(de)konstruktionen. Neue Studien zur Luxemburgistik, Claude D. Conter et Germaine Goetzinger (dir.), Differdange/Mersch, Phi/CNL, 2008, p. 11-30.

3 Nikolaus Welter, art. cit., p. XIV et Nicolas Ries, Le peuple luxembourgeois, Essai psychologique, 2e édition revue et augmentée, Diekirch, 1920, p. 269.

4 Notamment dans l’ouvrage qu’on considère encore aujourd’hui comme une référence en matière d’histoire de la littérature luxembourgeoise : Geschichte der Luxemburger Mundartdichtung, Erster Band, Von den Anfängen bis zu Michel Rodange, Luxemburg, 1964, p. XIII.

5 Voir Jeanne E. Glesener, «The separateness of Luxembourg literatures revisited», à paraître.

6 Voir ce que dit Roger Manderscheid, dans son dernier livre qui mêle éléments biographiques et analyse du paysage littéraire luxembourgeois de 1960 à 2003: «bücher aus den letzten zwanzig Jahren, die die produktivität und erfindungsfreude der luxemburger schriftsteller sowie die ernsthaftigkeit ihrer arbeit belegen». Der Aufstand der Alliteraten, Esch-sur-Alzette/Mersch, Phi/CNL, 2003, p. 105

7 Voir par exemple l’entretien avec Anise Koltz, «Über das Glück zwischen den Kulturen zu leben», Über Grenzen, Literaturen in Luxemburg, Esch-sur-Alzette/Mersch, Phi/CNL, 2004, p. 56-64.

8 Jeanne E. Glesener, «La littérature de l’immigration au Luxembourg», Identitäts(de)konstruktionen, op. cit., p. 113.

9 Voir Corina Mersch, Un miroir aux alouettes. Petit dictionnaire de la pensée nomade, Echternach, Phi, 1999.

10 Germaine Goetzinger, «Die Referenz auf das Fremde», Über Grenzen, op. cit., p. 23.

11 Récemment, par exemple, Lëtzebuerger Literaturen am Vergleich, journée d’études sur les littératures luxembourgeoises, organisée par Jeanne E. Glesener, qui s’est tenue à l’Université du Luxembourg le 17 juin 2013.

12 Fernand Fehlen, «Prolegomènes pour une étude du champ littéraire au Grand-Duché», p. 20. À paraître dans les actes des premières journées d’études sur la littérature francophone luxembourgeoises, 9-10 décembre 2010, sous la direction de Frank Wilhelm.

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