Des loups et des bergeries

Le quatrième pouvoir en temps de crise politique

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Anne Heniqui

Des loups et des bergeries

Le quatrième pouvoir en temps de crise politique

Un élément essentiel pour la qualité du travail du journaliste est l’acabit de ses sources. Peu importe les motivations personnelles qui ont poussé l’informateur à partager ses connaissances – qu’il agisse par noblesse d’esprit pour dénoncer une injustice ou qu’il ait l’intention de nuire à un rival ou un ennemi –, du moment où la transgression est vérifiée, le journaliste peut choisir d’en faire un sujet. À condition d’avoir les mains libres et le soutien de sa rédaction. À condition surtout que ses supérieurs hiérarchiques ne cèdent aux interventions et aux pressions venant de l’extérieur – par des politiciens mis en cause par les révélations, par des chefs d’entreprise, etc. C’est une question d’éthique professionnelle et de courage avant tout.

Dans le cas de l’affaire du Service de renseignement de l’État luxembourgeois (SREL), il est vite apparu que l’histoire de l’enregistrement illégal par le chef du SREL d’une discussion avec le Premier ministre allait secouer les fondements des institutions et remettre en cause la nonchalance ou, pire, l’amateurisme par lesquels les gouvernements successifs ont mené la destinée du pays pendant ces dernières décennies.

Car il n’y a pas seulement eu ce scandale-là qui a permis à la population de se rendre compte à quel point elle avait été à la merci d’une poignée de flibustiers incontrôlés du SREL qui, aidés par l’absence de tout intérêt de la part de leurs dirigeants politiques, pouvaient monter de toutes

pièces des dossiers en se servant de techniques de surveillance et d’espionnage financées par le public cible lui-même.

La « job description » caricaturale du rédacteur moutonnier est-elle en train de se décomposer ?

Juste avant l’éclatement de l’abcès SREL, il y a encore eu l’histoire sur la vente des parts de la société Cargolux et l’opprobre jeté sur le ministre des Finances à cause de son manque d’engagement lorsqu’il s’agissait d’assurer la défense des intérêts de l’actionnaire public dans cette transaction.

Mise dans le contexte aussi de l’affaire Wickrange/Livange, où les dirigeants politiques ont, là encore, fait piètre figure lorsqu’il furent invités à venir s’expliquer publiquement sur leurs relations fort étroites avec le monde de la spéculation foncière et immobilière, l’histoire du SREL avait de quoi provoquer une détonation. Surtout lorsque, parallèlement, l’ancien ministre de la Justice s’est retrouvé dans une autre situation embarrassante quand il a dû rendre des comptes de ses interventions très problématiques dans l’enquête du Bommeleeër et de son rôle lors de l’élaboration du projet de loi concernant l’entrave à la justice, laissant entendre que les principaux intéressés auraient eu droit à un traitement de faveur.

Ces actions et manquements mesurés à l’aune valable pour d’autres professions,

selon laquelle l’imprudence ou la négligence la plus légère engage la responsabilité de son auteur, un vote de méfiance à la Chambre des députés aurait dû apparaître évident. Or, après les événements au Parlement du 10 juillet dernier, il est devenu manifeste que la classe dirigeante ne se sentait pas liée par ce principe-là. Le public a eu droit au sempiternel « responsable, mais pas coupable », avec la tentative d’effacer la différence entre incontrôlable et incontrôlée.

La détonation, provoquée avant tout par le travail de fourmi et la détermination de journalistes du Lëtzebuerger Land et de la radio publique 100,7, s’est fait ressentir dans le petit monde des médias grand-ducaux. Il s’agit là de deux organes de presse de niche, avec un lectorat et une audience réduits, ne faisant pas partie de la « presse amie » d’influence politique-syndicaliste-confessionnelle. Ces conditions ont été favorables à la publication des révélations, mais pas indispensables. Dans ce contexte, le rôle de RTL a été surprenant, décevant même. D’abord, deux de ses journalistes ont certes été aux premières loges dans l’affaire du Bommeleeër et ils ont été les premiers à divulguer l’existence du fameux enregistrement par montre bidouillée, mais au fil du procès en audience et du déballage des affaires du SREL, ils ont perdu la main. Pire, lorsque les éclaboussures ont touché le gouvernement, les auditeurs ont eu droit aux expressions « bonne Chance, Här Minister » ou bien encore « Uff, d’Regierung ass gerett » de la part du rédacteur en chef du

Place Guillaume II, le gouvernement assiste 1919 à une parade à l’aube du nouveau régime politique (Photo de A. Anen © Photothèque de la Ville de Luxembourg)

service radio de RTL, devenues célèbres depuis lors.

Un journaliste peut-il choisir aussi ouvertement son camp ? Certainement, et la presse luxembourgeoise ne s’est jamais gênée de le faire. Le phénomène de la presse amie fait partie de la tradition du paysage médiatique, surtout dans la presse écrite quotidienne. Il en est l’incarnation en quelque sorte. Faire partie de la rédaction d’un de ces organes a certes un côté facile, douillet, car on ne demande pas au journaliste de trop réfléchir, il doit avant tout rendre les idées du parti ami et pondre ses articles dans cet esprit-là sans coup férir. Mais la frustration doit parfois être insupportable pour les journalistes qui disposent d’un minimum de conscience professionnelle. La « job description » caricaturale du rédacteur moutonnier est-elle en train de se décomposer ? Pas tant que leurs dirigeants ne pourront résister à la petite cuisine du pouvoir, qu’ils confondent autorité avec autoritarisme.

Car la proximité des journalistes, rédacteurs en chef et directeurs de maisons d’édition avec les dirigeants politiques est une autre tradition bien ancrée au Luxembourg. Elle s’est avérée néfaste pour la liberté de la presse – s’il y a bien une leçon à retenir, c’est celle-là. L’événement-clé a sans doute été la scène au Parlement, où le président du parti CSV déclarait solennellement qu’il déliait le journaliste du 100,7

de son secret des sources. Un grand moment ! Révélateur de l’état d’esprit des représentants politiques et de l’idée qu’ils se font du rôle de la presse, car députés et ministres ont assisté à la scène sans broncher. Sans doute qu’ils n’avaient pas conscience de l’énormité à laquelle ils venaient d’assister – c’était la morne plaine. Or, le pire restait à venir : en convoquant les journalistes à une conférence de presse où il leur interdit la parole et en récidivant jusqu’à ce que la majorité des organes de presse réagisse par l’indifférence et décide de ne plus couvrir les propos de M. Wolter, tenus en son « nom propre ». Il ne pouvait plus faire pitié tant il s’était envasé.

Les petites et grandes infamies auxquelles le public luxembourgeois a dû assister au fil des derniers mois et leur traitement par la presse a eu pour effet d’accentuer les contrastes entre les médias. Elles ont surtout mis en exergue les mauvaises habitudes qui ont mené à un dangereux décalage dans les mentalités : le journaliste n’est pas le représentant ou le porte-parole de l’homme politique, même s’il existe une certaine connivence due au côtoiement quasi permanent des deux mondes. Or, là encore, il faut que la séparation des pouvoirs soit respectée. La presse n’est pas une simple caisse de résonance de la classe politique. En divulguant des informations susceptibles de mettre en cause la responsabilité d’un ministre, elle choisit son camp et se pose en défenseur du public. Une

situation peu confortable, car journalistes, rédacteurs en chef et directeurs doivent s’attendre à des reproches de la part de ceux qu’ils avaient parfois l’habitude de tutoyer et qui n’hésitent pas à dégainer l’artillerie lourde, allant de simples reproches à des pressions, parfois assorties de menaces de plaintes en diffamation, jusqu’au chantage affectif de l’ami que l’on aurait lâchement poignardé dans le dos.

La réaction dépend de la trempe du rédacteur en chef. Il peut céder à la pression et ouvrir les colonnes de son journal, mettre du temps d’antenne à disposition pour calmer les esprits, il peut démotiver le journaliste ou lui défendre de continuer ses recherches et d’en publier les résultats. Il peut aussi choisir de rester ferme et assurer son soutien à la rédaction, en lui donnant le temps et les moyens de poursuivre ses investigations. Pourquoi ne pas informer le public de toute tentative de chantage ? À chacun sa manière de faire donc.

L’essentiel, c’est de ne pas perdre de vue que ce ne sont pas les publications des faits qui ont mené à la crise institutionnelle, mais le comportement répréhensible des responsables politiques. Combien de temps les agents du SREL auraient-ils pu continuer à fouiner dans la vie privée des gens sans qu’aucune instance alertée ne réagisse ? Face à cette situation, ce n’est certainement pas le rôle de la presse de calmer les esprits. ♦

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