La religion au Luxembourg: entre déclin et recomposition
Dieser Inhalt wurde anhand eines gescannten Dokuments mithilfe von optischer Zeichenerkennung (OCR) und künstlicher Intelligenz (KI) digitalisiert. Er kann Fehler oder Ungenauigkeiten enthalten.
Dans la présentation des premiers résultats de la Recherche sur les valeurs au Luxembourg (REVS), édition 2008, Monique Borsenberger et Paul Dickes$^{1}$ rappellent les principales conclusions des chercheurs dans le domaine de la religion en Europe au cours des trente dernières années ainsi que les grandes tendances relevées au Luxembourg sur base de la première édition de la même REVS réalisée en 1999 par le Sesopi-Centre intercommunautaire (actuellement Cefis)$^{2}$.
S’il y a un déclin généralisé du « religieux » en Europe – et au Luxembourg –, il s’agit sans doute tout autant d’un déplacement de ce « religieux » et d’une transformation du sens que lui donnent les personnes et des relations qu’elles ont avec lui : distanciation par rapport aux Églises instituées, déplacement et transformation de la religion classique vers un « religieux » hors institution et d’une spiritualité sans Église. Ces tendances lourdes s’alimentent à des orientations tout aussi profondes qui s’appellent individualisation, subjectivisme, relativisme dans le rapport au « religieux » et aux Églises ou « religion à la carte » comme proposent certains.
L’objectif de notre présentation consiste à refaire un panorama général du « religieux » au Luxembourg sur base des résultats de la 2$^{e}$ vague de la REVS et de vérifier si les tendances lourdes dégagées en 1999 se confirment aujourd’hui ou appellent des nuances et des inflexions. Nous nous limiterons ici aux résultats globaux concernant l’ensemble des répondants, sans analyser les différenciations – souvent importantes – entre groupes de la population (âge, genre, occupation, niveaux d’études, nationalités…).
La majorité des dimensions de la religion voient leur déclin confirmé
Un premier tour d’horizon permet de constater que la religion au Luxembourg, dans la plupart de ses manifestations, se voit confirmée dans son déclin. Quelques
ques dimensions y échappent et regagnent quelques points. Le graphique qui suit résume la situation actuelle et son évolution depuis 1999.
De nombreux indicateurs sont défavorables à la religion et aux Églises. Dans le graphique ci-dessous, chaque dimension de la religion est présentée avec son score de 1999 et celui de 2008, en ordre croissant des scores de 1999. Tous les items concernés montrent un léger recul entre 1999 et 2008 – la plupart d’entre eux se situant en 1999 à des niveaux déjà relativement bas :
Michel Legrand
La définition de soi comme religieux passe de 63 % à 57 %, les non religieux passent de 29 % à 33 % et les athées de 8 % à 10 %.
L’importance accordée à plusieurs réalités religieuses continue de diminuer : Dieu passe de 40 % à 37 %, la religion de 45 % à 41 %, la religion réconfort de 49 % à 42 %.
La pratique religieuse baisse aussi : l’assistance régulière (hebdomadaire) à un office religieux passe de 22 % à 13 %, tandis que la proportion de ceux qui ne vont jamais à un office passe de 47 % à 53 %, la prière quotidienne baisse peu, mais ceux qui ne prient jamais passent de 34 % à 39 %.
Un indicateur significatif au niveau de la pratique réside dans la différence de pratique des personnes aujourd’hui et lorsqu’elles avaient 12 ans. Les évolutions sont assez importantes pour qu’on les détaille et les visualise dans le graphique ci-dessous :
La pratique régulière a baissé de 55 % entre les deux périodes, tandis que la pratique occasionnelle a augmenté de 20 % et l’absence de pratique de 35 %. Ces évolutions étaient très semblables en 1999.
La plupart des croyances religieuses baissent – ou continuent de se déplacer : la croyance en Dieu passe de 68 % à 65 %, la croyance en un Dieu personnel de 33 % à 28 % tandis que la croyance en une sorte d’esprit ou de force vitale augmente de 35 % à 38 % – les indécis entre ces deux approches restant stables. Quatre des croyances chrétiennes classiques sont également en baisse : la croyance à l’enfer (-1 point), mais aussi au paradis (-3 points) et plus encore au péché (-5 points) et à la vie après la mort (-5 points).
Enfin, la confiance globale dans les Églises continue de baisser (-4 points) et le recours aux services des Églises dans les grandes circonstances de la vie (les rites de passage) suit le même pas (-4 points pour la célébration du mariage et -6 points pour la célébration de baptêmes), le recours aux rites de funérailles restant stable.
D’un autre côté, quelques indicateurs sont plutôt favorables et marquent quelques points (voir graphique en bas de page).
Au niveau de l’appartenance religieuse, 3 % supplémentaires déclarent une telle appartenance et 3 % supplémentaires déclarent également appartenir à l’Église catholique, tandis que 4 % en moins déclarent n’appartenir à aucune religion.
En ce qui concerne les croyances (conformes ou non conformes), trois d’entre elles connaissent une légère augmentation ou une stagnation : le recours au porte-bonheur (+3), la réincarnation (+1) et la croyance en un esprit ou en une force vitale (+4).
Si la confiance globale dans les Églises a encore un peu diminué, il n’en reste pas moins qu’un peu plus de personnes attendent des Églises qu’elles apportent des réponses dans certains domaines de la vie : au plan spirituel, surtout (+11 points), au plan moral (+2), familial (+2) et social (+4).
Deux indicateurs religieux ont été ajoutés ou transformés en 2008 : le premier concerne la spiritualité et sa source, le second le pluralisme religieux.
Le pluralisme l’emporte largement, sous forme dure (« toutes les religions contiennent des vérités » : 59 %), ou sous sa forme restrictive (« une seule religion, mais d’autres contiennent des vérités » : 16 %), soit ensemble 75 % des personnes. À l’autre bout, seulement 8 % des personnes continuent aujourd’hui d’absoluti-
Pratique religieuse actuelle (2008) et à 12 ans
Indicateurs d’évolution favorables à la religion et aux Églises
ser le fait qu’à leurs yeux il y a une seule vraie religion ; par ailleurs, 17 % estiment qu’aucune religion n’a de vérité à offrir. La relativisation des religions comme porteuses de vérités est donc largement consommée.
L’autre question permet de mesurer le degré de subjectivisme religieux (mode individuel vs mode institué d’avoir rapport au divin). Ici aussi, l’individualisation du rapport au religieux s’avère nettement prédominante avec 45 % des personnes attribuant nettement cette responsabilité à l’individu plutôt qu’aux Églises ou aux services religieux et 22 % d’hésitants ; 30,5 %, par contre, estiment indispensables la médiation des institutions religieuses.
En résumé : moins d’importance accordée à Dieu, à la religion et à sa fonction de réconfort ; une définition non religieuse et athée de soi qui augmente de quelques points ; une pratique religieuse qui continue de baisser (que ce soit la prière ou la fréquentation d’offices religieux) ; des croyances qui rallient encore un peu moins de personnes, y compris les croyances en Dieu et en son aspect personnel au profit de la référence à une sorte d’esprit ou de force vitale, mais à l’exception de la réincarnation et des porte-bonheur ; et encore, une confiance globale dans les Églises qui continue de s’éroder ; à l’inverse, une appartenance religieuse et catholique en très légère hausse et un appel en légère hausse à ce que les Églises apportent des réponses aux questions spirituelles (surtout), mais aussi morales, familiales et sociales des gens. Les scores très différents obtenus par des indicateurs religieux normalement liés ou très liés (identité – appartenance – pratiques – croyances – confiance) laissent enfin entendre que les dissociations entre les diverses dimensions de la religion, largement documentées en 1999, persistent sinon se sont accentuées.
Confirmation des résultats de 1999, donc : sur le déclin religieux (surtout le religieux institué via les Églises), avec, par rapport à 1999, une baisse le plus souvent légère, quelques fois plus importante, de la plupart des indicateurs religieux, mais aussi une légère remontée de l’appartenance religieuse et des rôles attendus des Églises ; sur le pluralisme et le subjectivisme religieux, d’autre part, sur le déplacement partiel, mais réel du religieux institué et médiatisé par les Églises vers le religieux sans Église.
Les dissociations du phénomène religieux au Luxembourg
Ce n’est pas – ce n’est plus – parce qu’on l’on est catholique que, automatiquement, on pratique sa religion, qu’on adhère aux croyances de son Église, qu’on recourt aux services de son Église pour sacraliser les grands moments de la vie. Inversement, on peut très
bien se dire non religieux et même athée, et prier, assister parfois ou souvent à des offices religieux, croire en Dieu ou en une sorte d’esprit ou de force vitale, recourir aux rites religieux accompagnant la naissance, le mariage, la mort… C’est de cela qu’il s’agit quand on parle de dissociation du phénomène religieux. C’est aussi de cela qu’il s’agit – au moins partiellement – quand on parle de « religion à la carte ». Vu l’importance du phénomène, c’est lui qui va être rapidement passé en revue dans cette 2e partie, en nous inspirant largement du travail effectué par Monique Borsenberger¹.
Ces dissociations sont étudiées sur base d’une catégorisation de l’appartenance religieuse entre appartenants aux catholicisme (religion dominante au Luxembourg : 69 %), appartenants à d’autres religions non catholiques (6 %) et personnes n’appartenant à aucune religion (25 %). Nous nous limiterons ici aux positions des catholiques et des personnes sans appartenance.
Le tableau page 12 reprend les principales dimensions religieuses et les positions qui les déclinent, pour les catholiques et les personnes sans religion.
Une lecture attentive de ce tableau permet de repérer systématiquement les dissociations entre les appartenances religieuses et les diverses dimensions du phénomène religieux. Par exemple, l’identité religieuse de soi est partiellement dissociée de l’appartenance religieuse : parmi les athées, on trouve 26 % de personnes qui se disent catholiques et parmi les non religieux 57 % de catholiques. Nous laissons le soin au lecteur de poursuivre lui-même la lecture du tableau pour repérer le détail des autres formes de dissociation.
Au terme de cet examen, il apparaît qu’il y a des dissociations plus ou moins grandes entre, d’une part, les appartenance religieuses et, d’autre part, l’identité religieuse, l’importance accordée à diverses réalités religieuses, les pratiques religieuses, les croyances, les célébrations des saisons de la vie, les rôles attendus des Églises, les rapports au spirituel, le pluralisme religieux. Il apparaît aussi que ces dissociations sont le plus souvent symétriques : les catholiques marquent des distances parfois importantes à l’égard des réalités religieuses auxquelles ils sont censés adhérer, tandis que les personnes non appartenantes intègrent régulièrement des réalités religieuses dans leurs pratiques, leurs croyances ou leurs attentes.
Nous restons donc bien dans un triple scénario de recomposition du religieux, de religion à la carte et de relativisme, scénarii qui complètent les précédents : déclin du religieux institué, subjectivisme et individualisme.
[…] parmi les athées, on trouve 26 % de personnes qui se disent catholiques et parmi les non religieux 57 % de catholiques.
| Dimensions religieuses / Groupes | Catholiques | Aucune religion |
| — | — | — |
| Population | 69 | 25 |
| Athées convaincus | 26 | 71 |
| Non religieux | 57 | 38 |
| Religieux | 83 | 9 |
| Religion pas importante du tout | 49 | 48 |
| Religion peu importante | 68 | 26 |
| Religion assez importante | 83 | 12 |
| Religion très importante | 80 | 5 |
| Pas d’intérêt pour le sacré | 55 | 40 |
| Peu d’intérêt pour le sacré | 71 | 25 |
| Assez d’intérêt pour le sacré | 74 | 21 |
| Beaucoup d’intérêt pour le sacré | 68 | 16 |
| Dieu pas du tout important | 43 | 54 |
| Dieu peu important | 52 | 44 |
| Dieu assez important | 83 | 10 |
| Dieu tout à fait important | 76 | 7 |
| Aucune pratique religieuse | 55 | 40 |
| Pratiques occasionnelles | 83 | 11 |
| Pratiques régulières | 86 | 1 |
| Prière jamais | 53 | 43 |
| Prière parfois | 77 | 19 |
| Prière souvent | 84 | 9 |
| Ni Dieu ni esprit | 57 | 41 |
| Ne sait pas | 67 | 28 |
| Esprit ou force vitale | 68 | 27 |
| Dieu personnel | 78 | 12 |
| Croyance en Dieu – non | 51 | 46 |
| Croyance au péché – oui / non | 75 / 65 | 15 / 31 |
| Croyance en vie après la mort – oui / non | 76 / 64 | 16 / 31 |
| Croyance à l’enfer – oui / non | 75 / 68 | 13 / 27 |
| Croyance au paradis – oui / non | 77 / 66 | 12 / 29 |
| Célébration naissance – oui / non | 81 / 48 | 12 / 46 |
| Célébration mariage – oui / non | 79 / 53 | 13 / 43 |
| Célébration décès – oui / non | 75 / 48 | 17 / 49 |
| Réponse Église | | |
| » aux problèmes familiaux – oui / non | 75 / 66 | 14 / 30 |
| » aux problèmes spirituels – oui / non | 72 / 66 | 12 / 29 |
| » aux problèmes sociaux – oui / non | 76 / 67 | 15 / 28 |
| Contact individuel avec le divin | | |
| » tout à fait | 66 | 25 |
| » pas du tout | 60 | 32 |
| Pluralisme religieux | | |
| » aucune religion n’a de vérités | 48 | 51 |
| » toutes les religions ont des vérités | 72 | 23 |
| » une religion, mais d’autres contiennent des vérités | 81 | 8 |
| » une seule vraie religion | 66 | 19 |
La relecture de ce tableau permet d’ajouter une problématique supplémentaire, fondée sur le constat fait ci-dessus : d’une part, les catholiques marquent leur distance à l’égard de nombreux aspects de la religion en même temps que les non appartenants adoptent divers aspects de cette même religion et, d’autre part, les uns et les autres se retrouvent dans certaines options et certaines pratiques. Cette problématique a été mise en évidence dans les conclusions de leur contribution par M. Borsenberger et P. Dickes$^{1}$, qu’ils énoncent en terme d’hypothèse intéressante à creuser et à vérifier ultérieurement : celle d’une osmose au moins partielle entre des résidents qui disent n’appartenir à aucune religion et ceux qui disent être catholiques.
Conclusions
Le diagnostic provisoire de l’état de la religion au Luxembourg en 2011 confirme donc, mais en le nuancant, celui qui avait été proposé en 2002 : nous assistons à une recomposition du rapport des habitants à « leur » religion tout autant – sinon plus – qu’à un déclin. Cette recomposition confirme et accentue même légèrement les tendances lourdes rappelées ci-dessus. Un phénomène double reste à approfondir dans sa vérification et son interprétation : celui qui indique une légère remontée de l’appartenance à une Église et un appel aux Églises pour qu’elles répondent mieux aux difficultés des gens dans certains domaines, surtout dans le domaine spirituel. À titre provisoire et hypothétique, on peut y lire l’importance des questions vécues aux yeux de ceux qui les vivent et le vide relatif des réponses apportées par l’ensemble des instances concernées – d’où un retour aux instances classiques en ces matières, même si la confiance à leur égard reste limitée et la distance critique tout aussi grande.
Il conviendra, dans la suite, de s’interroger sur les manières dont les divers groupes de la population du pays traversent cette recomposition ainsi que sur l’osmose envisagée entre appartenants et non appartenants. ♦
Als partizipative Debattenzeitschrift und Diskussionsplattform, treten wir für den freien Zugang zu unseren Veröffentlichungen ein, sind jedoch als Verein ohne Gewinnzweck (ASBL) auf Unterstützung angewiesen.
Sie können uns auf direktem Wege eine kleine Spende über folgenden Code zukommen lassen, für größere Unterstützung, schauen Sie doch gerne in der passenden Rubrik vorbei. Wir freuen uns über Ihre Spende!