Le respect de la nature dans la taxidermie : son évolution et son rôle

Une conversation avec Guillaume Becker

Merci de vous présenter brièvement. Quelles sont les étapes de votre travail ? Comment devient-on taxidermiste ?

Je suis le taxidermiste du Musée national d’histoire naturelle (MNHN) de Luxembourg, en charge de la taxidermie et de la collection des animaux qui arrivent au musée. Au total, le musée possède environ 5000 pièces, comprenant aussi bien des oiseaux que des mammifères.

Après l’examen de l’animal mort et de son état, la première étape dans le processus de conservation est d’enlever toutes les matières organiques périssables et de laver la peau et les os avec des savons antibactériens spéciaux. Par la suite, on recrée la forme de l’animal avec une structure en paille ou en polyuréthane (en fer pour les oiseaux), on applique une pâte de préservation sur l’intérieur de la peau et on la recoud. On lui donne une position en vue de se rapprocher au plus près de ce que l’animal était de son vivant, dans un but scientifique ou pédagogique. Ensuite, on laisse sécher à une température pas trop élevée. Lors de la dernière étape, on fait les finitions, comme recréer des bouts des narines ou peindre certaines parties du corps pour redonner une couleur naturelle à l’animal.

Je suis devenu taxidermiste par succession : mon père est taxidermiste et nous sommes très passionnés d’animaux dans la famille. C’est donc naturellement en regardant mon père que j’ai appris le métier, pour lequel il n’y a pas d’école – l’apprentissage passe par la pratique.

© Philippe Reuter / forum

Comment se conservent ces préparations ?

Elles peuvent être conservées très longtemps, à condition d’être bien préparées dès le départ et stockées dans un lieu sec et sans humidité. Plus la température est basse, moins il y a de risques que des insectes nuisent à la conservation, car ils se nourrissent de matières biologiques, par exemple les plumes et les os. Ainsi, une exposition au musée comporte toujours des risques : le développement d’insectes (présents dans l’espace ou importés par les visiteurs) et les rayons UV qui conduisent à une détérioration. Nous faisons donc très attention à limiter la quantité de lumière dans les espaces d’exposition. Une autre source de risques provient des visiteurs qui veulent toucher les préparations, sachant que les détériorations des plumes et des poils sont souvent irréversibles.

Nous effectuons aussi des restaurations, par exemple en cas de vieillissement des matériaux que l’on peut remplacer ou lorsque des parties de la préparation sont endommagées (oreilles, pattes ou ailes). Une fois la peau sèche, elle devient totalement rigide. Il faut donc être extrêmement prudent pour ne pas causer plus de dommages par rapport à ce que l’on cherche à réparer, et on ne peut pas répéter ces opérations indéfiniment, sous peine que les modifications deviennent visibles.

Quelle est la « valeur ajoutée » de la taxidermie pour les sciences naturelles ?

La taxidermie a clairement une valeur scientifique : elle permet de conserver la biodiversité. Même si on a des échantillons d’ADN ou des photos, rien ne remplacera le fait d’avoir l’animal en main, de pouvoir compter les plumes, de pouvoir en voir la couleur. Nous conservons dans nos collections par exemple certains animaux qui ont aujourd’hui disparu du Luxembourg. La conservation des préparations dans le temps nous permet aussi d’observer des évolutions dans les espèces qui peuvent, par exemple, être dues aux changements de l’environnement et du climat.

Revenons à la taxidermie. Comment la discipline s’est-elle développée ? Peut-on identifier des phénomènes de mode dans cette discipline, aussi en fonction des continents ou des pays ?

Autrefois, les gens partaient en expédition et rapportaient des spécimens du monde entier. Les animaux étaient plus ou moins nettoyés et conservés dans le sel. Les taxidermistes travaillaient à partir de dessins ou de notes d’observations, ce qui rendait leurs représentations plus ou moins réalistes et précises. Aujourd’hui, avec l’évolution d’Internet, surtout ces dernières années, la représentation s’est considérablement améliorée grâce à la disponibilité des photographies. Il suffit de consulter un moteur de recherche pour trouver des milliers de photos d’une même espèce, permettant de reproduire l’animal le plus fidèlement possible comparé à son état vivant.

Beaucoup de taxidermistes travaillaient pour des chasseurs et la représentation des animaux était très statique. Cette approche n’est plus guère à la mode. Il y a cent ans, les musées exposaient souvent des animaux très dynamiques, avec des ailes et des bouches ouvertes. Aujourd’hui, dans les musées, on évite de faire paraître l’animal comme étant trop agressif.

La question qui se pose est donc de savoir si l’on souhaite faire de l’art ou de la science. Ces deux approches ne s’excluent pas, à condition de respecter le côté naturel des animaux.

C’est une discipline en constante évolution. En Europe, il y a de moins en moins de taxidermistes. En revanche, sur le continent américain, de nombreux professionnels exercent encore cette discipline. Ils créent des dioramas imposants avec des animaux en mouvement. De plus, ils disposent de ressources matérielles plus facilement accessibles et de moyens financiers supérieurs à ceux des Européens. Ils peuvent ainsi utiliser des techniques plus coûteuses, permettant d’obtenir des résultats très esthétiques. 

Une question plus personnelle : quelle relation avez-vous avec les animaux que vous préparez et avec les animaux en général ? 

J’ai grandi dans une famille passionnée d’animaux. Depuis des générations, nous sommes très liés à la nature et avons toujours entretenu une relation très forte avec les animaux. Nous avons aussi de nombreux animaux vivants à la maison, ce qui me permet de les observer dans leur évolution et de m’inspirer pour mes reconstitutions. Dans mon atelier, j’ai un profond respect pour les animaux que je prépare.

Combien de marge d’interprétation retrouve-t-on dans le travail de taxidermie ?

Il existe une très grande marge d’interprétation. Dans les musées, nous essayons de nous rapprocher au maximum de la nature et du comportement des animaux dans leur habitat. Il existe aussi des taxidermies plus « artistiques », par exemple des animaux placés dans des positions peu naturelles, destinés à la décoration. La question qui se pose est donc de savoir si l’on souhaite faire de l’art ou de la science. Ces deux approches ne s’excluent pas, à condition de respecter le côté naturel des animaux.

D’où viennent les animaux que vous préparez ?

Il convient de préciser que les animaux qui arrivent actuellement au musée ne sont pas tués pour les besoins du musée. A l’époque, lorsque les musées internationaux ont commencé à constituer leurs collections, certains explorateurs partaient en expédition à travers le monde et rapportaient des spécimens pour des collections privées ou muséales.

Aujourd’hui, tous les animaux qui arrivent au musée sont morts au Luxembourg, souvent suite à un accident de voiture ou retrouvés au bord des routes. Nous sommes en contact avec le Centre de soins pour la faune sauvage à Dudelange, qui reçoit de nombreux animaux. Lorsqu’ils ne parviennent pas à les sauver, ils les placent dans un congélateur spécialisé, et, avec le conservateur, on décide alors si certains spécimens sont intéressants pour les collections du musée.

Quant aux animaux exotiques, dont nous n’avons que peu d’exemplaires, ils peuvent provenir de parcs zoologiques. Ils viennent par exemple de zoos européens, du Parc merveilleux de Bettembourg ou de collections privées, sachant que tous les animaux dits exotiques sont élevés ou détenus en captivité. Nous mettons l’accent sur les animaux présents au Luxembourg, même si nous pouvons présenter des pièces d’autres pays ou continents, notamment lors d’expositions thématiques. Dans ce cas, nous effectuons des prêts dans le cadre de collaborations entre musées.

Nous prêtons également des animaux pour des expositions temporaires dans d’autres musées. Par exemple, nous avons actuellement un aigle qui est exposé près de Bruxelles, dans un petit musée. Nous avons aussi des animaux de notre collection qui sont visibles au Biodiversum à Remerschen, servant à illustrer certaines scènes.

Avez-vous des préférences personnelles ou bien y a-t-il des espèces plus intéressantes du point de vue du travail ? Quels animaux vous ont posé des défis ?

Je n’ai pas de préférence. Quand je travaillais encore dans le privé, j’ai préparé beaucoup de grands mammifères. Au musée, je travaille plutôt sur des mammifères moyens et petits, et surtout des oiseaux. Comme ces derniers sont vraiment en déclin au Luxembourg et en Europe, nous nous attachons à en conserver le plus grand nombre.

Un des défis considérables concerne principalement les animaux très grands ou très petits. J’ai préparé un crocodile de 4,50 mètres, et la peau de crocodile est compliquée à travailler, relativement dure. J’ai aussi travaillé sur des ours polaires. Etant donné leur rareté, le défi consiste à obtenir un résultat très précis. En ce qui concerne les oiseaux, certaines petites espèces aux peaux très fragiles sont très difficiles à traiter.

Vous allez participer au prochain championnat d’Europe de taxidermie à Salzbourg en 2025. Comment se déroule ce championnat et quelles sont les critères de jugement ?   

Il y a différentes catégories au championnat – je participerai dans les catégories « oiseaux non-gibier de petite taille » et « oiseaux gibier de taille moyenne » avec cinq pièces que j’ai préparées pour le musée et que nous avons choisies avec le conservateur et le directeur. Les juges sont des taxidermistes reconnus, des experts en la matière. Ils jugent l’aspect général, la position, la précision de la taxidermie, des yeux et la couleur des parties à repeindre. Tout est inspecté avec une grande précision. C’est ma première participation à un tel concours. Cela me permettra d’être évalué par mes collègues et de m’améliorer par la suite.

Quelles sont les relations entre les différents départements dans le musée, entre celui de la taxidermie et celui des sciences ?

Au niveau scientifique, il existe de nombreux échanges. Avec le conservateur en chef, nous prenons les décisions concernant l’orientation des collections. Cependant, le lien entre les scientifiques et la taxidermie pourrait être approfondi davantage, notamment sur les questions liées à la biodiversité. Nous sommes en première ligne lorsqu’il s’agit de l’observation et de la collecte des espèces sur le terrain. De plus, nous observons souvent directement les causes du déclin des espèces, comprenant précisément les raisons de leur mort.   

 

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