L’Eglise au Vietnam: des privilèges au partage
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En 1973, j’allais pour la première fois au Vietnam et je constatais que l’Eglise y jouissait de nombreux privilèges temporels. Privilèges accordés par le régime d’alors qui essayait de se servir d’elle pour contenir son pouvoir.
Aujourd’hui, elle a perdu ses avantages matériels et elle vit un tournant de l’histoire universelle en expérimentant l’insertion dans un régime socialiste, d’une façon originale. Pour la première fois peut-être, dans semblable régime, elle n’est ni asservie, ni persécutée, mais elle s’incarne simplement
ment dans la nouvelle réalité vietnamienne, y trouvant une chance pour l’Évangile.
Cette Eglise vietnamienne sera-t-elle le lien ou un ferment nouveau lèvera-t-il pour l’Eglise toute entière? Elle porte l’espoir de beaucoup de chrétiens à travers le monde.
Je témoigne simplement, dans les lignes qui suivent, de ce que j’ai vu, entendu dans le diocèse d’Ho Chi Minh Ville. Le même élan anime le diocèse de My Tho.
Recueillement, réflexion et travail agricole.
Cet automne, à Ho Chi Minh-ville, au Vietnam du Sud, comme chaque année dans tous les diocèses du monde l’évêque propose au clergé une retraite pastorale. Cette fois, au lieu de la donner dans les locaux du séminaire ou de quelque autre monastère, Mgr. Nguyen Van Binh, archevêque d’Ho Chi Minh-ville, propose une retraite d’un style nouveau. Tous ceux qui le désirent pourront passer une semaine de prière et de travail dans la ferme d’Etat des catholiques située à Cu-Chi à quelque 60 km de l’ancienne Saigon, à la lisière d’une nouvelle zone économique. Huit jours de recueillement, de réflexion, de travail agricole et de partage fraternel à la campagne.
J’arrive à Ho Chi Minh-ville à ce moment et le sous-ministre des cultes, en accord avec des religieux amis, m’invite à passer une journée à Cu-Chi.
A 7h, du matin, nous quittons l’ancienne capitale pour prendre le chemin de la campagne. Sur la route, une auxiliaire féminine des Missions, responsable du Comité de liaison entre le « Front de la Patrie » et les catholiques, m’explique : « Le gouvernement a confié à l’Evêque 50 hectares de terre cultivable, à charge pour lui de les faire fructifier. Le produit des récoltes est donné en partie à l’Etat, le reste est à la disposition de l’Eglise diocésaine pour ses divers besoins. La ferme est tenue à longueur d’année par des séminaristes et des Sœurs Amantes de la Croix (1).
(…) Le temps de la récolte du sorgho est arrivé ; on coupe, on charge les épis. Mgr Binh revient des champs accompagné de prêtres âgés aux pantalons roulés aux genoux, instruments aratoires sur l’épaule. Ils ont des mines réjouies, ruisselantes de sueur. L’équipe des anciens, ce matin, a dépassé largement le taux de production prévu, les jeunes, les taquinent : « on leur a octroyé un secteur sur mesure ». Beaucoup retrouvent pour la première fois depuis 40, 50 ans, le travail traditionnel de leur enfance. Chacun se presse autour du puits, s’arrosant de seaux d’eau avant de prendre quelques minutes de repos. Durant ce temps, les Sœurs, aidées par quelques séminaristes, s’affairent à la cuisine.
Un toit de chaume ouvert à tous vents, quelques foyers de briques dans lesquels on enforne des boulets confectionnés sur place avec de la poussière de charbon et de l’eau. Les marmites
ronronnent.
A 11h. 30, je me retrouve au réfectoire où nous sommes serrés comme sardines en boîtes… Les organisateurs comptaient sur une soixantaine d’inscriptions, plus de 100 prêtres ont répondu ! Le mois précédent, pour la même retraite, ils étaient 65. L’initiative recueille un plein succès et Mgr Binh de m’expliquer : « Cette nouvelle formule est plus réaliste que l’ancienne. Autrefois, durant la retraite en silence, en cellule, on écoutait des homélies sur la vie fraternelle, sur la pauvreté évangélique, maintenant, on les vit ». En effet, dans les paillotes-dortoirs, sur des bas-flancs de planches courant le long du mur de bambou, chacun s’allonge côte à côte avec le voisin, si l’on bouge, l’autre aussi et l’on réapprend les conditions de vie quotidienne des familles vietnamiennes. (Les séminaristes ont laissé aux prêtres âgés leur paillote aux lits individuels).
Conférences et débats.
Après le repas, nous chantons les Vêpres et sommes ensuite invités à la sieste. A 15h., conférence théologique ou spirituelle donnée par un des religieux du groupe. Le thème général de la retraite : « Le prêtre dans la communauté humaine en général et dans la communauté socialiste vietnamienne, en particulier. Les grandes orientations de Vatican II ».
Aujourd’hui, c’est le Père Lich, o.p. qui parle, hier, c’était un franciscain. Le thème se partage ainsi :
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- Le travail manuel des prêtres dans le contexte de la société vietnamienne, ses répercussions sur la vie sacerdotale.
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- Relation entre travail et prière.
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- Le sens de la prière dans la vie du travailleur.
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- La position de l’Eglise universelle dans le monde moderne, les relations entre l’Eglise et les pays socialistes.
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- L’orientation de l’Eglise dans la communauté socialiste vietnamienne.
Après la conférence, débat par groupe de 10. Ce jour-là, il y eut une entorse au programme pour me permettre de bénéficier de l’expérience de ces prêtres qui, depuis 3 ans, vivent leur sacerdoce en plein régime socialiste.
Des témoignages.
Et ils parlent, les jeunes, les vieux, les hommes mûrs, des répercussions de la révolution dans l’Eglise, dans leur vie, j’entends des témoignages bouleversants. L’Evangile est là, non plus dans les missels mais dans la vie de ces hommes qui, sans histoire, renoncent à leurs privilèges, entendent l’appel de la pauvreté et partagent le même sort que leur peuple. « Depuis la libération, dit l’un, il ne s’agit plus de bénéficier de facilités d’argent, de commodités matérielles, pour annon-
cer l’Evangile… c’est une chance de conversion ». Et un autre : « Le régime actuel n’a pas, comme le précédent, la prétention de se servir de l’Eglise pour appuyer le parti… L’Evangile peut être vécu dans les différents systèmes sociaux, le modèle socialiste prône des valeurs humaines différentes
(Désire de PLANTU.)
de celles du système précédent : la fraternité, le partage des biens, le respect des plus petits… Il nous faut opérer une nouvelle incarnation de l’Eglise pour qu’elle se développe dans notre régime ». Et encore : « Lorsque l’idéologie du régime est officiellement athée, l’Evangile devient missionnaire : l’Eglise n’a plus pignon sur rue ; elle redevient communautaire. Cette conversion ne se fait pas sans remise en question : à quoi nous conduit la perte des privilèges, la perte de certaines libertés ? Nous perdons notre notoriété personnelle, oui, ce n’est plus nous qui sommes connus, c’est Jésus-Christ, Jésus-Christ annoncé et cherché pour lui seul. Nous jouons le rôle de Jean-Baptiste ».
Et d’un prêtre paysan : « Fini le temps des privilèges. Je ne comprends pas toujours la politique du nouveau régime, je n’y suis pas habitué mais mon rôle de prêtre n’est-il pas seulement d’annoncer la Foi et de témoigner du Christ ? Cette foi, je la vis en liaison étroite avec les responsables de l’Eglise du Vietnam, unie à l’Eglise universelle. Vis-à-vis du Parti, j’essaie d’être bon citoyen au nom même du Christ de l’Evangile… Mes paroissiens me disent parfois que je suis les communistes et j’accomplis les devoirs profanes quand je travaille manuellement mais ma conscience est en paix. Et, avec humour « Avant la révolution, je dormais mal, je prenais toutes sortes de médicaments, depuis la libération, je dors et me porte bien ».
Un jeune vicaire : « Après des années de théologie en Allemagne de l’Ouest,
- Congrégation de Religieuses qui, depuis l’origine, il y a à peu près 300 ans, est uniquement vietnamienne, et vit au milieu du peuple, à la campagne, en particulier.
REFUGIÉS AU VIETNAM
Le Vietnam, malgré ses difficultés, a ajouté à ses charges, l’accueil et l’installation sur son territoire de 320.000 réfugiés cambodgiens (soit plus du double du total des réfugiés reçus par la France). Il se trouve parmi les pays qui reçoivent le plus grand nombre de réfugiés dont s’occupe le Haut-Commissariat à l’ONU pour les réfugiés. Qu’on en juge par la liste suivante :
Les Etats-Unis sont en tête (685.000 personnes). Viennent ensuite le Zaïre (530.000 réfugiés d’Angola, du Burundi et du Rwanda), la Somalie (500.000 Ethiopiens), le Vietnam (320.000 Cambodgiens), l’Angola (250.000 ressortissants du Zaïre et de Namibie), le Bangladesh (250.000 musulmans de Birmanie), la Tanzanie (167.000 en provenance du Burundi, du Rwanda et de l’Ouganda) et le Soudan (160.000 Ethiopiens et Zaïrois). En Europe, la Grande-Bretagne a donné asile à 150.000 réfugiés et la France à 140.000.
je suis rentré à Saigon juste avant la libération. Quel changement ! En occident, l’individualisme règne… on meurt sans que le voisin le sache… Le nouveau régime apporte une autre
vision, il nous redit : « chacun vit pour les autres ». Dieu est présent dans cette révolution, il travaille intensément dans les cœurs.
En 1977, il y eut plus de 2000 baptêmes d’adultes dans le diocèse, les séminaristes sont au nombre de 200 et il y a beaucoup de vocations religieuses.
Ces témoignages manifestent la vitalité de l’Eglise au Vietnam et son expérience originale d’insertion, sans opposition comme sans démission, dans le régime socialiste.
Un prêtre conclut : « Le dialogue entre le parti et les catholiques est nécessaire, non pour effacer les différences idéologiques radicales mais pour coopérer à la même tâche. L’expérience montre qu’entre le marxisme et le catholicisme, il y a une ligne qu’on ne peut dépasser : les uns et les autres le savent. Cependant, le travail ensemble est possible et permet des modifications réciproques.
Vivre la fraternité oecuménique.
Lorsque j’interrogeais sur les causes qui ont permis à l’Eglise et au Parti cette attitude ouverte, il me fut répondu : « un changement profond s’est opéré à l’intérieur de l’Eglise,
changement inspiré non par l’opportunisme mais par une conversion à l’Evangile. Voilà ce qui nous guide : l’Eglise est avant tout une communauté de baptisés – l’Eglise renonce au monopole ecclésiastique – l’Eglise renonce au monopole de l’humanisme – l’Eglise vit la Fraternité Oecuménique, elle ne monopolise pas l’Evangile, sa mission est d’annoncer Dieu fait homme ».
La journée se termine par l’Eucharistie concélébrée par cette centaine de prêtres réunis autour de Mgr Binh et de son coadjuteur récemment consacré. Les uns ont leur costume de travail, les autres revêtant soutane et aube. Le recueillement est profond et les chants religieux, en vietnamien, éclatent de joie.
Dans cette pauvre paillotte où tous expriment leur foi, purifiés par les exigences révolutionnaires, je découvre une Eglise simple et pauvre, partageant la vie du peuple avec ce seul souci : témoigner de Jésus-Christ.
J’ai peine à retenir mon émotion au milieu de ces hommes qui ont accepté de se dépouiller pour vivre Jésus-Christ, l’Evangile, et… c’est tout.
Sœur Françoise VANDERMEERSCH
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