Michel Clévenot: „Les hommes de la fraternité“
Un tableau pointilliste de l'empire romain et des premiers chrétiens
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Un tableau pointilliste de l’empire romain et des premiers chrétiens.
Michel Clévenot, que d’aucuns connaissent comme l’auteur des "Approches matérialistes de la Bible" ou comme rédacteur de la "lettre" vient de publier un nouveau livre: "Les hommes de la fraternité", premier tome d’une ambitieuse histoire des chrétiens, en douze volumes. Mais il ne tombe pas comme la plupart des historiens de l’église dans le piège de l’apologie ou de l’hagiographie, il ne s’intéresse pas en premier lieu à la théologie et aux institutions, mais aux hommes. Son livre, traitant de la période 30 av. J.Chr. à 100 ap. J.Chr., se compose de trente petits récits consacrés chacun à un personnage ou un épisode peu connu ou présenté sous un angle original. Mais ce n’est pas non plus la petite histoire des premiers chrétiens qui nous est racontée ainsi à travers des anecdotes, car derrière les gestes quotidiens se dessinent les mécanismes économiques, politiques, juridiques, militaires et idéologiques de l’empire romain.
Avec Publius Longenius, le charpentier naval, nous jetons un regard sur la vie familiale des petites gens et sur la position des esclaves familiaux. Avec Marcus Caelius, le centurion, nous comprenons le
fonctionnement de l’armée romaine. Avec Juba, roi de Maurétanie par la grâce de Rome, nous voyons l’impérialisme romain en action. Nous lisons un livre de compte d’une famille égyptienne, une page de Flavius Josèphe sur un scandale au temple d’Isis, le compte rendu d’un débat au sénat sur la revendication des Gaulois d’être admis au sénat. Avec Hillel, le scribe, nous entrons dans les milieux pharisiens, qui avec leur souci maniaque de pureté rituelle représentent un des courants qui tentent de répondre à la grave crise d’identité que traverse alors le peuple juif. A travers les rôles de Qumran nous rencontrons les esséniens et à travers leurs multiples révoltes les zélotes. Et puis il y a encore un autre courant: cette "nouvelle confrérie juive à Jérusalem (35-40)".
J’ai évoqué ces quelques séquences, prises un peu au hasard, pour donner une impression de l’envergure de l’entreprise et pour montrer le caractère pointilliste de l’oeuvre. A première vue peut-être un peu trop pointilliste, car le lecteur est laissé sur une multitude d’impressions avec lesquelles il peut jouer, composer son propre texte. Mais ceci n’est pas une faiblesse, c’est au contraire la source même de la
fascination de l’oeuvre. Ce livre est passionnant, parce qu’il ne veut pas transporter des thèses sur le christianisme primitif. Ce n’est pas un discours sur le christianisme, mais le récit des pratiques des premiers chrétiens.
"Un texte – écrivait Clévenot déjà dans les Approches – n’est toujours qu’une partie de ce foisonnement de paroles, d’écrits, de non-dits, qui constitue le grand texte du monde depuis qu’il y a des hommes. Un ‚auteur‘ ne fait jamais que reprendre quelques fils de cet immense écheveau pour tisser à son tour selon un canevas qu’il reçoit plus ou moins de la société où il vit." (Approches matérialistes de la bible, Paris 1976, Cerf, p.86). Ce bouquin nous passionne, parce qu’il s’entremêle avec le texte de notre vie ou comme l’écrit Clévenot dans son avant-propos: "Un fil rouge court à travers notre vie: c’est le christianisme qui nous a tissés non seulement depuis notre enfance, mais par toute notre culture pour le meilleur et pour le pire. Nous voyons bien la responsabilité du christianisme dans le passé et dans l’actuelle situation d’exploitation et d’aliénation. Mais nous n’oublions pas qu’il a toujours aussi inspiré des pratiques de libération et de fraternité. Nous avons besoin de nous réapproprier ces ‚mémoires d’avenir‘."
J’essayerai d’appliquer au texte la grille de lecture qui est donnée dans un avant-propos un peu court, et je fournirai ma lecture qui se présentera ici comme discours et retrancherai ainsi beaucoup au charme du livre et surtout ne pourra pas rendre compte des multiples sens, des multiples dimensions propres au récit.
Au début les différentes communautés chrétiennes ne se distinguent pas tellement des communautés juives. Surtout elles ne sont pas toujours unanimes. "Les chrétiens ne sont pas un; non seulement les multiples églises sont différentes et assez indépendantes mais à l’intérieur de chacune, classes, sexes, tendances, factions s’opposent et s’affrontent fréquemment" (p.197). Le christianisme primitif idéalisé que certains chrétiens progressistes prônent comme exemple n’a donc jamais existé. Clévenot nous raconte les controverses principales: faut-il intégrer les non-juifs; quelle structure donner à la communauté; comment interpréter cette citoyenneté chrétienne qui selon Paul est dans les cieux (Phil 3,20). "Qu’est-ce à dire? Evasion des chrétiens dans l’au-delà divin, pour mieux laisser, sur terre, le champ libre à César? Ou bien décentrement de la perspective, l’appel aux ‚cieux‘ servant à ‚déstabiliser‘ au besoin tout pouvoir politique qui se prétendrait absolu?" (p.118).
Clévenot montre au moins implicitement l’imbrication de ces débats idéologiques avec les événements historiques (notamment la prise de Jérusalem, la crise de l’empire romain). Au centre de son analyse se
retrouvent toujours les deux concepts de PAX ROMANA et CIVITAS ROMANA et l’emprise que ceux-ci ont sur les hommes et la part qu’ils ont dans la première victoire décisive de l’Empire sur les chrétiens: "renonçant à frayer les voies nouvelles ouverts par les évangiles et refusant d’imaginer l’autrement" profilé par l’Apocalypse, un certain christianisme commence à chausser les bottes de l’impérialisme et du centralisme" (p.203).
Mais il reste encore un autre christianisme, sujet à la persécution – certes pas à cause de la foi, mais à cause d’une manière de vivre différente. En confrontant un extrait du Satyricon de Petrone, la description d’un repas par Pline le Jeune et un texte de l’évangile de Marc, Clévenot nous montre cette autre manière de manger, de fêter qui est aussi une autre manière de vivre des chrétiens. En comparant la "Parabole du bon Samaritain" avec une épitaphe romaine il nous montre la différence entre l’espoir des chrétiens et la "résignation alors fort répandue".
Le livre se termine avec la lettre que Clément, responsable de "l’église de Dieu en-séjour-passager à Rome, (adresse) à l’église de Dieu en-séjour-passager à Corinthe" (c’est le titre de la lettre). Les histoires de l’église légitiment traditionnellement le primat de Rome soit par des considérations historiques sur la mort de Pierre et Paul dans la capitale de l’empire même et sur la filiation ininterrompue des évêques de Rome, soit par des arguments plutôt théologiques. Clévenot qui par contre considère la lettre de Clément comme un rappel à l’ordre très profane inspiré par la discipline militaire et la célèbre fable des membres et de l’estomac, conclut par sa lecture qu“il est plus simple de penser que c’est le prestige de la capitale impériale qui a donné à ses responsables écclésiastiques l’aplomb suffisant pour se considérer comme naturellement chargés d’une sorte de présidence" (p.202).
A travers l’entrecroisement d’expériences et d’événements plus ou moins emmêlés au fil rouge, qu’est la fraternité chrétienne, Michel Clévenot veut donc nous faire comprendre "de quels écheveaux nous sommes tissés".
Son livre a été écrit non pas pour les théologiens et les spécialistes mais -comme il le dit lui-même dans son avant-propos- pour ceux "qui croient que la vie n’a de sens qui si elle change, si peu que ce soit", pour ceux qui croient "que tous les hommes et toutes les femmes sont appelés à se lever pour prendre en main leur histoire".
Fernand Fehlen
Michel Clévenot, Les hommes de la fraternité, Paris 1981, Ed. Fernand Nathan, collection "Histoire et documents", dirigée par Jean-Claude Barreau
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