On lit les journaux que l’on mérite

Analyse critique du Neie Feierkrop

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Dans le paysage de la presse luxembourgeoise, le Neie Feierkrop (dnf) fait figure d’exception. Alors que la plupart des publications vivotent grâce aux aides à la presse, que le Luxemburger Wort plafonne dans sa souveraineté grâce à la mainmise sur les annonces mortuaires et autres, que Le Jeudi progresse grâce à sa politique de distribution généreuse, le dnf, pour sa part, crève les plafonds … grâce à l’intérêt que lui trouvent les lecteurs.

A priori, les conditions ne laissaient pas présager ce foudroyant succès. Le Luxembourg, en effet, se distingue par un trop plein de publications que ne justifie pas le lectorat potentiel. Ce qui n’empêche pas pour autant la parution de nouvelles publications, voire la renaissance d’anciens titres, comme le dnf. Et quelle réussite!

Le succès du dnf est manifeste comme le prouvent les chiffres. D’abord, les ventes sont passées de quelque 3.500 acheteurs en 1993 à plus de 10.000 acheteurs aujourd’hui. Ce succès s’est aussi traduit en termes financiers. D’après les documents déposés au Registre du commerce, le dnf affiche au 31 décembre 1997 un total de bilan de 5.183.993.- francs luxembourgeois et dégage un bénéfice de 1.365.663.- francs luxembourgeois après paiement de 3.701.589.- francs luxembourgeois en honoraires à des journalistes.$^{1}$

Ayant fêté récemment son 5$^{ème}$ anniversaire, le dnf n’a bénéficié que de quelques rares commentaires de la part de ses collègues, notamment le Grénge Spoun et d’Lëtzeburger Land. D’aucuns vont, par contre, jusqu’à prétendre qu’il constitue une lecture indispensable pour comprendre les dessous de la politique luxembourgeoise. Opinion qui semble confirmée par l’impatience des lecteurs chaque vendredi de parution.

Force est de constater que le dnf, en dépit de sa nature peu aimable envers la société luxembourgeoise et ses dignes représentants, ne fait que rarement l’objet de critiques$^{2}$. Comment interpréter ce silence? Respect ou admiration? Estime ou peur?

Toute publication poursuit, du moins à sa genèse, des objectifs. Ceux du dnf ne sont guère explicites. Les statuts restent muets. Dans son éditorial du numéro de lancement, Dr. Escher – pseudonyme probable, faisons un pari, de Jacques Drescher – prétend sortir un journal satirique qui veut apporter un nouveau souffle dans le paysage de la presse luxembourgeoise. Qu’est-ce que cela signifie concrètement? Quelles sont les réelles ambitions du dnf? Comment faut-il interpréter des articles “chocs”, comme le pseudo règlement de compte entre la grande-duchesse héritière et la bourgmestre de la Ville de Luxembourg, le racisme latent d’autres articles et, finalement, certaines allégations carrément mensongères?

La réponse est d’une fallacieuse simplicité: le dnf pratique la satire! Et la satire, d’après Kurt Tucholsky, permettrait tout.

Refusons, le temps d’une réflexion, cette latitude généralisée accordée à la satire et au dnf. Le succès de ce journal,

en dépit de ses dérives et l’absence quasi-totale de critiques à son égard méritent d’être interrogés. Que vise un journal satirique? Quelles sont les conditions sociales de sa production? Que recherchent les lecteurs? Est-ce que tout peut réellement être permis? Est-ce que tout doit être n’importe quoi?

Les publications satiriques sont de toute première importance parce que toute société a besoin de se confronter à l’insolence. L’insolence cherche à montrer ce qui ne devrait pas être ou être autrement. Mais la bonne insolence a ses exigences. “L’insolent (…) adhère à une vérité et s’efforce de piéger les manquements chez ceux qui affirment s’en réclamer.”$^{3}$ Insolent, le dnf peut l’être, mais des vertus de l’insolence il glisse systématiquement vers les vices du salissement. La délation et les qualificatifs injurieux l’emportent malencontreusement sur la recherche de vérités. On peut approuver ce choix éditorial, mais on n’est pas obligé. Ce choix éditorial semble cependant répondre aux attentes d’un lectorat nombreux, et plus intéressé justement par les calomnies et la médisance que par l’effort de réflexion critique. Paradoxalement, par cette approche, le journal – qui ne peut que difficilement prétendre au titre de “satirique” – fortifie plus le pouvoir en place qu’il ne l’ébranle, ou, du

moins, ne le secoue. Il contribue de surcroît à l’abandon de tout débat conflictuel, déjà bien caractéristique de notre société luxembourgeoise.

Que signifie satire?

Le mot "satire" vient du latin "satira", ce qui signifie proprement dit "macédoine, mélange". Le Robert note qu’historiquement la satire fut un "ouvrage libre de la littérature latine où les genres, les formes, les mètres étaient mêlés, et qui censurait les mœurs publiques." Une autre signification était : "un poème (en vers) où l’auteur attaque les vices, les ridicules de ses contemporains." La signification moderne, d’après les dictionnaires, étant un "écrit, discours qui s’attaque à qqch, à qqn, en s’en moquant".

Reste la question de ce qui fait le charme de la satire? Qu’est-ce qui fait qu’elle nous attire et qu’elle nous effraie? Qu’est-ce qui la rend si subversive et, a priori, si dangereuse? La raison est de toute évidence son insolence! L’insolence se trouve au cœur de la satire.

Ecoutons le philosophe: "Insolence: défier les coutumes, ce qui se fait, ce qui est socialement établi. L’insolence, de comportement inhabituel, donc insolite, est devenue le manque de respect à l’égard de ce qui est respectable et, surtout, de ceux qui le sont. Plus que l’insolite, qui étonne, et moins que l’insulte, qui détourne, l’insolence affronte, mais de l’intérieur. C’est le langage de l’initié. Tous ceux qui ont recours à l’ironie le savent bien. L’insolence est ce moyen terme qui mine le lien social par où il pourrit, par la tête ou ce qui se prétend tel. Ce qui est insolite reste au-dehors, celui qui est insultant s’y projette, par contre celui qui est insolent manifeste seulement de la distance, celle qui est nécessaire pour voir la vérité et oser la dire."⁴

L’insolence est une réelle exigence, somme toute un défi pour le satiriste. L’écart est vite creusé et les faux amis se pointent: l’insulte, la médisance et le cynisme.

Se réclamer de la satire signifie s’imposer le respect de la recherche de vérités. Dans cette optique, ceux qui citent tous azimuts le fameux dicton de Tucholsky ("Was darf die Satire? Alles.") seraient bien avisés de lire le texte en entier (après tout, il n’a que deux pages) où Kurt Tucholsky précise l’exigence: "Boshaft kann er sein, aber ehrlich soll er sein."⁵

Or, malencontreusement, le dnf se différencie d’autres journaux insolents (Charlie Hebdo, Le Canard enchaîné …) par l’éthique journalistique, les convictions et le talent.

De la satire au journalisme de salissement

Le dnf est une publication marquée par l’histoire. Il n’est pas une invention de l’équipe actuelle. En effet, le 4 septembre 1948 paraît dans la Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek la première édition de cette page satirique. Le titre renvoie

à la chanson nationale "De Feierwon" et à l’industrie sidérurgique (Feierkrop = tisonnier). C’est Jean Fonck qui en avait eu l’idée et qui a rédigé les articles jusqu’au 12 août 1950 quand s’éteint la première livraison du Feierkrop par manque d’intérêt.⁶

Il renaît le 16 mars 1984 et reparaît tous les vendredis, sous l’impulsion de Jacques Drescher qui s’occupait auparavant de la dernière page humoristique du Letzeburger Land — d’Ländchen.

Après s’être brouillé avec la

rédaction en chef du d’Letzeburger Land, Jacques Drescher a rejoint la Zeitung comme rédacteur (politique). De l’époque du Ländchen datent de nombreuses idées et concepts comme le personnage de Viviane Muppeschnëss. La reprise du Feierkrop était un franc succès, sauf que les communistes ont perdu entre temps la guerre froide et que l’équipe de la page satirique n’était plus en phase avec les apparatchiks du parti communiste luxembourgeois. Ils quittèrent la Zeitung et le Feierkrop disparut au cours de 1993 … pour "mieux" renaître le 8 octobre de la même année comme publication indépendante. L’occasion était belle. Ce fut la campagne électorale pour les municipalités.

La production d’un journal repose sur plusieurs aspects qui méritent que l’on s’y attache plus en profondeur. Il y a d’abord les thèmes et la manière de les traiter, il y a ensuite le style et, finalement, ceux qui donnent vie à la publication: ceux qui rédigent et ceux qui informent.

Vendredi, le 29 janvier à 21 h

KADDA CHERIF HADRIA

Venu d’Algérie, Kadda a pris l’initiative de réinventer le roi. C’est un roi aux accents de jazz et de fusion. On y retrouve des rythmes reggae et salsa, du flamenco et du jazz-rock. Un son unique, composé de la voix superbe de Kadda et de textures sonores nourries des traditions andalouses et algériennes.

Centre Culturel

Kulturfabrik Esch

116, c. de Luxembourg

L4221 Esch/Alzette

Pour tout renseignement:

Tél. 55 44 93

Fax 55 04 03

Email: mail@kulturfabrik.lu

Infotelefon Kulturfabrik:

1891

30 janvier à 21 h

SALSA NIGHT

avec le groupe

PROYECCION LATINA

Musique des Caraïbes, la salsa, le merengue et la cumbia.

A CHILA

AVOCACION CULTURAL

HISPANA LATINOAMERICANA

DE LUXEMBURGO

Les vraies-fausses actualités

L’actualité du dnf repose sur, soyons généreux, les vices, les ridicules et les faiblesses d’une bonne trentaine de personnalités de la vie sociale et politique luxembourgeoise. Il y a un noyau dur, des satellites et différents météores avec une mise en scène dans l’esprit du feuilleton: à chaque vendredi son nouvel épisode.

La mise en forme suggère des scoops, mais les vrais scoops sont rares, quasiment inexistants7. Une rhétorique particulière est à l’œuvre qui exploite toutes les indiscrétions et les oui-dire de la vie locale. Etaler, par exemple, l’ivresse momentanée d’une personne publique présente au mieux un caractère anecdotique. Cela n’apporte rien de nouveau, ni de fondamental, ni d’ailleurs d’intéressant. D’autres informations sont tout aussi profondes: L’épouse d’un ministre achète du papier de toilette au supermarché; le directeur d’un supermarché pratique de la luge et traîne son chien derrière lui; le rédacteur en chef d’une radio, au demeurant membre d’un club de tir, s’amène avec un revolver; etc. Bref des anecdotes qui ont de quoi épater.

Par contre, les articles s’appuyant sur des recherches fondées font plutôt exception. Certaines thématiques, qui par ailleurs sont le terrain de prédilection des vrais journaux satiriques comme la corruption, les abus de pouvoir, les aberrations administratives, les privilèges de certains groupes sociaux tels les fonctionnaires par exemple, etc., ne trouvent guère d’écho. Les copains, en bonne logique de copinage, échappent au massacre. A-t-on déjà lu dans le dnf une remarque méchante sur le syndicat des facteurs, le FSFL? Finalement, on ne se gêne nullement pour pratiquer les auto-encensements8.

L’information – si l’on peut parler d’information – du dnf est largement personnalisée. Les vices et faiblesses de certaines personnalités en vue sont cruellement exploités. Le journal est volontairement – et parfois brutalement – injurieux. Car, en effet, on ne peut guère parler ici d’insolence.

L’actualité impose que l’on s’attarde au désormais fameux article consacré à Lydie Polfer et Maria Teresa ("Erbgroßherzogin durchgedreht; Bürgermeisterin geohreigt") qui reprend, tout porte à le croire, une vieille rumeur lancée lors des dernières élections municipales sur une relation suggérée entre la bourgmestre et le grand-duc héritier. Quelle est la teneur informative de l’article? Elle est nulle; il s’agit au mieux d’une accusation gratuite et diffamatoire qui touche à la vie privée. L’article ne fournit aucune preuve, il prétend … en partant du principe qu’il n’y a pas de fumée sans feu. On est en droit de s’interroger s’il s’agit ici de satire.

Le dnf se différencie d’autres journaux insolents (Charlie Hebdo, Le Canard enchaîné …) par l’éthique journalistique, les convictions et le talent.

A l’époque, dans un numéro du dnf, suite à une caricature du Premier ministre particulièrement réussie dans la vulgarité, l’éléphant de service – pseudonyme probable, faisons un pari, de Mario Hirsch9 – notait dans un article argué: "La dérision, au contraire de la méchanceté gratuite, propose toujours en filigrane de ses excès une deuxième lecture." Que peut être ici, en l’occurrence, cette "deuxième lecture"? D’autant plus que le timing de ce scoop, qui n’en est pas un, est pour le moins indélicat et suspect.

Le dnf vit largement sur le registre de ces vraies-fausses actualités et délaisse les réalités débusquées à l’instar de ce que fait par exemple en France Le Canard enchaîné. C’est un choix. On peut le regretter.

Une question nécessite que l’on s’y attache plus particulièrement: Est-ce qu’il existe des choses que l’on ne peut écrire que dans le dnf et qui ne pourraient être publiées ailleurs dans la presse luxembourgeoise? Cette question est de première importance puisqu’elle justifierait la raison d’être du dnf, si la

réponse était positive. Or, il nous semble que l’on ne peut difficilement arguer qu’il y a dans le dnf des contenus qui n’auraient pas pu être exploités par d’autres organes de presse au Luxembourg. Précisons qu’il s’agit bien des contenus, donc des informations fournies. Pour ce qui est du style, bien sûr, nombreux sont les articles qui ne peuvent être publiés ailleurs.

Un style qui ignore largement la finesse

Le style, aussi, se veut insolent. L’humour est-il pour autant fin? De toute évidence non. Le dnf a largement opté pour un style humoristique plat, préférant les gros mots, les mots injurieux, à la finesse de l’humour cultivé. Peut-on encore vraiment rire lorsque des personnages de la vie publique sont qualifiés de Jean-Claude Bokassa, de Robert Utan, de Ben Faillite, de Jos Daleide Lama, de Renée Wagenheberin, de Foltermischi, …? Ne sommes-nous pas ici plus proche du niveau d’une "Schülerzeitung" excellant dans les dénominatifs parfois rigolos, parfois stupides, parfois injurieux des enseignants? On oublie un peu vite que la vrai satire excelle par la maîtrise de la langue, les jeux de mots, etc.

Oui, l’humour peut être noir, très noir10. Les propos peuvent être cruels. Cependant rapporté exclusivement à la vie privée et en dessous de la ceinture, cela n’est plus drôle que pour celui qui veut bien en rire. Rares devraient-ils être.

Il ne faut pas oublier que le dnf regroupe quelque unes des bonnes plumes du Luxembourg. Les initiés reconnaissent de surcroît assez rapidement les auteurs en lisant les différents articles. Les idées sont reprises d’autres journaux, comme la rubrique "Ugeschwat" qui est une copie conforme des "Briefe an die Leser" du magazine satirique allemand Titanic, les particularités stylistiques incluses.

Le danger qui guette est ailleurs: dans les dérapages diffamatoires et les erreurs sur le fond amplifiées par une forme qui démasque. Quand l’insolence

de dévoile plus, quand ce qui est écrit ne témoigne plus que de la xénophobie, d’attaques bassement personnelles sur la physionomie ou autre, voire relève carrément de mensonges, est-ce encore de l’insolence, est-ce encore de la satire ?

Malheureusement, en dépit des bonnes plumes qui composent l’équipe du dnf et des bonnes intentions qu’on peut supposer être à la base (même si certaines hésitations à ce niveau sont permises), les dérapages sont monnaie courante au dnf. Ne prenons que quelques exemples:

Que penser lorsque quelqu’un, d’origine allemande, se fait traiter de faire partie du " Bund Deutscher Mädchen "? Est-ce de la satire? Les mots n’ont-ils plus de passé et de signification? Ceux qui pratiquent ce style diront alors probablement du détail de Le Pen que ce fut de la satire. On peut ne pas partager cette vue. On doit ne pas la partager!

Dans un mémoire¹¹ consacré au dnf, l’auteur se réfère à la rédaction qui explique que c’est le côté anti-allemand des Luxembourgeois qui appelle ces dénigrements systématiques. On ne peut qu’être perplexe face à une si profonde motivation des satiristes. Les remarques de dénigrement amplifiées par des propos sur l’origine étrangère des personnes constituent, en tout état de cause, une tendance certaine. Voilà ce qui est bien inquiétant.

Quel est l’apport humoristique de s’attaquer au physique des gens. Dire que l’un est gros, que l’autre est chauve, que le troisième pue? Est-ce très fut-fut?

Etaler sur la place publique que dans telle ou telle occasion celui-ci ou celui-là a eu un comportement pas comme il fallait, suggérer des infidélités, … quelle est bien la motivation satirique de ceci? Le respect de la vie privée ou, simplement, la délicatesse n’ont-t-ils plus de sens?

Pour ce qui est des purs mensonges, ne citons que le prétendu scandale " Médecins sans frontières " qui dans sa nullité et sa méchanceté fut tel qu’il obligea même le dnf à faire, chose rare, un démenti et à présenter ses excuses. Mais

tant pis pour ceux qui ne lisaient pas le périodique cette semaine-là.

C’est à ce niveau que se pose cruciellement la question de l’éthique journalistique. Ce mot ne devrait pas être vain pour tout un chacun qui se veut être journaliste, même s’il se vaute d’exceller dans la satire.

S’il est vrai que le dnf se fait fort d’avoir gagné le dit " Nilpferd-Prozess "¹², l’on ferait mieux de s’inspirer du Conseil de Presse suisse: " Du point de vue de l’éthique professionnelle, le devoir de vérité veut que dans les médias, la satire soit reconnaissable en tant que telle par le public, ce qui

Le recours systématique à l’anonymat donne l’impression que les auteurs se défoulent sans pour autant assumer pleinement la responsabilité de leurs propos. Pourquoi?

n’exclut pas les exagérations et distanciations. Toutefois, les faits sur lesquels repose la satire doivent être corrects. Les mensonges restent des mensonges, tout comme les atteintes à l’honneur, même s’ils sont qualifiés de satire. "

Pour exceller dans le salissement, le dnf ne se fera probablement battre que par l’Internet où, comme on le voit aux Etats-Unis, l’irresponsabilité est poussée dans ses extrêmes. Un modèle pour le dnf?

Qui écrit, qui informe et pourquoi?

Les associés fondateurs¹³ de la société coopérative " Den Neie Feierkrop " étaient Léon Claus, René Clesse, Jacques Drescher, Romain Hilgert, Mario Hirsch, Romain Lenertz, Georges Penning, Guy W. Stoos et Heng Glaesener.

En 1995, Jean-Michel Treinen a été coopté, 1996 a vu le départ de Heng

Glaesener et Mario Hirsch a pris ses distances, selon nos informations, dès 1997 par l’arrêt de sa chronique.

Le dnf pratique massivement le recours à l’anonymat. Par principe, le recours à l’anonymat, même s’il ne constitue pas un acte courageux, peut se justifier dans certaines circonstances bien précises, comme si par exemple l’identification de l’auteur porterait préjudice à des proches, son employeur ou d’autres¹⁴. Tout un chacun a le droit de s’exprimer, mais les fonctions ou l’appartenance à un groupe peuvent être un obstacle à ce droit. Une autre justification réside, par exemple, dans le dévoilement d’informations trop brûlantes qui mettraient en péril celui qui les livre.

De là à pratiquer systématiquement l’anonymat est plus intriguant, d’autant plus que la plupart des signatures se laissent facilement deviner dans le microcosme luxembourgeois. Surtout s’il y a – ce qui est très instructif – obligation pour les associés de collaborer activement au dnf. Qui ne reconnaît pas les écritures? Dans un esprit de journalisme d’investigation, osons quelques paris sur les associés : Léon Claus ne pourrait-il pas signer par Momo, René Clesse par Hugo Habicht ou Anna Konda, Jacques Drescher par Dr. Escher ou Viviane Muppeschnöss ou encore Yeti, Romain Hilgert par tout ce qui touche aux reptiles comme Ali Gator ou Rep Thill, Joseph Bechmittel, Georges Penning par Nathalie, etc.?

Ce recours systématique à l’anonymat donne l’impression que les auteurs se défoulent sans pour autant assumer pleinement la responsabilité de leurs propos. Pourquoi?

De toute évidence, le dnf peut s’appuyer sur un réseau d’informateurs, certes restreint, mais bien établi. Ces informateurs jouent un rôle clé puisqu’ils font vivre le journal. Par leurs tuyaux, ils jettent en pâture telle ou telle personne. Remarquons qu’il existe à ce niveau un danger évident. Le corbeau guette. Or, l’envie et le revanchisme sont les pires dangers pour la bonne insolence et l’humour noir.

Le journalisme d’investigation repose sur la nécessité d’informateurs, mais le

journalisme d’investigation investigue aussi. Il travaille et vérifie les informations données, le cas échéant il les situe correctement dans leur contexte. A ce niveau, de toute évidence, le dnf ne fait guère un excès de zèle. On exploite seulement le fait que des gens ne s’aiment pas. Affirmons, il y aura toujours quelque chose; calomnions, on n’est jamais tout faux. Propagateur de vérités qui n’en sont pas toujours, le dnf est un des plus puissants générateurs et amplificateurs de rumeurs.

La condition du journalisme au Luxembourg n’est pas aisée. Ce n’est pas un métier où l’on est fort bien rémunéré et c’est un métier exigeant. C’est probablement aussi un métier où les frustrations sont nombreuses. Acteurs ayant mission d’informer et de commenter, acteurs pouvant influer sur l’actualité, les journalistes sont aussi des acteurs qui se voient souvent confrontés à leur manque d’influence. Ceci peut provoquer dans le métier du journalisme un

sentiment de ne pas être reconnu à sa juste valeur. C’est peut-être une raison pour faire de belles carrières ailleurs. Cela peut aussi être une des raisons de prendre des revanches … et alors cela devient très dangereux et malsain.

Ce qui est pour le moins surprenant – et qui devrait faire réfléchir certains employeurs, notamment d‘Letzeburger Land? – c’est que le succès de vente du dnf repose sur les efforts et les informations de gens qui sont salariés ailleurs et qui n’utilisent point ces informations pour le bonheur de leur employeur.

Au plaisir des lecteurs

D’abord qui sont-ils? Les études de médias$^{15}$ nous renseignent à ce niveau. Le lectorat du dnf a un niveau d’études élevé, les gens gagnent bien leur vie, ils occupent des postes de responsabilité, … De l’étude ressort aussi que le journal est proportionnellement bien lu par les enseignants et les jeunes.

Une caractéristique majeure de ce lectorat semble être de se réjouir que, chaque vendredi, une trentaine de personnalités du grand-duché soient salis. C’est une curieuse attente qui mérite analyse.

Reprenons l’affaire de l’article sur la bourgmestre et la grande-duchesse héritière. Ce qui est effrayant, est moins l’ignominie de l’article en soi que le fait que de nombreux lecteurs sont disposés à lui accorder crédit. Ce qui est terrible avec les rumeurs c’est que les gens les croient – il n’y a définitivement pas de fumée sans feu – jusqu’au jour où ils feront eux-mêmes l’objet d’une rumeur. Ils essaieront de s’y opposer, mais ils n’y pourront rien. A eux, à ce moment, de savourer le torrent dévastateur de la rumeur. Peut-être dès lors regretteront-ils d’avoir assuré la survie de ce genre de publication en l’ayant achetée, le temps de voir ce que l’on dit des autres.

La prédisposition à croire est-elle le signe d’une naïveté, une béatitude ou, au contraire, cette envie de voir écla-

bousser les autres? Il est difficile de répondre à cette question. Ce qui est cependant certain est que cette aptitude témoigne d’un remarquable abandon total de l’esprit critique qui fait que l’on croit tout. On croit tout peut-être parce qu’on ne croit en rien. Dans cette optique, l’affirmation prononcée, ici et là, que les lecteurs du dnf sont des lecteurs bien informés, est manifestement erronée. Les lecteurs du dnf sont simplement douteusement informés et ils s’en contentent visiblement.

Quel plaisir de voir chuter les autres? Plaisir probablement motivé par sa propre peur de chuter, ce qui expliquerait bien des choses. On savoure l’insolence, parce que des claques sont distribuées, parce que c’est bien fait que tel ou tel en prend pour son grade, … mais on n’adhère plus à aucun souci de vérité, à aucun principe.

Il se développe, et on peut le remarquer – et le regretter – notamment dans le milieu enseignant et celui des jeunes, une culture dnf. Les lecteurs commencent à parler – et raisonner? – dans le style dnf. Dans ce monde, il n’y a plus que des Bokassa, des Lannenhari, des Foltermischi, etc. avec leurs histoires anodines et répétitives. C’est comme dans une bande dessinée où quelques personnages se font casser régulièrement la figure. Cela n’a plus rien à voir, ni de près, ni de loin avec des réflexions ou des débats. C’est la consécration définitive de la dépolitisation. Il n’a plus d’enjeux de société.

Aussi, comme le dnf ne dévoile rien et empêche tout débat critique, constitue-t-il, in fine, un excellent paratonnerre pour le pouvoir. Gageons que ce dernier s’accommode sans trop de difficultés des insultes gratuites qui empêchent toute recherche en profondeur visant à dévoiler réellement des choses qui pourraient l’ébranler. Dans cette optique, il est tout à fait parlant que le dnf n’envisage pas par ses articles des

suites juridiques pour ses victimes. Il s’avère ainsi tout sauf un vrai journal d’investigation et bien informé.

L’avenir du dnf

En peu de temps, le dnf est devenu une institution au Luxembourg. Son désir de reconnaissance et sa reconnaissance effective témoignent de l’embourgeoisement progressif du prétendant satiriste. A vrai dire l’insolence est toujours associée au risque. Les plumes anonymes du dnf ne risquent rien. Un dérapage trop prononcé est excusé par l’argument de la satire. C’est triste que les autres n’ont pas d’humour, votre humour.

De quoi devrait se soucier le dnf¹⁶? D’aucuns le considèrent comme une véritable référence journalistique, les articles sont repris, par exemple, dans la revue de presse de RTL, les rédacteurs sont invités aux déjeuners de certains groupes politiques, … Enfin la reconnaissance! Il y a certes encore des contre-coups, comme pour l’inauguration de la Maison de la presse. Mais alors il faut réagir de manière virulente…

Le manque d’humour lorsqu’on est dévoilé dans ses propres torts et le manque de reconnaissance, ainsi qu’une saine gestion, de ses erreurs illustrent que les plumes anonymes perdent la vertu principale de l’insolence et de la satire: avoir de la distance pour dénoncer ce qui mérite d’être dénoncé parce qu’on a une soif de rétablir des vérités.

Le dnf n’est pas un journal insolent. Il est bêtement injurieux. Aussi usurpe-t-il le titre de journal satirique. C’est un cocktail luxembourgeois entre Minute et France Soir. Ce constat, en soi, n’est déjà pas réjouissant. Devoir ensuite constater qu’il trouve un lectorat aussi crédule que nombreux est franchement inquiétant.

Jeff KINTZELE, Romain KOHN

¹ Notons cependant que ceci ne témoigne pas d’une véritable survie financière puisque le dnf n’a pas de charges salariales à payer. Ses collaborateurs travaillent pour d’autres journaux, l’administration de l’Etat, la Ville de Luxembourg, le syndicat des facteurs, etc. Une ambiguïté sur laquelle il s’agira de revenir.

² Seul Claude Frisoni a osé en 1997 pousser un cri d’indignation face à certaines allégations trop faciles du dnf et plus récemment, à mots couverts, Jacques Wirion dans d’Letzeburger Land.

³ Meyer, M., De l’Insolence. Essai sur la morale et le politique. Paris, Grasset, 1995, p. 51

⁴ Meyer, op. cit., pp. 9-10

⁵ Tucholsky, K., Gesammelte Werke 2, 1919-1920. Reinbeck, rororo, 1993, pp.42-44

⁶ d’après Olivier, J.-Cl., De Neje Feierkrop. La nouveauté de la presse luxembourgeoise. Bruxelles, ULB, mémoire de fin d’études 1995/96

⁷ On peut noter, à tout prendre, un vrai scoop, celui sur la convention entre l’Etat et l’Eglise, contre tous les scoops manqués: le ministre de l’Intérieur et le paiement de la TVA, l’affaire du Centre hospitalier, les dysfonctionnements au ministère de la Santé, etc.

⁸ Là où il n’y a pas de gêne, il y a du plaisir.

⁹ Avec l’arrêt de sa chronique, il y a quelques années, cet auteur a cessé sa collaboration avec le dnf.

¹⁰ cf. Cavanna, De Coluche à Mitterrand, Paris, L’Archipel, 1993

¹¹ Olivier, op. cit.

¹² La motivation des juges est d’ailleurs surprenante, voire quelque peu surréaliste. C’est du genre: parce qu’on n’est pas un rhinocéros, on peut être traité de rhinocéros, surtout si l’on est une personne publique. Allez comprendre.

¹³ d’après Olivier, op.cit. et Registre du commerce

¹⁴ Il y a des années, un des auteurs de cet article a par ailleurs eu recours lui-même à cette technique pendant quelques temps en signant Scepticus dans d’Letzeburger Land.

¹⁵ cf. Ilres 1998

¹⁶ Un danger potentiel pour le dnf réside peut-être dans l’ennui que le journal devrait finir par provoquer auprès de ses lecteurs. Médire d’une trentaine de personne sur cinq ans devrait tôt ou tard commencer à lasser. La redondance est d’ailleurs manifeste. Peut-on espérer faire rire chaque vendredi sur Fernand Wullmaus?

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