Pour une éthique de la naturalité dans la gestion forestière
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Jean-Claude Génot
Pour une éthique de la naturalité dans la gestion forestière
De la biodiversité à la naturalité
La biodiversité est un terme mis au point par un biologiste américain en 1985 pour alerter les pouvoirs publics sur la crise d’extinction du vivant. En effet, Rosen a créé Biodiversity à partir de Biological Diversity, la diversité biologique étant une notion bien connue des biologistes puisqu’elle caractérise le vivant, du gène à l’écosystème en passant par l’espèce. Rosen a réussi au-delà de ses espérances, puisque ce terme a été consacré au Sommet de la Terre à Rio en 1992, année de la mise en œuvre de la première convention internationale sur la biodiversité. Le triomphe du concept de « biodiversité » est sans doute lié à son caractère vague et aussi polysémique que le terme « environnement ». Il rassemble dans un large consensus tous les professionnels de la conservation de la nature et même au-delà, parce que chacun y trouve matière à justifier ses pratiques de gestion. Que ne ferait-on pas pour la biodiversité ? Tout est bon pour elle, du jardinage le plus extrême à l’action contemplative. La biodiversité fait la part belle à l’homme, seul capable de sauver la nature, alors que la biodiversité n’a nul besoin de l’homme pour
s’exprimer dans la nature. Il devient même difficile de faire reconnaître que la nature sait produire elle-même de la biodiversité, sous peine d’apparaître comme un dangereux fondamentaliste. Vous devenez suspect si votre objectif dans la vie n’est pas d’augmenter
La naturalité attribue une forte valeur intrinsèque à la spontanéité des processus, quels qu’ils soient, même s’il y a modification de la biodiversité.
la biodiversité. C’est sans doute pour contrarier cet élan unanime que certains écologues ont eu recours au terme de naturalité, comme pour faire la part entre diversité « fabriquée » et diversité « 100 % naturelle ».
La naturalité renvoie au caractère naturel des choses. Elle est associée à l’état de nature spontanée, et souvent opposée à l’artificialité. Mais y a-t-il encore une nature naturelle en Europe, où chaque mètre carré a conservé l’empreinte de l’homme, parfois de manière irréversible ? Il ne s’agit pas d’une nature « vierge », mais d’une autre nature, qui surgit de manière spontanée et dynamique, non contrariée, mais influencée par l’homme, celle que nous avons la capacité d’épargner au quotidien en lui laissant quelques marges de liberté, celle que l’écologue Peterken qualifie, pour
les forêts, de « naturalité future ». La naturalité attribue une forte valeur intrinsèque à la spontanéité des processus, quels qu’ils soient, même s’il y a modification de la biodiversité. Deux aspects novateurs émergent du concept : l’acceptation de trajectoires nouvelles proposées par la nature seule, sans implication de l’homme autre que l’observation, et la volonté de protéger une nature du futur, autant que celle du présent et du passé.
C’est en forêt que le concept est le plus utilisé, sans doute parce que la forêt est le système le plus mature et le plus logiquement « naturel » dans notre contexte biogéographique. Même si toutes les forêts d’Europe ont été ou sont influencées par l’homme, le concept de naturalité se décline de façon pragmatique pour juger du degré de transformation des forêts. Il y a des indicateurs de naturalité des forêts, tels que la composition, la structure, le fonctionnement, la superficie et l’impact du développement, qui permettent de mesurer le degré de naturalité. On tente parfois d’évaluer la naturalité forestière au travers de critères comme le bois mort ou l’ancienneté des forêts par l’analyse de la flore.
La biodiversité puise ses sources dans le pragmatisme des conservateurs de la nature et fait appel aux outils de la société technicienne. La naturalité trouve ses fondements dans la philosophie de certains penseurs ayant eu un profond respect pour la nature sauvage, libre et autonome, dans l’éthique de la terre du
Jean-Claude Génot est ingénieur écologue, chargé de la protection de la nature au Syndicat de coopération pour le Parc naturel régional des Vosges du Nord (France). Il est cofondateur de l’association Forêts sauvages, qui achète des forêts en France pour les laisser en libre évolution. Il a écrit de nombreux ouvrages, dont le dernier en date, la nature malade de la gestion, va paraître sous peu aux éditions Sang de la Terre.
forestier américain Aldo Leopold, dans l’approche émotionnelle et libertaire du philosophe Henry David Thoreau ou encore dans l’exigence de nature sauvage comme trait de civilisation du naturaliste et artiste suisse Robert Hainard.
Pourquoi parler d’éthique en forêt ?
Hors forêt, la nature telle qu’elle devrait être admise, c’est-à-dire libre et autonome, n’existe plus. Nos campagnes ont de plus en plus la beauté des cours d’usine. Aménageurs et agriculteurs ont transformé des paysages diversifiés en zones de nature sinistrée. Et comme si cela ne suffisait pas, les protecteurs de la nature ont mis la main sur les seuls espaces laissés par notre société anti-nature pour en faire des zones de nature jardinée. En acceptant les règles de cette société, les protecteurs de la nature sont devenus des producteurs de nature, qui prennent soin de la nature ordinaire dans des espaces spécialisés et monofonctionnels. Ils répètent à qui veut l’entendre qu’on ne peut pas faire autrement, pour s’en convaincre eux-mêmes et ne pas avouer qu’ils ont fait leur deuil de la nature sauvage, autonome et spontanée.
Est-ce que la forêt est à l’abri des producteurs de nature ? Car hormis les ignorants, tous les forestiers savent qu’une forêt n’a pas besoin d’eux pour pousser. Les expressions telles que régénération naturelle et dynamique spontanée expriment bien l’omniprésence de la nature en forêt. Hélas, il faut déchanter et
Hors forêt, la nature telle qu’elle devrait être admise, c’est-à-dire libre et autonome, n’existe plus.
reconnaître que la nature est également traquée en forêt, car comme le soulignait Robert Hainard : « Beaucoup de gens, parmi les protecteurs comme parmi les chasseurs, ne peuvent admettre que la nature pourrait, dans une certaine mesure, se passer de nous. Cela froisse un orgueil très profond, la persuasion d’être le seul facteur d’organisation dans un monde de hasard et de nécessité. » La forêt est attaquée sur plusieurs fronts.
D’abord, il y a les chasseurs qui agissent comme des éleveurs et qui n’ont de cesse d’améliorer la situation des espèces
chassables, aménageant pour cela une nature trop pauvre à leur goût. La chasse est devenue loisir et affaire d’argent, ce qui fausse encore plus le jugement. Favoriser de façon artificielle les herbivores en l’absence de grands prédateurs, c’est forcément réduire la diversité végétale, base de tout l’écosystème forestier.
Puis viennent les producteurs de nature qui se focalisent sur des biotopes spécifiques (mares, pelouses), sans se soucier de la gestion forestière globale. Ils engagent des travaux lourds au profit de certaines espèces des milieux ouverts que la dynamique forestière ferait disparaître ou mouvoir, car de nombreuses espèces forestières sont des « nomades » qui se déplacent au gré des trouées de lumière intervenant à la suite des aléas climatiques ou des coupes de bois. Le maintien d’espèces des milieux ouverts en forêt peut mener à des aberrations sur le plan écologique et économique. De même, certains projets cherchent à donner un caractère âgé à de jeunes forêts en mimant les phénomènes naturels comme le vent, les incendies ou les attaques d’insectes. Ainsi, pour imiter les effets des perturbations, on va créer du bois mort et déperissant par écocage et pratiquer des incendies contrôlés pour imiter les effets de la foudre et des tempêtes. Il est également possible d’inoculer des champignons dans les arbres ou encore de mettre des phénomènes pour attirer les insectes xylophages pour « produire » du bois mort. Comment a-t-on pu en arriver là ? Car si contrecarrer la nature pour favoriser une espèce répond encore à une logique, même difficilement défendable d’une vision tronquée de la nature, comment justifier des interventions aussi grotesques quand c’est un processus d’évolution que l’on veut protéger, c’est-à-dire la nature dans sa globalité ? Ces techniques illustrent parfaitement la double contrainte, ce paradoxe de la communication dont parle l’écologue François Terrasson concernant notre attitude face à la nature : Soyons naturels pour que notre action ressemble au mieux à ce que fait la nature, mais sans la laisser vraiment faire, car sinon nous ne pourrions pas donner libre cours à notre irrépressible volonté de contrôle.
De telles politiques de gestion de la nature deviennent dangereuses pour ce qui reste de nature sauvage ainsi que pour tous les milieux abandonnés évoluant spontanément vers des habitats dont
Les plus belles forêts naturelles en réserve intégrale se trouvent aux confins de l’Europe (ici, un exemple des Carpates slovaques) (© Jean-Claude Génat)
nous avons tant à apprendre. La pression sociale pour contrôler la nature est telle que les professionnels de la nature se posent peu la question de savoir s’il faut ou pas intervenir, mais plutôt comment intervenir. Et si, par hasard, un gestionnaire opte pour ne rien faire, il s’empresse de rassurer ses autres collègues en précisant que la non-intervention est un acte de gestion à part entière, une action plutôt qu’un laisser-aller, un choix scientifique raisonné et non pas une option philosophique.
Pour une gestion intégrée
Face à une doctrine qui fait de l’intervention dans la nature une norme, il est urgent d’adopter une éthique pour limiter notre emprise sur les milieux et laisser de la place à la nature sauvage et autonome. Pour cela, il nous faut changer d’attitude et faire preuve d’humilité. Sans cela nous n’aurons plus que la nature des hommes comme seul reflet de notre orgueil et nous aurons perdu toute part de rêve et de liberté contenue dans la nature sauvage, notre complément indispensable. Les bases de cette éthique nous sont données par Leopold : « La faculté de reconnaître la valeur culturelle de la nature sauvage revient, en dernière analyse, à une question d’humilité intellectuelle » ; par Thoreau : « L’homme est contrainte, la nature est liberté » et par Hainard : « le degré de civilisation se mesurera à la quantité de nature sauvage que l’homme aura réussi à préserver ». La forêt est le seul milieu où l’homme réfléchi et la nature sauvage peuvent cohabiter. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Aldo Leopold, inspirateur de l’approche holistique et de l’éthique environnementale, était un forestier. D’abord, la forêt n’est pas là pour protéger les espèces des milieux ouverts, sinon c’est un peu comme vouloir la ville à la campagne. Puis il faut dire non à des renforcements de grand tétras avec limitation des prédateurs pour ne pas domestiquer cet oiseau. Il faut refuser la sédentarisation et la culture de certaines plantes, car la forêt n’est pas un jardin. Il faut préférer les arbres à cavités aux nichoirs, car c’est une solution plus durable. Il faut refuser les vaches dans des forêts pour l’entretien de clairières, alors que les ongulés sauvages jouent déjà ce rôle. Enfin, il faut bannir la batterie des mesures artificielles souvent incohérentes entre elles qui, au final, ne justifient que les emplois des gestionnaires de la biodiversité.
Le bois mort est un élément essentiel de la naturalité des forêts (© Jean-Claude Génot)
Le maintien du lierre, longtemps éliminé, est un acte en faveur de l’éthique de la naturalité (© Jean-Claude Génot)
Les producteurs de nature sont devenus des aménageurs comme les autres, préférant l’artifice à la nature, le domestique au sauvage, l’assurance à l’incertitude, le statique au dynamique, l’intervention locale à la gestion globale, l’espèce à l’habitat et l’action immédiate à l’observation pour comprendre avant d’agir. Il faut agir, restaurer, enrichir, car imaginerait-on des protecteurs de la nature en simple contemplatifs d’une nature en libre évolution ?
Il y a plusieurs raisons pour lesquelles les mesures spécifiques et spécialisées favorables à la biodiversité en forêt sont préférées à une gestion globale plus
« proche de la nature » faite par les forestiers eux-mêmes. Parmi ces raisons, ces mesures s’inscrivent mieux dans une stratégie institutionnelle (comme le prouvent les politiques européennes) que des mesures de gestion intégrée jugées peu spectaculaires, car faisant appel à des actions de formation, de sensibilisation, des études et du suivi continu. En effet, les technocrates européens croient sauver la nature en accordant des mesures financières pour « fabriquer » de la biodiversité comme celles qui servent à produire des produits agricoles ou forestiers. L’évaluation comptable d’une clairière à grand tétras, d’une mare à batraciens ou d’une lisière à chauves-souris est une logique simpliste et rassurante. L’avenir de la nature en forêt ne peut pas passer par une gestion comptable de la biodiversité, mais par une prise en compte de la naturalité. Il faut créer des réserves forestières intégrales de taille suffisante (plusieurs milliers d’hectares) qui serviront de modèle au forestier pour une gestion plus écologique de la forêt. Enfin, la naturalité doit inspirer la gestion des forêts de production en interdisant les coupes rases, les plantations d’espèces allochtones, la mécanisation systématique des travaux et en conservant des arbres morts et à cavités, le mélange d’espèces et la structure naturelle des forêts.
Bibliographie
HAINARD R. Et la nature ?, Editions Hesse, 1994, 236 p.
LEOPOLD A. Almanach d’un comté des sables, Aubier, 1995, 285 p.
PETERKEN G.F. Natural Woodland. Ecology and Conservation in Northern Temperate Regions, Cambridge University Press, Cambridge, 1996.
TERRASSON F. En finir avec la nature, Sang de la Terre, 2008.
THOREAU H.D. Journal 1837-1861, Denoël et d’ailleurs, 1981, 217 p.
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