Questions de vulgarité

aus: DNF, Nr. 92, 1.9.1995

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Le dessin de GWS en page de couverture du dernier numéro du Krop, montrant le premier ministre en position passablement compromettante, a provoqué un beau tollé. Parmi les réactions, la désapprobation semble l’emporter: En tout cas, ceux qui estiment que cette fois-ci on a dépassé les limites de la décence ont tenu à le faire savoir haut et fort tandis que tous ceux que cela laisse de marbre se sont contentés de hausser les épaules et d’exprimer un «Et alors?» à peine audible.

Alors que tout le monde se branle et que normalement on s’en branle, rares sont ceux et celles, sauf les exhibitionnistes invétérés, à apprécier qu’on en fasse état et qu’on les expose ce faisant. GWS est-il allé trop loin? Personnellement je le pense, encore que dans ce cas précis peu de gens étaient au courant des propos de l’interlocuteur d’Hilary Clinton, peu avenants il est vrai pour les femmes mariées, à commencer par sa propre épouse, présentées comme des femmes de ménage légalisées par le mariage. A l’époque, seuls le Journal et le Zeitung avaient fait état des fortes paroles de Jean-Claude le Hobereau, dont le sens de la réflexion et l’esprit délié sont légendaires. Dans son cas, la réalité dépasse plus d’une fois la fiction et la satire!

Quoi qu’il en soit, les réactions virulentes suscitées par ce dessin passablement visqueux nous obligent à nous interroger sur

les limites de la dérision. Il ne s’agit pas, bien sûr, de prendre le parti des vierges offensées et des tartuffes de tous bords, dont ne fait assurément pas partie la victime du pinceau acerbe de notre caricaturiste.

Jusqu’où peut-on aller trop loin? Il s’agit de répondre à la question inévitable: peut-on rire de tout? On serait tenté de répondre: «Oui, mais…» Parmi les exceptions à la règle figurent sans conteste toutes ces susceptibilités diverses, perceptibles, ici et là, au sein de notre société. Le parti d’en rire rencontre donc des limites, ce qui fait que la dérision est un exercice d’équilibrage: ça passe ou ça casse, sourires ou réprobation… Mais cela ne veut pas dire qu’on peut se tirer d’affaire en réduisant une démarche comme celle de GWS à la plus simple expression de «vulgarité». Il s’emploie en effet à dénoncer la vraie vulgarité, si besoin avec les armes de la vulgarité. C’est réagir à la vulgarité ambiante par la vulgarité!

Le langage et les images de la dérision sont en cela d’impitoyables sapeurs de mythes et d’apparences. Tout ce qui se drape dans des apparats de sérieux, de sacré, d’institutionnel est ennemi de la dérision ou plus exactement son terrain de chasse privilégié. La dérision, au contraire de la méchanceté gratuite, propose toujours en filigrane de ses excès une deuxième lecture. Toute l’astuce consiste à se demander si la vulgarité est dans les faits et gestes de la victime qu’elle épingle, dans le regard de son auteur… ou dans le nôtre, complice ou voyeur.

Desproges a ramassé toutes ces équivoques dans une belle formule:

«S’il est vrai que l’humour est la politesse du désespoir, s’il est vrai que ce rire là peut parfois désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles, alors oui, à mon avis on peut rire de tout; on doit rire de tout.»

Si elle éprouve le besoin de sortir de temps en temps du code social, la dérision, entendue comme provocation, remplit néanmoins un rôle d’hygiène sociale des plus nécessaires. Au système policé et aseptisé de la langue de bois, la dérision apporte le souffle féroce des langues pendues. Elle est salutaire, parce qu’elle dit du mal pour nous, à notre place. En articulant nos petites misères et notre grande détresse, elle les rend un peu plus légères et supportables. Souvenons-nous que les surréalistes, confrontés devant le choix de «se suicider ou éclater de rire», optèrent pour la deuxième alternative comme une sorte d’exorcisme hygiénique pour lutter contre l’insupportable du vide ou du trop plein.

La dérision est donc saine et nécessaire. Ne fût-ce que pour exorciser les choses qui nous bloquent, tout ce trop-plein de respect dont il faut parfois savoir se dégager.

L’épisode du dessin de GWS est aussi révélateur en ce qu’il permet de décoder notre société. Le précepte «Dis-moi ce qui te choque et je te dirai qui tu es», s’applique tout aussi bien à une société. Tabous et censures sont affaires d’humour et d’époque. Des terrains glissants, il y en a, à commencer par tout ce qui touche à la sexualité, tabou entre les tabous dans une société catholique qui ne s’est toujours pas vraiment émancipée et qui continue à se laisser intimider par ses vieux démons.

L’hygiène d’une société, c’est bien souvent sa capacité à pouvoir rire d’elle-même. La férocité de la dérision, quand tout alentour baigne dans un climat compassé et sérieux devient alors salutaire. Face au culte sérieux, c’est un comportement de survie. Plus c’est féroce, plus c’est sain et libérateur. Face au «politiquement correct», qui fait beaucoup plus de ravages, il s’agit d’opposer le «dérisoirement correct» comme dirait Desproges. Quant à la réserve de bienséance, qui, en l’occurrence a peut-être été transgressée, c’est une question d’appréciation que chacun tranchera à sa façon.

L’éléphant de service

(aus DNF, Nr. 92, 1.9.95)

DNF, Nr. 91, 28.7.95

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