Says Who?
Edward Steichen, son œuvre et sa réception au Luxembourg
Dieser Inhalt wurde anhand eines gescannten Dokuments mithilfe von optischer Zeichenerkennung (OCR) und künstlicher Intelligenz (KI) digitalisiert. Er kann Fehler oder Ungenauigkeiten enthalten.
Françoise Poos
Says Who?
Edward Steichen, son œuvre et sa réception au Luxembourg
« Says Who? » est une expression argotique qui exprime, en anglais, le désaccord avec une affirmation. Elle m’est venue spontanément à l’esprit en réfléchissant à la réception de l’œuvre d’Eward Steichen à Luxembourg, dont traite le présent article. Il s’agit en effet ici d’une question de voix, d’opinions, d’origines et de sources, de qui dit quoi, pourquoi et quand. Il faudra élucider cette question afin d’analyser comment, à Luxembourg, est perçue l’œuvre de Steichen. La reconnaissance de l’artiste dans son pays natal est, en effet, loin d’être univalente. Si, d’un côté, les lettres de lecteurs s’accumulent pour réclamer une visibilité plus soutenue de l’œuvre de Steichen, il n’est pas rare de rencontrer ailleurs un certain ennui, voire même un dédain devant le trop vu d’une présence écrasante sur la scène culturelle luxembourgeoise.
D’où vient cette ambivalence ? Comment en sommes-nous arrivés là ? Y a-t-il peut-être une manière plus sereine d’aborder le « cas Steichen » ? Voilà des questions auxquelles j’aimerais essayer de trouver une ébauche de réponse.
Eduard Jean Steichen nacquit le 27 mars 1879 à Bivange. Ses parents, Jean-Pierre et Marie Steichen-Kemp, devaient faire face à des conditions économiques désolantes et, sans espoir pour un avenir meilleur à Luxembourg, décidèrent de tenter leur chance, comme tant d’autres à l’époque, aux États-Unis d’Amérique. Le père, Jean-
Pierre, partit le premier. Marie le suivit 18 mois plus tard avec leur fils Eduard.
Une carrière fulgurante
Pour la famille Steichen, les États-Unis tinrent leurs promesses. Soutenu par une mère énergique et ambitieuse, Edward saisit les occasions qui se présentèrent.
Au Luxembourg […] toutes les vies en photographie et tous les exploits remarquables de cet enfant du pays étaient passés largement inaperçus.
Grimpant tous les échelons de la hiérarchie sociale – de l’enfant d’immigrants confondu dans la masse jusqu’au sommet de la renommée comme l’un des acteurs les plus proéminents et influents du domaine de l’art et de la photographie –, il vécut de fait le rêve américain. Photographe le mieux payé de sa génération, il immortalisa les riches et les puissants (J.P. Morgan, Theodore Roosevelt) et célébra les étoiles du firmament d’Hollywood (Greta Garbo, Charlie Chaplin). Il côtoya des artistes illustres d’un côté comme de l’autre de l’Atlantique (Stieglitz, Rodin, Brancusi), créant des ponts entre les communautés artistiques d’Europe et d’Amérique. Patriote dévoué au maintien de la liberté et des valeurs démocratiques, il servit son pays lors de la Première et de la Seconde Guerre mondiale. Il conduisit
des missions de photographie aérienne de 1914 à 1918 et dirigea une équipe de photographes de guerre sur un porte-avion de 1941 à 1944. À deux reprises, le gouvernement américain fit appel à ses talents pour expliquer de manière persuasive l’effort de guerre à ses compatriotes : en réunissant des processions d’images dans des expositions monumentales subtilement arrangées pour parler de la gloire de la nation américaine (« Road to Victory », 1941, et « Power in the Pacific », 1944).
Steichen avait 66 ans à la fin de la Seconde Guerre mondiale, mais sa carrière était loin de toucher à sa fin. Elle prit un nouvel élan lorsqu’il fut nommé, en 1947, directeur du Département de photographie d’une des institutions les plus puissantes du monde de l’art, le Museum of Modern Art (MoMA) à New York. Jusqu’à son départ en 1962, il allait y créer 44 expositions, parmi elles, ce qu’il considérait comme « le projet photographique le plus ambitieux et prestigieux jamais tenté » : « The Family of Man ».
Le refus
Au Luxembourg, cependant, toutes les vies en photographie et tous les exploits remarquables de cet enfant du pays étaient
Françoise Poos est auteure et commissaire d’exposition indépendante. Elle est consultante pour le CNA pour le projet d’exposition « The Bitter Years 1935-1941 » au château d’eau de Dudelange.
Le catalogue de « The Family of Man »
passés largement inaperçus. Ainsi, lorsque Steichen arriva au Grand-Duché, en hiver 1952, pour convaincre les représentants du gouvernement d’accepter de faire débuter la tournée mondiale de l’exposition « The Family of Man » dans son pays natal, ceux-ci refusèrent. Steichen repartit, déçu et vexé. « The Family of Man » ouvrit à New York trois années plus tard et voyagea à travers le monde, sans jamais passer au Luxembourg.
Déjà à l’époque, les rapports entre le Luxembourg et Steichen étaient marqués par la tension et l’ambivalence. Il y eut sans doute des raisons pour refuser de faire partie de la « grande famille des hommes ». En pleine période de reconstruction après les troubles et les pertes de la guerre, le projet de cet Américain extravagant de recréer un monde uni par une exposition photographique devait sembler pour le moins exotique. Comme les témoignages de l’événement sont quasi absents, les détails de la rencontre nous échappent.
Toutefois, le 27 juin 1953, le magazine Revue publia un article non signé intitulé « Edward Steichen. Ein Luxemburger wird erster Kunstfotograf ». Sur trois pages illustrées, l’article retraçait en termes élogieux la carrière de Steichen, présentait son nouveau projet d’exposition, et mentionnait, photo à l’appui, le passage de l’artiste à Luxembourg. La raison de sa visite n’était cependant pas abordée. Cet article ren-
dit attentif Robert Stumper, industriel et patron des arts, membre du cercle académique Institut grand-ducal depuis 1924. Il commença à faire des recherches et, en 1955, publia dans l’hebdomadaire d‘Lëtzebuerger Land un article intitulé « Das Bist Du! », relatant les exploits de Steichen dans le domaine de la photographie et expliquant son dernier projet, « The Family of Man ». Stumper y formula également l’idée « quelque peu audacieuse », selon ses propres mots, de voir un jour l’exposition itinérante également à Luxembourg. Cet article inspira à son tour un jeune journaliste du Land, à savoir Rosch Krieps, qui devait devenir le plus ardent défenseur de Steichen dans son pays natal.
Le défenseur solitaire
Né en 1926, Rosch Krieps grandit avec les tensions et les angoisses déclenchées par la Seconde Guerre mondiale. Jeune journaliste en 1955, il était éminemment conscient de l’équilibre précaire du monde à l’époque de la guerre froide. Il répondit aux images de Steichen et à leur message de la manière dont leur orchestrateur l’avait entendu, c’est-à-dire émotionnellement. Krieps, comme le démontrent ses nombreux écrits, était subjugué par la vision de Steichen et brûlait de voir exposé « The Family of Man » à Luxembourg. Mais ses attentes furent déçues.
Un reportage substantiel sur les ressortissants luxembourgeois aux États-Unis en 1962 lui offrit finalement l’occasion tant espérée de rencontrer « le grand maître de la photographie » en personne. Steichen reçut Krieps dans son bureau au MoMA. Il était alors âgé de 83 ans ; le journaliste luxembourgeois en avait 36. Si cette rencontre représenta un moment clé dans la vie de Krieps, elle ne fut pas moins importante pour la réception et l’interprétation de l’œuvre de Steichen au Luxembourg. Krieps osa finalement poser la question qui le préoccupait depuis si longtemps : « Pourquoi ‚The Family of Man‘ n’est jamais venu à Luxembourg ? » Et Steichen de répondre outragé, dans une explosion de colère : « Your Luxembourg has let me down! »
Rosch Krieps était effondré : « Ich aber saß verdattert da und schämte mich der
Schande meines Landes », explique Krieps dans son pamphlet Kultur im Kleinstaat. En même temps, il prend une résolution : « Jetzt sah ich vor mir eine neue Aufgabe: Unsere Leserschaft […] über Steichen’s Abfuhr durch unsere Minister im Jahre 1952 aufzuklären.¹ »
Depuis, Rosch Krieps n’a cessé d’œuvrer en faveur de la reconnaissance de Steichen au Luxembourg. Grâce à ses articles, il provoqua une prise de conscience graduelle parmi la population et ses dirigeants. En 1963, Steichen rencontra la Grande-Duchesse Charlotte à la Maison-Blanche et se réconcilia avec son pays natal. Une visite en 1966 sur invitation du gouvernement officialisa des relations désormais harmonieuses, scellées par le don de « The Family of Man » à son pays d’origine. L’exposition « The Bitter Years, 1935-1941 » la rejoignit en 1967. Aujourd’hui, les deux expositions font partie du patrimoine photographique luxembourgeois et sont conservées par le Centre national de l’audiovisuel (CNA).
Ainsi, « The Family of Man » a trouvé un domicile permanent au château de Clervaux, où elle est exposée depuis 1994². « The Bitter Years » sera installée à Dudelange, à côté du CNA, dans un château d’eau désaffecté sur les friches de l’industrie sidérurgique et accueillera le public à partir de l’automne 2012. Par ailleurs, la Banque et caisse d’épargne de l’État montre en permanence des photographies d’Edward Steichen avec un rappel à « The Family of Man », sans oublier les expositions régulières au Musée national d’histoire et d’art. La visibilité de l’œuvre de Steichen est assurée ; la vie et la carrière de l’artiste ont même été incorporées au curriculum scolaire.
L’admiration figée
Cependant, Krieps ne se contenta pas de donner des impulsions positives à la promotion de l’œuvre de Steichen. Depuis 1962, il incarne aussi le rôle de « mauvaise conscience », rappelant régulièrement au pays, aux institutions culturelles et aux dirigeants la « honte de l’affront » de 1952. En même temps, il promulgue une vision unilatérale et sentimentale de Steichen et de « The Family of Man ». Ainsi, le cadeau potentiellement stimulant d’une
Le château d’eau à Dudelange accueillera l’exposition « The Bitter Years, 1935-1941 » à partir de l’automne 2012
des expositions majeures de l’histoire de la photographie a fini par peser lourd pour les acteurs de la scène culturelle luxembourgeoise.
Jusqu’à ce jour, Krieps n’accepte aucune critique de Steichen et de son œuvre, et plus particulièrement de « The Family of Man ». Pourtant, comme le dit William A. Ewing dans Une épopée photographique : « Edward Steichen est sans conteste l’une des figures les plus polyvalentes, les plus prolifiques, les plus influentes et les plus controversées de l’histoire de la photographie. […] Aucun autre photographe n’a été si abondamment encensé et si durement critiqué.3 » Steichen prenait toujours des positions fortes, et les réactions, positives ou négatives, souvent les deux d’ailleurs, ne se faisaient pas attendre. « The Family of Man », l’exposition la plus populaire jamais réalisée, vue par plus de 9 millions de visiteurs entre 1955 et 1962, a été accompagnée de critiques virulentes dès le départ. Ainsi, le critique d’art américain Hilton Kramer lui reprocha son aspect journalistique simpliste. En 1957, Roland Barthes, dans son recueil Mythologies, dénonça l’humanisme sentimental et superficiel de la vision de Steichen. D’autres suivirent qui, comme Allan Sekula et Christopher Philips, analysèrent son côté idéologique et son opportunisme politique d’instrument de propagande utilisé par la United States Information Agency (USIA) pour propager les valeurs américaines lors de la guerre froide. En
2006, Blake Stimson résume la question de la manière suivante : « The Family of Man » has long been something of a chestnut for historians and critics of photography. […] The exhibition itself has come to seem so banal, so institutional, so implicated in the mass-cultural dynamics of its period for such a long time now that even considering its status as art in any of the usual modernist or other senses has seemed something close to absurd, if not simply unimaginable.4 »
Pour les acteurs de la scène culturelle luxembourgeoise issus d’une nouvelle génération de professionnels du milieu de l’art, la situation était délicate. Non seulement le pays affichait-il fièrement son exposition permanente de « The Family of Man » à un moment où sa réputation avait atteint son niveau le plus bas sur le plan international, mais l’opinion publique, influencée par les écrits de Rosch Krieps, restait imperméable à une critique et une argumentation constructives. Le dédain parmi les professionnels de l’art pour cette exposition « banale et institutionnelle » grandit silencieusement et l’intérêt d’explorer « The Family of Man » s’évapora.
Le nécessaire recul
Aujourd’hui, cependant, partout dans le monde, des spécialistes se penchent à nouveau sur Steichen et toute son œuvre. Une rétrospective importante, « Lives in Photography / Une épopée photographique »,
avait été organisée en 2007-2008 conjointement par le Musée de l’Élysée à Lausanne et le Jeu de Paume à Paris. Le catalogue de l’exposition présente, à côté de nombreuses photographies, une sélection de textes significatifs qui ouvrent de nouvelles perspectives sur le travail de Steichen et sa manière d’œuvrer perpétuellement, comme le formule Olivier Lugon, « à la périphérie du médium [pour situer] l’impact de celui-ci en dehors de lui-même ». Une réflexion qui amène le spécialiste en histoire de la photographie et de la muséographie à conclure : « Ce qui, paradoxalement, est au bout du compte la plus juste façon d’en cerner l’essence.5 » Steichen, au lieu de suivre les sentiers battus, a constamment su dépasser la photographie, ouvrant de nouvelles brèches pour un art ou un médium qui, depuis sa naissance, n’a cessé de se réinventer.
« The Family of Man » elle-même connaît un regain d’intérêt significatif auprès d’historiens de la photographie, de théoriciens culturels et de chercheurs dans le domaine de la culture matérielle ; une preuve que dans le domaine de l’art, comme partout ailleurs, il y a des cycles, des modes et des tendances changeantes. Avec le recul, également les critiques faites à l’exposition sont recontextualisées et, de cet fait, nuancées. Chaque action ou chaque réaction est finalement l’expression de son époque et de son contexte historique, politique et social. Questionner l’une sans s’interroger sur le pourquoi de l’autre est forcément réducteur, pour ne pas dire tendancieux. La vérité, ici comme ailleurs, n’appartient à personne, mais un esprit ouvert et curieux, voire scientifique, contribue à ouvrir de nouvelles voies. ♦
1 Rosch Krieps. Kultur im Kleinstaat, 2006. Éditions Schortgen, Esch-sur-Alzette. p. 151.
2 En ce moment, l’exposition est fermée pour des travaux de rénovation. La réouverture est prévue au printemps 2013.
3 William A. Ewing. « Un jeune homme aux idées nouvelles », dans Todd Brandow et William A. Ewing. Steichen. Une épopée photographique. Éditions du Jeu de Paume, Paris. p. 15
4 Blake Stimson. The Pivot Of The World. Photography and Its Nation. 2006. Cambridge, Massachusetts, MIT Press. p. 59.
5 Olivier Lugon. « Edward Steichen, scénographe d’exposition », dans Todd Brandow et William A. Ewing. op. cit., p. 273.
Als partizipative Debattenzeitschrift und Diskussionsplattform, treten wir für den freien Zugang zu unseren Veröffentlichungen ein, sind jedoch als Verein ohne Gewinnzweck (ASBL) auf Unterstützung angewiesen.
Sie können uns auf direktem Wege eine kleine Spende über folgenden Code zukommen lassen, für größere Unterstützung, schauen Sie doch gerne in der passenden Rubrik vorbei. Wir freuen uns über Ihre Spende!