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Aussi loin que je me souvienne, ma première impression du sport blanc est une sensation olfactive, composite et bizarre: l’odeur sucrée d’un fourmil de boulanger-pâtissier et le fumet âcre et suret de fientes de colombes. C’est que notre voisin, qui travaillait dans la farine et élevait des pigeons voyageurs, était alors – nous étions à la fin des années cinquante dans un Echternach qui se relevait seulement de ses ruines – un des meilleurs joueurs du pays, le premier bien sûr de notre club. C’est grâce à lui et à son frère que j’ai pu renvoyer mes premières balles, avec de vieilles Maxplay toutes meurtries, aux cordages ramollis par les contacts avec des projectiles humides et malodorants, dans une cour aux dalles souillées d’excréments d’oiseaux domestiques, séparée en deux par un filet de fortune, asymétrique de surcroît et cernée de part et d’autre de murs. Rien de bien noble donc, mais rétrospectivement cet étroit couloir empièreré me semble avoir été le passage obligé vers l’apprentissage de ce sport exigeant et gratifiant entre tous qu’est le tennis. Mon premier maître aura été Fernand Weiwertz, boulanger sportif au poignet d’acier, une force de la nature au service et au smash claquants, avec un sens inné du maniement de la raquette, un autodidacte en la matière, aux formules simplistes mais efficaces.
Fils d’hôtelier, côtoyant les touristes, je fus tout naturellement attiré par le tennis à Echternach. Dès l’âge de onze ou douze ans je fréquentais les installations du club, fondé en 1925 et recrutant ses adhérents essentiellement parmi la bourgeoisie commerçante, les fonctionnaires et employés privés et les professions libérales, qui y déléguait leur progéniture. Les deux courts au Parc municipal portaient, sur les montants de leur haut grillage, les traces des balles et des grenades des combats de l’Offensive des Ardennes, dont certains épisodes s’étaient déroulés sur les bords de la Sûre. Le «club-house», une méchante cabane en bois vermoulu, ouverte à tous vents, au sous-sol miné par les terriers de lapins de garenne, assez poétiquement entourée de bosquets d’arbustes et de conifères où s’ébattaient encore des écureuils, apparaissait d’emblée comme le sanctuaire réservé aux grands, membres de l’équipe première, dirigeants ou invités de matchs ou de tournois. Nous, les jeunes, les débutants, les sans-grade, n’y pénétrons qu’en de rares occasions et étions à chaque fois déçus par l’obscurité qui y régnait, l’atmosphère poussiéreuse, le manque flagrant de confort: il n’y avait ni douches ni toilette, pas même l’eau courante, un mobilier hétéroclite et de la brique pilée un peu partout. De toute façon, on arrivait tout habillé et on rentrait se laver chez soi. La seule boisson – à part l’eau du robinet sur les courts – était l’eau gazeuse Rosport qui fait si agréablement roter et que nous offrait gratuitement un des membres, directeur de la source au cheval jaune galopant sur sa bouteille verte aux rondeurs étranglées à la taille.
Avant de devenir officiellement membres du club, nous faisions nos premières passes d’armes sur terre battue comme resquilleurs, profitant de la moindre minute de disponibilité des courts, empruntant des raquettes, quémandant des balles usées, sollicitant conseils et corrections. Ce fut d’abord l’apprentissage de l’espace à travers l’impression de liberté que l’on a en découvrant devant soi l’étendue du terrain striée de lignes géométriques qui permettent de l’organiser, les premières lectures de trajectoires de balles, l’acquisition laborieuse du geste efficace. Autre odeur qui m’est restée en mémoire, celle, caoutchoutée, des balles neuves qu’on humait respectueusement avant d’essayer de les garder en-dedans des limites du court, car elles nous semblaient sauvageonnes comme des mustangs. L’odeur aussi, de laine mouillée et de transpiration, émanant des lourds chandails blancs à col bleu que nous portions, les seuls survêtements alors existants, en coton, étant traditionnellement réservés aux gardiens de but. Souvenir encore que nos espadrilles: couvertes de toile chaulée périodiquement, à semelle mince et rigide, elles n’annonçaient en rien les chaussures tennis podophiles d’aujourd’hui.
Une fois admis au club, nous avions droit à quelques heures d’initiation auprès d’un entraîneur venu de Trèves. Evoluant en pantalon long, portant casquette, amenant avec lui un ramasseur de balles qu’il fallait gratifier d’un pourboire en sus du prix de la leçon, il était de la vieille école, où le sport ne s’était pas encore dépêtré de ses accointances militaires. Il nous enseignait une impossible prise de revers, avec le pouce droit appuyé parallèlement au manche de la raquette, et nous recommandait d’exécuter de grands mouvements de balancier pour le service, ce qui faisait de nous les petits cousins de Monsieur Hulot en vacances. Il s’agissait néanmoins d’une entrée en matière, même si l’enseignement d’alors était plus que prudent, car il fallait déjà bien maîtriser son coup droit avant de mériter des explications concernant le
Ce fut d’abord l’apprentissage de l’espace à travers l’impression de liberté que l’on a en découvrant devant soi l’étendue du terrain striée de lignes géométriques qui permettent de l’organiser, les premières lectures de trajectoires de balles, l’acquisition laborieuse du geste efficace.
revers. Il n’était pas question, comme de nos jours, de découvrir dès les premières leçons tous les coups de base et de s’y entraîner simultanément. Le nouveau converti se débrouillait comme il pouvait, en observant et en copiant les modèles locaux et en improvisant au besoin son style personnel.
Combien d’échanges, combien de gammes de coups, combien de parties d’entraînement il aura fallu pour acquérir le minimum d’automations nécessaires pour pouvoir enfin s’exprimer sur un court, réussir des points gagnants au lieu d’engranger les fautes directes de l’adversaire! Le plus frustrant est peut-être de sentir à quel point il faut maîtriser la technique et la tactique du jeu pour pouvoir aller au bout de sa condition physique, au contraire d’un sport moins cérébral que le tennis, le football par exemple, où même le moins doué pour le toucher pédestre du ballon peut s’épuiser rien qu’à courir derrière l’adversaire. Tous les joueurs de tennis savent en outre qu’il n’y rien de plus déroutant que la notion de «forme du moment». Certains jours la raquette la moins performante vous apparaît comme un prolongement naturel de votre bras, une baguette magique en somme, d’autres jours le cadre le plus sophistiqué, le tamis le plus grand n’est qu’un inepte bout de bois ou de plastique, objet sans vie et sans lien avec votre jeu.
Tout en allant devenir par la suite un joueur de compétition de force moyenne (meilleur classement: série A), il m’a toujours semblé que le plus attrayant dans le tennis était son aspect impitoyable et rigoureux, sans pour autant qu’on y ait recours à la violence et au contact physique avec l’adversaire. Les exigences techniques en effet sont telles qu’il suffit d’un quart de seconde d’inattention, d’une prise fourvoyée, d’un geste trop précipité ou trop lent, d’une flexion insuffisante, d’une hésitation, d’un faux rebond, d’une bourrasque malencontreuse, d’une balle mal centrée, pour que la faute soit commise et le point perdu. Impossible de reprendre son coup ou de bloquer la balle pour contrôler la situation. Le seul coup que l’on exécute à l’arrêt est le service, et encore, il est si dramatiquement décisif pour le serveur que la conscience de l’enjeu, le trac peut tout gâter. Moment de vérité, la mise en jeu est souvent encore l’objet d’une pression psychologique lorsque l’étroitesse du score est telle que de la réussite ou de l’échec de ce point peut dépendre le sort de la manche ou de la rencontre. Bien plus encore que le retour, le service est le moment de plus grande tension, car le serveur est alors seul maître à bord, décidant du moment, de la vitesse, du placement et de la qualité de la balle. Il y a trente ans, le «tie-break» n’était pas encore inventé et les manches se décidaient, en cas d’égalité à cinq ou six jeux partout, par le système du «short set» où un dernier jeu décidait, avec le même joueur au service.
Pour faire une boutade facile: au tennis on opère toujours «sans filet», et c’est cela qui est grisant. C’est cette sévérité presque biblique qui oblige le joueur à une concentration de tous les instants, à une mobilisation de toutes les forces morales disponibles. J’ai souvent admiré à quel point d’ailleurs cette qualité psychologique était indépendante de ce que l’on appelle communément l’intelligence, puisqu’il m’est arrivé de constater que maint joueur totalement privé de bon sens cartésien y réussissait fort bien, alors que
le contraire n’est pas forcément vrai. Le tennis de compétition, requérant des notions techniques, tactiques et physiques, allait me fasciner par son côté artisanal: il faut projeter et puis réaliser les points, les jeux, les manches, les victoires, travailler de la tête, être adroit et inventif des bras et des jambes. En même temps, l’amateurisme bon teint me poussait à fignoler la «gratuité» du geste. Sur bien des points ce tennis, avec sa façon de compter les points par saccades, ses retournements imprévus de score, ses rencontres à la durée imprévisible et à l’issue souvent incertaine ressemble encore à un drame découpé en actes, avec exposition, intrigue à tension grandissante et dénouement.
Si Georges Brassens a chanté la première fille qu’il a prise dans ses bras, n’importe quel joueur de tennis se souvient avec autant d’émotion de sa première raquette, de son premier match … et de sa première victoire. Ma première raquette, une Pingouin, fut achetée à Luxembourg, dans le magasin de sports de l’ancien boxeur Schiltz, qui expliquait à ma mère, si contente de me voir choisir un sport pacifique, pourquoi, lui, préférait le noble art qui permet de vous venger directement sur le corps de l’adversaire des vacheries qu’il vous fait subir. Chose piquante, c’était le jour de pèlerinage des Echternachois à l’Octave de Luxembourg. Pour compléter mon équipement, ma mère m’offrit aussi deux chemisettes de marque Fred Perry – superbe qualité anglaise, écussonnée d’une couronne de laurier – que j’allais bientôt remplacer par d’innombrables Lacoste, blanches d’abord, pour obéir aux contraintes tacites, multicolores par la suite.
Mon premier match, une rencontre du championnat individuel juniors, m’opposa, au Stade municipal, au matador local, André Wengler. Tout était contre moi: le déplacement en bus, le transfert à pied jusqu’en haut de la route d’Arlon, la découverte d’un vrai vestiaire en pierre, la vision de l’enfilade de terrains au revêtement glissant et sonore, la présence d’un gardien chargé de l’entretien, les balles Tretorn dures comme du béton en comparaison de nos habituelles et molllassonnes Dunlop. Mon adversaire désigné m’accueillit avec la redoutable confidence que sa force secrète était le lob, avec d’autant plus terrifiant pour le néophyte de province qu’il ignorait autant le mot que le principe de la chose. Je ramassai aussi sec un double 6/0 … et récidivai l’année suivante, contre le même adversaire d’ailleurs, qui me vantait les avantages de son club, qu’il appelait Staide, à l’américaine, alors qu’on m’avait appris plus banalement à parler du Staadion.
Ma première victoire – par amitié pour l’adversaire je tairai son nom – me sourit sur les courts du T.-C. Differdange, dans le cadre du même championnat individuel juniors, après plusieurs sévères défaites. Je n’en tirais pas grand sujet de vanité, ayant déjà lu quelque part qu’«à vaincre sans péril ou triomphe sans gloire». Par la suite j’ai toujours, pour ce qui était des compétitions individuelles, considéré avec plus d’intérêt le plaisir que j’avais eu à me défoncer, les beaux points que j’avais réalisés, quitte à perdre la rencontre, plutôt que le principe absolu de la victoire, surtout si elle était obtenue contre un adversaire s’avérant faible. En fait je n’ai jamais été un gagneur forcené, sauf pour mon équipe, car on m’a tôt incul-
Il m’a toujours semblé que le plus attrayant dans le tennis était son aspect impitoyable et rigoureux, sans pour autant qu’on y ait recours à la violence et au contact physique avec l’adversaire.
qué et j’ai vite assimilé le goût du défi collectif, le sens de la camaraderie, la complicité avec mes équipiers. J’y ajoute, jusqu’à un certain point: la connivence avec l’adversaire, car l’échange de balles, avec tout son potentiel tactique et technique, sa stratégie de domination, m’a toujours semblé relever du code de communication. Jouer au tennis, n’est-ce pas s’entretenir avec l’adversaire, le harceler de questions, le presser de répondre, lui tendre des pièges, assailir sa patience, miner sa faculté de résistance? Répliquer par un revers slicé à un coup droit lifté, quelle belle métaphore pour un dialogue aux répliques acérées! Désamorcer d’une amortie tel coup de débordement, n’est-ce pas comparable aux ruses d’un valet de Molière? Une fois de plus le tennis me ramène au théâtre. «Une ample comédie aux cent actes divers», disait le bon La Fontaine de ses fables. Rétrospectivement ma modeste carrière de tennisman – au fait: en trente ans, combien de matches disputés, gagnés, perdus? – me fait le même effet dramatique.
Le problème de l’arbitrage était réglé de façon assez cavalière. Pour le championnat individuel juniors il était entendu – parole de Gust Claude – que chaque match devait être arbitré par un joueur … qui avait perdu au tour précédent. On imagine facilement l’état d’esprit du pauvre perdant, ruminant sa défaite et obligé malgré tout de suivre au plus près les explications des autres. Inutile de dire que j’étais souvent «haut perché» après mon match, mais dans notre club, qui organisait chaque année un grand tournoi international, il y avait une certaine tradition de l’arbitrage. Les annonces de l’arbitre, à voix haute et officielle, en un français un peu gourmé, avec des formules figées comme «X ramène le score à», «la balle est bonne», «avantage détruit», «sur la ligne», cela aussi faisait partie pour moi du côté théâtral, intellectuel et pour tout dire: bourgeois du tennis.
Le lycée d’Echternach fournissait régulièrement au club de tennis local de nouvelles recrues désireuses d’apprendre le jeu, mais, s’il y avait beaucoup d’appelés, il y avait peu d’élus. En 1962 cependant, le Tennis-Club d’Echternach possédait une poignée de garçons qui remporta le premier championnat par équipes juniors. Y évoluaient les espoirs du club Fons Neu, Aloyse Maes, René Herckes, Erny Weiwertz et, comme remplaçant, l’auteur de ces lignes.
Ce qui m’attirait dans les rencontres inter-clubs, c’étaient les liens qui, peu à peu, au fil des rencontres et des saisons, se tissaient entre coéquipiers et adversaires, les habitudes sociales, tout un tissu de relations amicales faites de souvenirs communs et de samedis après-midis passés ensemble, parfois jusque tard dans la nuit, d’attentes entrecoupées de reprises au gré des caprices du temps et des terrains. Cela crée d’autres liens d’appartenance que le fait de disputer, dimanche après dimanche, mais à heure et durée fixes, un championnat de sport collectif. Sans exagération on peut dire que la Fédération Luxembourgeoise de Tennis du début des années soixante était une grande famille dont il était possible de connaître personnellement un grand nombre de membres, dont la plupart des clubs avec leurs installations n’avaient pas de secret pour vous. Avec l’explosion des effectifs, la multiplication des clubs et halls de tennis privés ou communaux est apparu un désavantage notoire: la grande masse des actifs sombre dans l’ano-
nymat et dans l’intimité, c’est devenu le «chacun pour soi», une part grandissante de la pratique du tennis échappe d’ailleurs au contrôle de la fédération.
L’évolution du tennis luxembourgeois axé de plus en plus sur la performance sportive, quand ce n’est pas sur les avantages matériels et financiers, et de moins en moins sur l’apport humain est certes positive, puisque le niveau général est amélioré et l’élite nationale élargie, mais cela a été au détriment de la sociabilité. Rien ne m’a moins satisfait que de gagner ou de perdre – l’essentiel n’était point là – contre un vis-à-vis qui se montrait indifférent à tout commerce social. L’adversaire qui oublie de vous saluer au vestiaire ou de prendre un verre avec vous après les hostilités, très peu pour moi. Le tennis moderne, même à un niveau moyen, produit trop de «machines à faire des points» et plus assez de personnalités des courts.
Je voudrais faire part brièvement de deux autres expériences tennistiques: l’animation d’une école de tennis et la direction d’un club. La nécessité des écoles de tennis a été pressentie à l’échelle nationale au milieu des années 1970, lorsque la fédération a commencé à organiser des stages de formation pour moniteurs. L’équipe première de notre club, qui avait
Roger Manderscheid
été plusieurs fois vice-championne nationale dans les années 1950, sombrait lentement dans la médiocrité et l’âge avancé. Le comité n’arrivant plus à former une relève de qualité, une école de tennis apparut comme incontournable. Alors premier joueur et titulaire du brevet de moniteur national, j’en assumai la direction, avec un succès quantitatif encourageant, mais avec très peu de résultats sportifs. C’est que dans notre club, nous n’avons jamais ni voulu tout miser sur le tennis de compétition en sacrifiant le tennis de loisir. Aucun dirigeant n’a su imposer les exigences draconiennes d’un entraînement véritablement efficace et d’une programmation des compétitions à disputer, moi-même moins que personne, puisque mon métier de professeur de lycée m’incitait à accorder de toute façon la priorité aux études du débutant en tennis qui, chez nous, est presqu’obliga-
tifs, de quelque cent pendant des décennies, allaient tripler en quelques années. Le nombre de nos courts a doublé, nous avons pu construire un nouveau chalet club-house, faire installer des douches, améliorer les conditions matérielles du jeu. Le projet d’un hall couvert a fait périodiquement l’objet de projets plus ou moins réalistes, mais il en est comme de l’ouverture de L’Arlésienne: la suite n’est jamais jouée. Au comité et parmi les membres nous avons eu notre lot de discussions, de tensions et de crises, signes de vitalité et de croissance, mais l’avance prise par les grands clubs de la capitale ne sera plus jamais rattrapée. Notre tournoi international, organisé depuis 1929, ayant perdu la plus grande partie de son attractivité sportive et financière, a disparu du calendrier. Dommage, il nous a valu quelques moments inoubliables avec des joueurs renommés internationalement, comme Da-
niel Contet (France) ou Colin Dibley (Australie).
Ma fin de carrière de joueur a été assombrie par un problème d’usure articulaire et je n’ai pu entamer une nouvelle étape comme vétéran, qui m’aurait permis de retrouver, dans cette catégorie des plus de quarante-cinq ans, les compagnons de mes débuts. Maintenant le verdict du médecin m’a fait définitivement raccrocher, le rideau est tombé sur la comédie de mes courts. Le tennis m’a beaucoup donné en satisfactions morales, en camaraderie, en rencontres humaines. Son évolution a fidèlement accompagné l’évolution sociale, pas toujours en bien d’ailleurs. Ce sport, un des premiers organisés à l’échelle mondiale, a changé de fond en comble. Tout s’est accéléré: l’âge pour commencer, les méthodes d’entraînement, le rythme de progression et les carrières, les dépenses, l’introduction de nouveaux matériaux et équipements. Le tennis, heureusement, a cessé d’être un sport réservé à une élite sociale, il s’est démocratisé et
s’est découvert de nouveaux champions issus d’autres classes sociales que les possédantes. Le professionnalisme et l’affairisme sont venus s’en mêler, la télévision a fait main basse sur les courts et les stades et, à coups de retransmissions en direct et de couvertures à longueur de journées de matches, de tournois et de championnats, est en train de, lentement mais inexorablement, banaliser et aseptiser l’effort et le geste technique mille fois mémorisé. A regarder jouer les Becker, les Edberg, les Lendl ou les McEnroe dans «les étranges lucarnes», le plus invétéré des non-sportifs vautré dans ses charentaises finira par croire à son talent personnel, tellement sont trompeuses les images du petit écran, surtout prises au téléobjectif avec son effet de ralenti qui comprime l’espace. Rien ne vaut un match vu sur le court, où rien n’échappe au spectateur-joueur actif, ni les dimensions réelles de l’ensemble, ni le va-et-vient affairé des échanges, ni les ahans du lifteur, ni les rallyes et les glissades du renvoyeur, ni le sifflement du tamis cordé de boyaux, ni l’intense extension du serveur, ni le bruit sec de la raquette écrasant la balle, ni
Carlo Schneider
toirement un lycéen. Ou une lycéenne, car nous avons toujours eu de nombreuses débutantes, le tennis ayant la réputation – évidemment erronée – d’être un sport facile, point trop fatigant et sans dangers pour le physique. J’ajoute que beaucoup des garçons qui étrenaient leur première raquette avaient choisi le tennis faute de mieux, n’ayant ni le physique ni le mental du handballeur, du footballeur ou du nageur, attirés par le jeu à l’air libre, les promesses de la mixité ou le prestige d’un sport jadis réputé exclusif.
Au gré des circonstances, je suis devenu un jour président de notre club, pour trois mandats, soit six ans. J’ai toujours pensé que le plus sain serait que chaque membre suffisamment motivé pour avoir investi une part de soi dans le jeu, assume pendant un certain temps les responsabilités de la gestion du club, n’ayant que méfiance vis-à-vis des dirigeants qui s’incrustent et ont tendance à se prendre pour irremplaçables. Chapeau pour le consul Cincinnatus qui, son mandat terminé, est retourné à sa charrue de paysan romain! J’ai donc essayé de faire au mieux pour le bien de notre petit club de province, dont les effec-
le changement de prise, ni le coup d’oeil ni les anticipations du volleyeur, ni les réactions du public, ni l’alternance entre moments de détente et instants de tension. Nos belles victoires en Coupe Davis ont récemment encore fourni l’occasion de vérifier cet incomparable charisme du tennis vécu en direct, le seul authentique, pour lequel on ne remerciera jamais assez Johny, Jacques, Serge et les autres.
Mais j’en reviens sans cesse au tennis primitif de mes débuts, pitoyable, mais riche de toutes les virtualités qu’il me restait à mettre en pratique. J’ai eu la chance de suivre, au début des années 1960, deux stages à l’Institut national des Sports nouvellement construit à Fetschenhof, sous la direction de l’un des «mousquetaires» du tennis français d’avant-guerre, Henri Cochet. Plutôt petit, chenu, souffrant du dos, soixante, devenu dur d’oreille et par conséquent insensible à nos bavardages, l’ancien champion avait gardé de superbes restes et des gestes coulés. Il nous en imposait par son jugement de la balle, son sens du placement, son légendaire coup de poignet pour les volées à mi-court, sa science du tennis, les prises de raquettes eastern et western qu’il expliquait en illustrant la leçon par une anecdote. A la fin du stage il remit à chacun de nous, qui avions autour de quinze ans, une fiche avec une recommandation qui lui était destinée en particulier. Sur la mienne il avait noté: Doit jouer beaucoup à la volée. A la réflexion, c’est le conseil qu’il a dû donner à tous les participants, car il était adepte du jeu d’attaque à la française, comme plus tard les Barthès, Noah, Leconte et Forget. Si j’ai moi-même toujours été tenté de chercher la décision au filet et de «m’éclater» en double, c’est d’une part
dû à un besoin naturel, d’autre part à la confirmation de ce besoin grâce à l’enseignement de Henri Cochet, qui n’arrêtait pas de nous répéter sa devise: Vous servez, vous montez, vous faites une volée basse, vous faites une volée haute et vous récoltez le point.
Les stages Cochet, que la F.L.T. organisait à l’initiative de son président Josy Dunkel, correspondent à une première approche méthodique et professionnelle de l’enseignement du tennis dans notre pays. Ils comportaient par exemple des leçons d’éducation physique données par un professeur, plus tard commissaire aux sports et bourgmestre de Luxembourg, le regretté Camille Polfer. Celui-ci avait eu l’idée de nous amener au Stade municipal pour nous faire passer, sous le regard et en quelque sorte le haut patronage du multiple vainqueur de Roland-Garros, Wimbledon, Forest Hills et Sydney, les épreuves du brevet sportif européen. Jovial et blagueur, désireux d’obtenir le plus grand nombre de lauréats possible, M. Polfer s’efforçait d’aider où il pouvait, ne maniant pas le mètre avec une excessive rigueur, se «trompant» parfois sur la hauteur réelle sautée par tel ou tel candidat. Mais Henri Cochet ne s’en laissait pas conter, en sportif perfectionniste et fairplay qui se refusait à «brader» les récompenses, il faisait refaire l’épreuve au candidat, dans les conditions requises.
Souvenirs d’ancien combattant des courts, dira-t-on. Certes, mais en tennis comme en tout, les vrais paradis ne sont-ils pas ceux qu’on a perdus?
Frank WILHELM (ancien du T.-C. Echternach)
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