« Who’s Next? » 

Sans-abrisme, architecture et la ville

Depuis 45 ans, Inter-Actions ASBL s’engage dans le travail social, avec une approche de terrain et une recherche constante de solutions concrètes. Pour marquer cet anniversaire, le conseil d’administration a fait le choix d’aller au-delà d’une simple célébration et de placer cette étape sous le signe de la réflexion et de l’action. 

Face à la problématique du sans-abrisme, nous avons voulu apporter une contribution constructive en explorant des pistes de solutions. L’exposition « Who’s Next? Obdachlosigkeit, Architektur und die Stadt1 » s’inscrit dans cette démarche : elle illustre une vision qui nous est chère, celle de remèdes concrets et humanistes. Conçue par la Technische Universität München (TUM), elle aborde le sujet en proposant des solutions pratiques, en respectant la dignité des personnes concernées et en évitant d’alimenter l’ambiance polémique qui s’est installée autour de ce sujet depuis la campagne des élections communales. Aussi, afin de souligner la réalité luxembourgeoise, six portraits ont été réalisés par Marc Wilwert et Ricardo Rodrigues dans l’exposition « Street Dreams Are Made of This », à laquelle s’est ajoutée la vidéo 3 quartiers, 3 parcours, le même engagement2 réalisée par Frank Rosch.

L’exposition et les réflexions sur le sans-abrisme

Andres Lepik, le directeur de la TUM, souligne dans son introduction au catalogue3 que sur le plan mondial, les chiffres des personnes sans abri augmentent et qu’on est confronté à un phénomène qui perdure. Il existe une faille systémique que la société se doit de prendre en charge par des stratégies nationales. Une résolution européenne de 2020 exige des pays membres d’éradiquer le sans-abrisme jusqu’à l’année 20304. Le mécanisme « sans adresse, pas de job, et sans job, pas de logement » pousse à la marginalisation et il est d’autant plus impitoyable s’il y a pénurie d’hébergements d’urgence, pénurie d’emplois ou pénurie de logements. Il devrait être brisé en agissant sur chacun de ces trois éléments. Comme la société a écarté cette problématique de son champ de vision pendant longtemps, l’architecture en a fait de même. Mais cette dernière a un rôle important à jouer, en proposant des concepts exigeants et adaptés, par la recherche d’une vision axée davantage sur l’impact social.

Talesnik se pose la question de savoir si la logique du marché du logement ne conduit pas obligatoirement à la création du sans-abrisme […].

Daniel Talesnik5, le curateur de l’exposition, soutient que l’architecture doit dépasser son terrain habituel et aborder des collaborations avec d’autres disciplines : « Comment l’architecture peut-elle collaborer avec d’autres disciplines pour trouver des moyens de fournir un toit à ceux qui n’en ont pas ? » Dans ce contexte, deux éléments jouent un rôle primordial : le marché du logement et la valeur des terrains. Talesnik se pose la question de savoir si la logique du marché du logement ne conduit pas obligatoirement à la création du sans-abrisme et cite Peter Marcuse : « Le sans-abrisme existe, pas parce que le système ne fonctionne pas, mais parce que le système fonctionne comme ça.6 »

Face à cette analyse, il faudrait se poser la question de savoir si le Luxembourg n’a pas misé trop exclusivement sur les promoteurs privés ces trente dernières années. Créer rapidement un parc locatif important et public devrait devenir une option politique étudiée de manière plus approfondie si nous ne voulons pas que la dégradation de la situation du marché du logement s’amplifie. La corrélation entre le taux de sans-abrisme et un haut niveau de frais de logement est évidente7. Plus nous tolérons l’augmentation déchaînée des loyers, plus nous augmentons le nombre de ceux qui sont écartés du système.

Les apports de l’exposition

L’objectif de l’exposition était surtout d’apporter des exemples. Tous les projets présentés, soit sous forme de maquettes, soit sous forme d’affiches, sont des projets qui fonctionnent actuellement et l’analyse de ceux-ci permet de faire émerger des constats utiles. 

L’utilisation des bâtiments et le public cible

Les concepts locaux spécifiques de la part des initiateurs des projets déterminent évidemment la forme et l’utilisation des bâtiments. On peut ici citer comme exemples les initiatives « The Brook » à New York, « Holmes Road Studios » à Londres, « Neuner­haus » à Vienne, et bien d’autres. L’offre est composée d’hébergements d’urgence à courte durée et de solutions prévoyant une utilisation plus longue, jusqu’à des concepts de logement permanent (aussi des approches housing first). Il est à relever ici que les projets s’adressaient souvent à plusieurs types de personnes sans abri. En effet, le terme de « personne sans abri » est une simplification abusive qui occulte le fait que chaque personne habitant dans la rue a un passé et des problèmes très individuels. L’architecture s’est donc adaptée aux besoins de publics différents : les personnes sans abri de longue durée, des groupes spécifiques (réfugiés, vétérans) et des personnes avec des déficits (psychologiques, médicaux, handicaps). Pas rare étaient les projets qui combinaient différents types, dont certains ont abouti avec succès à la cohabitation de personnes sans abri et de personnes à revenu modeste ou d’étudiants.

Les services intégrés et les locaux à usage commun

Pour la majorité des projets, il est essentiel d’organiser des services sociaux et médicaux sur place. Parfois, ces services s’adressent à toute la communauté du quartier ou de la ville, soulignant ainsi une volonté d’intégration. Certains projets mettent aussi l’accent sur le volet travail, soit en proposant une activité dans leur enceinte, soit en intégrant des organismes de formation. A noter aussi que certaines initiatives, pour favoriser l’intégration dans l’entourage immédiat, ont inclus des commerces privés, des restaurants, des bureaux, des espaces événementiels pour des manifestations externes, voire même une salle de théâtre.

Des pièces à usage commun sont prévues dans ces projets, il y a partout une buanderie (parfois plusieurs en fonction de la taille du bâtiment) ainsi que des salles de réunion ou des salles à manger. Souvent, il existe des cuisines communes, mais en fonction de la spécificité des clients (personnes sans abri de longue durée ou à problèmes psychiques), on a plutôt opté pour une kitchenette intégrée à leur logement. Il est aussi régulièrement fait recours à l’intégration de jardins centraux et d’espaces de rencontres spontanées sur les paliers extérieurs. Certains projets plus spécifiques prévoient des locaux de formation ou équipés d’ordinateurs.

L’architecture et les finances

Les projets se basent très souvent sur des unités standardisées et relativement petites. Certains recourent à des constructions modulaires ou réaménagent et agrandissent des bâtiments existants. Le nombre d’unités (entre 3 et 190), tout comme le nombre de personnes logées (entre 20 et 190), varient évidemment fortement. 

« Homelessness is more expensive to ignore than to solve » … ce slogan pourrait nous inciter à faire des investissements dans ce sens.

Le financement est souvent mixte, assuré par plusieurs partenaires qui unissent leurs apports. Sont impliqués des fonds, des administrations communales, régionales ou nationales, des fondations, associations ou fédérations d’associations, mais aussi des service clubs.

Dans ce contexte, il faut aussi parler de coûts. Pour citer un exemple : le projet « Plaza Apartments », réa­lisé avec 106 unités à San Francisco, affiche pour la ville un coût annuel de 8 500 dollars par personne/unité, ce qui représente environ le 10e du coût annuel d’une personne vivant dans la rue. Ceci sans tenir compte des coûts humains8, des coûts pour la communauté et pour la renommée du quartier. « Homelessness is more expensive to ignore than to solve9 »… ce slogan pourrait nous inciter à faire des investissements dans ce sens.

Les spécificités et les constats utiles

Certains projets ont permis de dresser des constats intéressants, qu’il est utile de décrire brièvement, car ils pourraient ouvrir des pistes.

La possibilité de mélanger le public – autant les personnes qui occupent les logements que celles qui utilisent le complexe à certains moments – est une de ces pistes. Le projet « John and Jill Ker Conway Residence » met à disposition à Washington 124 logements permanents, dont 60 sont réservés à des personnes sans abri, 17 à des personnes à faible revenu et 47 à des personnes à revenu moyen. Le projet « VinziRast-mittendrin » propose dans le centre de Vienne dix appartements à trois chambres, deux étudiants et une personne sans abri vivant dans chaque appartement. Le projet « Neunerhaus » avec 79 unités, également à Vienne, combine 57 logements d’urgence temporaires, avec 22 logements permanents pour des personnes sans abri.

Le projet « Place Ladywell » à Londres a installé des surfaces de commerce et de restauration dans le parterre de son complexe, permettant ainsi aux habitants du quartier de les fréquenter également. Autre exemple : « The Brook » à New York offre des espaces de commerce et des ateliers de réparation, en complément aux unités de logement.

Surtout pour des personnes qui ont longtemps vécu dans la rue ou des personnes atteintes de troubles psychiques, il existe plusieurs projets qui tiennent compte de la nécessité d’avoir pour chacun d’entre eux une accessibilité individuelle à son logement. Ceci afin d’éviter aux personnes concernées d’en côtoyer d’autres si cela leur cause des problèmes. Ceci est par exemple le cas pour le projet « Wohnungen für obdachlose Menschen » à Landsberg, le « VinziDorf Wien » ou « Notunterkünfte Liebrechtstraße » à Essen.

L’importance du design extérieur est aussi soulignée dans de nombreux projets. Il s’agit de réaliser un ensemble qui attire le regard, plutôt que de garder l’anonymat, et de donner aux occupants la possibilité de s’identifier avec leur chez-soi. Ceci est le cas, entre autres, pour « Holmes Road Studios » à Londres, « Lebensraum 016 » à Francfort-sur-le-Main et « The Six Disabled Veteran Housing » à Los Angeles. Il y a une différence entre home et house ainsi qu’entre wohnungslos et obdachlos. Home et wohnungslos renvoient à l’aspect sentimental qui lie la personne à l’espace dans lequel elle vit, tandis que house et obdachlos font plutôt référence à l’aspect physique du bâti ou à son absence. L’aspect « lien sentimental » n’est pas à négliger, surtout dans une perspective de stabilisation de la personne sans abri.

Les éléments de développement urbain

Des éléments intéressants par rapport au développement urbain ont également pu être remarqués, comme la combinaison de la rénovation de la vieille substance, parfois classée, à laquelle on ajoute des constructions nouvelles adaptées, comme dans les projets « VinziDorf Wien », « VinziRast-mittendrin »
et « Holmes Road Studios » à Londres. 

La densification urbaine est aussi une piste. Elle est illustrée par les projets « Star Apartments » à Los Angeles, par la construction de quatre étages modulaires au-dessus d’un complexe commercial. Mais également par le projet « Place Ladywell », qui s’est servi d’une friche abandonnée à Londres. 

Finalement, l’utilisation de terrains qui n’intéressent pas les promoteurs par leur emplacement constitue aussi une piste à envisager. Ainsi, le projet « New Carver Apartments » a construit à Los Angeles un complexe de 97 unités sur un terrain entouré d’autoroutes et, plus près de chez nous, à Paris, le projet « La Ferme du Rail », en collaboration avec les chemins de fer français, a mis en place à côté des rails un projet combinant 20 logements pour personnes sans abri avec un centre de formation agricole.

Comment progresser ?

L’exposition a donc relevé un certain nombre d’éléments qui pourraient être utilisés au Luxembourg dans le cadre d’une réflexion concrète sur une stratégie de réduction du sans-abrisme, avec comme objectif d’arriver à un minimum de personnes vivant dans la rue (le « functional zero for homelessness10 »). Cette notion utilisée par l’organisation Community Solutions indique non seulement le but, mais souligne encore une fois qu’il s’agit d’un phénomène qui a une origine systémique. 

Au Luxembourg, nous manquons cruellement de logements tout court, les loyers sont trop élevés, les structures d’hébergement d’urgence sont bloquées, tout comme les structures pour réfugiés, car les personnes qui y résident ne peuvent pas être redirigées vers le marché privé. Les citoyens à revenu faible ou modeste ne trouvent plus de logements adaptés à leur budget et doivent aller s’implanter dans les régions frontalières. Tout en bas de l’échelle, le manque de shelters ou de logements housing first pour les personnes sans abri ne fait qu’accroître la pression dans la rue. Il faudrait dès lors aborder tous ces niveaux en même temps, tout comme les problèmes à la source et leurs conséquences.  

Rêve de E : servir dans un restaurant chic. © Marc Wilwert 
Rêve de A : devenir juriste. © Marc Wilwert 

A l’occasion de l’exposition, Inter-Actions ASBL a voulu donner un visage aux personnes concernées et a collaboré avec Marc Wilwert (photographe) et Ricardo Rodrigues (journaliste) à la série de portraits « Street Dreams Are Made of This ».

Au-delà des questions sociales et au-delà des réflexions sur l’architecture et l’urbanisme, il y a des personnes réelles, qui sont malheureusement sans abri. Aborder leur situation précaire tout en respectant leur dignité est un défi que Ricardo et Marc ont accepté et parfaitement maîtrisé. Ils sont passés par le rêve, les street dreams… qui nous rappellent aussi que notre société ne doit pas seulement rêver d’avoir le moins d’exclus possibles. (Inter-Actions ASBL)


Après une formation de base d’assistant social à Bruxelles, suivie d’une formation en management dans le secteur social (ISS Frankfurt), Roger Faber a participé à la fondation de l’ASBL Inter-Actions en 1979. Il en a été le directeur jusqu’en 2021 et assure actuellement la fonction de président.


1 L’exposition a eu lieu du 27 novembre 2024 au 2 février 2025 à Neimënster.

2 https://vimeo.com/1032588718/061a3b76c0?share=copy
(Toutes les pages Internet auxquelles il est fait référence dans cette contribution ont été consultées pour la dernière fois le
17 février 2025.)

3 Andres LEPIK, « Die Krise vor der Tür », dans Daniel TALESNIK et Andres LEPIK (éds), Who’s Next? Obdachlosigkeit, Architektur und die Stadt, Luxembourg, Architangle, 2022.

4 Parlement européen 2020 : https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/TA-9-2020-0314_FR.html/

5 Daniel TALESNIK, « Dimensionen der Obdachlosigkeit », dans Daniel TALESNIK et Andres LEPIK (éds), Who’s Next? Obdachlosigkeit, Architektur und die Stadt, Luxembourg, Architangle, 2022.

6 Peter MARCUSE, « Neutralizing Homelessness », dans Socialist Review, vol. 88, n° 1, 1988, p. 69-97.

7 Thomas F. HESTON, « The Cost of Living Index as a Primary Driver of Homelessness in the United States: A Cross-State Analysis », dans Cureus, vol. 15, n° 10, 2023. https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC10574586/

8 Robert W. ALDRIDGE et al., « Morbidity and mortality in homeless individuals, prisoners, sex workers, and individuals with substance use disorders in high-income countries: a systematic review and meta-analysis », dans Lancet, vol. 391, n° 10117, p. 241-250. https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC5803132/

9 Hope N. GRIFFIN, « Homelessness Is More Expensive To Ignore Than Solve », dans The Bautista Project, 24 janvier 2022, mis à jour le 11 juillet 2024. https://www.thebautistaprojectinc.org/post/homelessness-is-more-expensive-to-ignore-than-solve

10 https://community.solutions/built-for-zero/functional-zero/

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