Cannes – jour 7 : De l’air!

Il y a des films tirés au cordeau et puis il y a ceux qui plongent les deux pieds joints dans le chaos. Tre Piani est à ranger dans la première catégorie, La fièvre de Petrov fait définitivement partie de la deuxième. D’autres, comme Bergman Island, jouent plus sagement avec le brouillage des frontières entre la réalité et la fiction.

Nanni Moretti dans Tre Piani Droits réservés

Dans Tre piani, le personnage de juge interprété par le réalisateur Nanni Moretti en personne, est tellement rigide qu’il a définitivement aliéné son fils unique et force sa femme Dora (Margherita Buy) à des choix cornéliens. Au gré d’événements divers plus ou moins tragiques, le film raconte sur une période de dix ans les existences entremêlées des habitants d’une résidence cossue à Rome. Moretti entrelace avec une grande rigueur les différents épisodes qui mettent généralement en valeur la bienveillance des femmes alors que les hommes semblent, chacun à sa manière, désemparés face à la perte des valeurs traditionnellement dites viriles. Pères absents, surprotecteurs, autoritaires ou incapables de résister à la tentation, ils ont face à eux des femmes maternelles qui tentent de recoller les morceaux. L’une d’elle ne revit qu’après la mort de son mari.

C’est la première fois que Nanni Moretti adapte un texte existant (de l’Israélien Eshkol Nevo). Il y perd un peu de son âme. Le réalisateur semble s’être donné pour règle de rester aussi distant que le juge qu’il interprète. Le film évite soigneusement tout éclairage un tant soit peu personnel sur les dilemmes moraux dont le récit fourmille, sans apporter quoi que ce soit qui amènerait le spectateur à remettre en question sa vision du monde. Le traitement d’un épisode de détournement de mineure et ses conséquences, ou la mise en scène des ressentiments anti-immigrés dans la population, mettent carrément mal à l’aise. Derrière une mise en scène au cordeau, Tre piani s’avère convenu au niveau du genre  (au sens masculin/féminin) et tellement compassé qu’aucun air ne passe plus.

La fièvre de Petrov (c) Hype Film

Ce qui n’est pas un reproche qu’on pourra faire à La fièvre de Petrov même si plus d’une fois on a la tête qui tourne dans cette longue virée à travers bus crades, logements étroits, beuveries, bagarres, fêtes de Noël, engueulades et un suicide. Sans parler du fait que le Petrov du titre (Semyon Serzin) traîne une sale grippe qui le fait confondre la réalité et des hallucinations le plus souvent cauchemardesques, agrémentées d’éléments du folklore russe, de poèmes, d’une superwoman et d’un air d’accordéon qui court sur l’ensemble du film. C’est confus, chaotique, parfois indigeste et d’autres fois magnifique (un souvenir d’enfance). Le réalisateur Kirill Serebrennikov, dont le film précédent Leto avait été présenté à Cannes en 2018 en son absence, n’a toujours pas le droit de quitter la Russie et a suivi la projection ainsi que la conférence de presse à distance.

Vicky Krieps et Tim Roth dans Bergman Island (c) CG Cinéma

Nettement plus calme, résolument plus ensoleillé et plus fin est Bergman Island dans lequel Tim Roth et Vicky Krieps interprètent Tony et Chris, un couple de cinéastes qui paraît calqué sur celui que formait la réalisatrice Mia Hansen-Løve avec Olivier Assayas (auteur de Sils Maria, 2014 ; Personal Shopper, 2016). Lui est plus âgé et célèbre, elle commence tout juste sa carrière. Tous deux se sont rendus sur l’île de Fårö où vécut et tourna Ingmar Bergman, pour travailler à de nouveaux projets. Dans la première partie, la réalisatrice Hansen-Løve se moque gentiment du tourisme culturel et fait se pâmer, lors d’un « Bergman safari », des fans du maître devant une maison qui n’existe pas (c’était un décor en studio) ou se disputer sur la traduction française d’un de ses titres. Chris et Tony ont aussi quelque appréhension à dormir dans le lit qui a servi au tournage de Scènes de la vie conjugale (1973), la série « qui fit divorcer des millions de couples ». Et de fait, on ne les voit jamais faire l’amour, chacun vaquant la plupart du temps à ses propres occupations.

Bien qu’il n’écoute pas, elle lui raconte cependant le film qu’elle est en train d’écrire, dans lequel une jeune femme (Mia Wasikowska) est passionnément amoureuse d’un ami d’enfance (Anders Danielsen Lie) qui n’arrive pas à décider s’il veut recoucher avec elle ou non. Cette double déconstruction de couples, dans des circonstances très différentes mais situées pareillement sur l’île enchantée de Bergman, donne lieu à un oeuvre à la fois très réfléchie et estivale, moins profonde toutefois qu’elle ne voudrait paraître. La critique a en général adoré le film dans le film,  comme si Mia Hansen-Løve venait tout juste d’inventer la mise en abîme. Mais Bergman Island a aussi donné à Vicky Krieps l’occasion de séduire la Croisette par son naturel et la façon dont elle parle de son travail d’actrice. Libération lui consacre un beau portrait dans lequel elle évoque son grand-père (Robert Krieps, résistant et Ministre socialiste, e.a. de la Culture) et arte.tv un entretien intéressant dans lequel elle détaille son jeu sur Bergman Island et Serre moi fort de Mathieu Amalric, présenté dans Cannes Première.

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