A Tale Told by an Idiot…

„The Tragedy of Macbeth“ de Joel Coen

Travaillant seul pour la première fois, Joel Coen s’attaque à Shakespeare et offre à son épouse Frances MacDormand le rôle de Lady Macbeth. Son mari est interprété par Denzel Washington dans un film porté par une mise en scène résolument austère qui se révèle être un régal esthétique.

D’habitude, nous ne reproduisons pas les affiches des films. Mais celle-ci (créée par Edel Rodriguez) est tellement belle! DR

Macbeth a été adapté d’innombrables fois pour le grand écran. Mais seules trois versions sont entrées dans l’histoire du cinéma au 20e siècle, à commencer par celle d’Orson Welles en 1947, qui penchait vers l’expressionisme à l’aide de moults plongées et contre-plongées et mettait en scène le combat entre religions païennes et chrétienté. Celle, nettement plus réaliste et violente de Roman Polanski, sortie en 1971 (et produite par Playboy !), a été interprétée comme un commentaire sur l’atmosphère politique de l’époque et le meurtre de Sharon Tate. Entre ces deux moments forts, Akira Kurosawa avait transposé en 1956 l’intrigue dans le Japon du 16e siècle en s’inspirant à la fois du théâtre no et du cinéma d’action pour réaliser Le château de l’araignée, l’un de ses plus grands films.  

Depuis, l’Australien Justin Kurzel a proposé en 2015 une version ultraréaliste pleine de bruit et de fureur, avec Michael Fassbender et Marion Cotillard, que j’avoue avoir vue et complètement oubliée. Six ans plus tard, Joel Coen s’est donc attelé à son tour à la mise en scène de ce que les Anglais appellent par superstition « la pièce écossaise », en adoptant un parti pris radical, à l’exact opposé de celui de Kurzel. Coen va au plus grand dépouillement possible en réduisant les décors au strict minimum et en jouant avec les codes du théâtre sans faire du théâtre filmé.

Des personnages qui font face à la caméra dans un format 1:37 – capture d’écran
(c) Apple+ TV

Le film est entièrement tourné en studio, avec des acteurs qui sont souvent face caméra, en noir et blanc et en format 1 :37. Ce format carré, quasiment disparu depuis l’avènement de l’écran large dans les années 1950, revient à la mode pour symboliser notamment l’enfermement des personnages tout en concentrant l’attention sur eux au détriment du paysage. Parmi certains films marquants, on peut citer Elephant (Gus Van Sant, 2003), Son of Saul (László Nemes, 2015), Lighthouse (Robert Eggers, 2019) ou le tout récent L’enfermement (Audrey Diwan, 2021, bientôt sur les écrans). Dans The Tragedy of Macbeth, le format reflète l’idée de tragédie, et donc de catastrophe inéluctable, explicitement comprise dans le titre (beaucoup d’adaptations se contentent du titre Macbeth) mais contribue aussi à étirer en hauteur ce film construit en grande partie sur un axe vertical.

Dans la pièce comme dans le film, il est souvent question d’oiseaux et d’étoiles, les personnages lèvent la tête vers le ciel, les décors s’inspirent des hautes colonnes inventées pour la scène par Edward Gordon Craig, le sang s’écoule lentement de haut en bas et Lady Macbeth se jette dans le vide. Il y a des plongées et des contreplongées, clin d’œil à Welles (et à l’œuvre des frères Coen !) sauf que, chez Coen, le ciel est vide et de religion il n’est pas question. Dans un texte écrit il y a longtemps, je concluais que pour les Coen, le monde n’est pas tragique, il est absurde. En travaillant sans son frère Ethan, Joel aurait-t-il donc changé d’optique ?

Des personnages qui regardent vers le ciel – capture d’écran (c) Apple TV+
Un film étiré en hauteur et des décors inspirés d’Edward Gordon Craig – capture d’écran (c) Apple TV+

En vérité, les personnages des frères Coen se sont toujours, comme Macbeth, perdus en courant après une couronne, un trésor, une promesse ou un rêve qui immanquablement leur échappe, et ils se sont retrouvés comme lui à la fin, seuls, ne comprenant rien à ce qui leur arrive. Et Macbeth a toujours flirté avec l’absurde comme le démontre d’ailleurs sa plus célèbre réplique « [Life] is a tale Told by an idiot, full of sound and fury, Signifying nothing » dont David Ehrlich note très justement dans IndieWire qu’elle pourrait résumer tous les films des frères Coen. Mais au lieu de traiter le sujet par la petite lorgnette de l’absurde (comme l’a fait Ionesco dans sa parodie Macbett), Joel Coen joue cette fois le jeu et s’en tient aux airs solennels de la tragédie aux airs de cauchemar, soulignés par l’austérité de la mise en scène et les références aux grands auteurs. Sa/ses sorcière(s) – génialement interprétée(s) par Kathryn Hunter – ressemble(nt) ainsi à s’y méprendre à la Mort dans Le septième sceau d’Ingmar Bergman (1957) tandis que la maîtrise magistrale des effets d’ombres et de lumière réalisés par le directeur de la photographie Bruno Delbonnel (qui excelle aussi dans les profondeurs de champ) rappelle des cinéastes tels que Masaki Kobayashi et la stylisation des décors (Stefan Dechant) s’inspire directement (entre autres) de La passion de Jeanne d’Arc de Carl Theodor Dreyer (1927). Et il faudrait aussi parler du très beau travail sonore de Craig Berkey.

The Tragedy of Macbeth est ainsi une œuvre étrange et réellement inattendue dans laquelle on peut aussi s’amuser à retrouver les nombreuses références (thématiques et visuelles) aux œuvres précédentes des frères Coen, en même temps qu’un régal esthétique porté par de grands acteurs.  On citera Alex Hassell (Ross), Corey Hawkins (Macduff) et Moses Ingram (Lady Macduff) mais surtout  Frances McDormand (à l’origine du film avec son mari Joel Coen) et Denzel Washington qui interprètent un couple Macbeth inhabituellement âgé, ce qui confère au récit un aspect poignant puisque, plutôt que de jeunes gens trop ambitieux, on découvre ici un homme et une femme qui se sont tenus sages toute leur vie, lui survivant à des batailles, elle portant sans doute le deuil d’au moins un enfant mort, et qui, à un âge avancé, sont tentés par le Mal.

Frances MacDormand (c) Apple TV+

Un film à voir sur grand écran (même s’il sort aussi sur le petit) ! Dans les salles au Luxembourg et sur Apple TV+.

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