Un autre monde de Stéphane Brizé
Après La loi du marché (2015) et En guerre (2018), Stéphane Brizé conclut sa trilogie sur le travail du côté des cadres.
Dans Le genou d’Ahed (inédit au Luxembourg), le réalisateur Nadav Lapid démontre comment l’armée s’assure par la force et l’humiliation la soumission de tous les citoyens, en les amenant à devenir les complices malgré eux d’un système que certains d’entre eux exècrent pourtant. En l’occurrence, l’armée, c’est Tsahal mais Israël n’a pas le monopole de ce genre de manipulations. Toutes les armées en guerre doivent transformer leurs soldats en hommes et femmes capables de tuer. En guerre était justement en 2018 le titre de l’avant-dernier film de Stéphane Brizé. Il ne parlait pas de conflits armés mais de luttes syndicales et constituait le deuxième opus d’une trilogie consacrée au monde du travail. Le premier, intitulé La loi du marché (2015), racontait comment un chômeur de longue durée se révoltait contre un système qui tentait de le rendre complice de la dégradation et de la déshumanisation des ouvriers en bas de la chaîne, pour que les pauvres écrasent les plus pauvres qu’eux. Les stratégies, les manigances et jusqu’au vocabulaire utilisés sont directement repris de l’univers militaire et guerrier. Dans son nouveau film Un autre monde, Brizé retourne cette fois sa caméra vers les cadres et les patrons, les « méchants » d’En guerre, et l’on découvre qu’ils sont eux-mêmes – du moins pour certains d’entre eux – un maillon d’une chaîne qui les contraint, les abrutit et parfois les brise.

Avec la caméra de Brizé, c’est Vincent Lindon, le chômeur de La loi du marché, le syndicaliste de En guerre, qui change de côté et endosse l’uniforme du cadre d’entreprise. Mais alors que le public était spontanément avec le syndicaliste David contre l’entrepreneur Goliath, il faut ici le faire sympathiser avec Goliath et c’est donc en plein désarroi amoureux qu’on découvre Philippe Lemesle, au moment où le juge égrène, au centime près, la fortune et les avoirs des Lemesle. Contre leur gré, voici les époux en instance de divorce acculés à batailler pour un patrimoine dont ils se fichent. Philippe sera quasiment toujours filmé ainsi : assis dans un bureau, dans une situation de conflit, argumentant, marchandant.
❝Il ne s’agit pas de jouer au Bon Samaritain mais de montrer qu’on a « des couilles ».❞
Dirigeant d’une usine appartenant à une multinationale, Philippe est un patron « à l’ancienne » qui se soucie de ses ouvriers qu’il connaît tous, qu’il protège du mieux qu’il peut et qui le respectent. Mais l’ancien monde n’est plus et l’on apprend que Philippe a déjà dû faire des concessions : licencier des travailleurs et surcharger ceux qui restent au risque de délaisser la sécurité. Quand d’en haut vient l’ordre de réduire encore plus le personnel, Philippe fait ses calculs qui lui montrent qu’il ne mettra pas seulement ses ouvriers mais également sa production en danger. Il se rebiffe et fait l’erreur de croire que la rationalité de ses arguments convaincra ses collègues et les grands chefs.

Dans un plan, on découvre derrière Philippe une affiche vantant « a culture of responsability ». Mais ce n’est qu’un bout de papier, des mots vides de sens dans cet autre monde où l’anglais tient lieu de novlangue. Le terme même de « responsability » n’a plus aucune valeur. Personne n’accepte d’assumer ses responsabilités, ses collègues se cachent derrière la patronne pour l’Europe (Marie Drucker, glaçante !), celle-ci derrière le big boss à New York et ce dernier derrière Wall Street, la concurrence, le marché…
Comme dans la scène initiale de la négociation sur le divorce, Philippe fait l’erreur de croire qu’on parle uniquement d’argent. Il offre donc ses bonus contre le droit de conserver son personnel mais le patron à New York lui rit au nez. Il ne s’agit pas de fric (ils en ont, l’entreprise engrange des bénéfices) mais de pouvoir. Il ne s’agit pas de jouer au Bon Samaritain mais de montrer qu’on a « des couilles », les couilles pour tuer au sens figuré comme il faut aux soldats des couilles pour tuer au sens propre, les couilles pour cesser de réfléchir et exécuter les ordres venus d’en haut, quels qu’ils soient, et ainsi se faire, en bon petit soldat, le complice du système.

Stéphane Brizé a choisi de symboliser la crise que cette situation entraîne chez Philippe par l’anéantissement de sa vie familiale et sentimentale. Parce qu’il consacre sa vie à l’entreprise, sa femme le quitte, sa maison est vendue, son fils lui échappe. Un fils autiste, obnubilé lui aussi par les chiffres et qui, dans ses délires, s’imagine courtisé par Mark Zuckerberg. Le jeune Anthony Bajon arrive à le rendre émouvant mais il a avant tout, comme les marionnettes qu’il manipule à la fin, un rôle symbolique : celui d’un monde qui rend fou ses enfants, et accessoirement celui de l’enfant qui remet ses parents sur le droit chemin. On pourrait en dire autant de Sandrine Kiberlain dans le personnage de l’épouse qui reconnaît avant Philippe l’impasse dans laquelle se trouve leur couple et décide de réagir. Mère au foyer ayant sacrifié sa carrière à celle de son mari, elle passe un peu trop de temps à pleurer, puis à s’en excuser.
Les couleurs froides, le cadrage serré, le montage qui place le personnage sous une multitude d’angles, un certain minimalisme aussi dans la narration (le film ne dure que 96 minutes) viennent heureusement contrebalancer ce virage vers le drame familial. Un autre monde est surtout et avant tout un démontage implacable de la loi du plus fort au service de Wall Street.
Als partizipative Debattenzeitschrift und Diskussionsplattform, treten wir für den freien Zugang zu unseren Veröffentlichungen ein, sind jedoch als Verein ohne Gewinnzweck (ASBL) auf Unterstützung angewiesen.
Sie können uns auf direktem Wege eine kleine Spende über folgenden Code zukommen lassen, für größere Unterstützung, schauen Sie doch gerne in der passenden Rubrik vorbei. Wir freuen uns über Ihre Spende!
