Luxfilmfest_01: Films en tous genres

En faisant le pari d’un festival entièrement en salles (par opposition aux projections virtuelles), le 12e Luxembourg City Film Festival se réjouissait de pouvoir mettre fin à la plupart des restrictions liées à la pandémie qui l’avait brutalement stoppé à mi-parcours en 2020. Il a une nouvelle fois été rattrapé par l’actualité après l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

L’affiche du festival

Hasard de la sélection, un film russe et un film ukrainien devaient figurer en compétition officielle du 12e Luxembourg City Film Festival. Mais les dirigeants politiques du festival (le ministère de la Culture et la Ville de Luxembourg) ont décidé de retirer le film russe, apparemment contre l’avis des organisateurs. Lors de l’ouverture jeudi soir, le président de l’asbl Georges Santer (ancien diplomate) et la ministre de la Culture Sam Tanson ont longuement expliqué, non sans émotion, les raisons qui les ont amenés à cette initiative. Parmi celles-ci figurent la demande insistante de l’Académie du cinéma ukrainien de boycotter les films russes ainsi que la possibilité de voir le prix attribué au film russe, ce qui ferait mauvais effet selon Georges Santer. Mais outre le fait que primer un film qui décrit la Russie sous un jour plutôt sombre n’est guère pour plaire à Vladimir Poutine, il aurait suffi de le projeter hors compétition pour laisser aux festivaliers la possibilité de juger par eux-mêmes. 

Contrairement à ce qui a été dit dans certains médias, le festival de Cannes n’a pas suivi la même voie mais a déclaré ne pas vouloir « accueillir de délégations officielles venues de Russie ni […]accepter la présence de la moindre instance liée au gouvernement russe » sans exclure pour autant les artistes russes dont beaucoup se battent courageusement, et depuis longtemps, contre la dictature de Poutine. Tout en démissionnant de la European Film Academy à laquelle il reproche de n’avoir pas condamné la guerre en des termes assez forts, le cinéaste ukrainien Sergei Loznitsa, réalisateur notamment du documentaire Maïdan (2014) et du long métrage de fiction Donbass primé à Cannes en 2018, appelle de son côté à ne pas boycotter les films russes « De nombreux amis et collègues, cinéastes russes, se sont élevés contre cette guerre insensée. Lorsque j’entends, aujourd’hui, des appels visant à interdire les films russes, ce sont ces personnes qui me viennent à l’esprit, ce sont des gens bien, des gens dignes. Ils sont tout autant que nous les victimes de cette agression. Ce qui se déroule sous nos yeux en ce moment est affreux, mais je vous demande de ne pas sombrer dans la folie. Il ne faut pas juger les gens sur leurs passeports. On ne peut les juger que sur leurs actes.“ (traduit du russe par Joël Chapron). Donbass ressortira dans certaines salles au Grand-Duché la semaine prochaine.

Compétition officielle (c) Wild Bunch

Après cette polémique, le film d’ouverture Compétition officielle (présenté… hors compétition) est apparu comme une plaisante mais au final assez insipide comédie du duo argentin Gaston Duprat and Mariano Cohn, mettant face à face deux acteurs rivaux (Antonio Banderas et l’Argentin Oscar Martinez) et une réalisatrice quelque peu excentrique et un brin sadique (Penélope Cruz) en pleines répétitions d’un film bien nommé Rivalidad. Antonio Banderas se parodie lui-même avec une certaine élégance tandis que Penélope Cruz réussit parfaitement la balance entre la satire et la sincérité en interprétant cette metteuse en scène aux prises avec deux mâles alpha dans les décors froids d’un musée vide. Dans l’une des plus jolies scènes, des trophées (dont tout de même une Palme d’Or…) sont broyés sous les yeux de leurs propriétaires. Le reste est assez prévisible, longuet et moins féroce que ce à quoi on pouvait s’attendre.

Un road movie iranien, un film de guerre néerlandais

Les choses sérieuses ont donc commencé à partir de vendredi avec notamment le film iranien Hit the Road présenté en compétition. Le réalisateur Panah Panahi est le fils de Jafar Panahi, l’un des grands cinéastes iraniens, qui se trouve actuellement sous le coup d’une interdiction de filmer et de quitter l’Iran. Panah Panahi, qui fut l’assistant de son père sur plusieurs films, revisite un genre très prisé du cinéma iranien, popularisé par Abbas Kiarostami (Ten, 2002) et son propre père (Taxi Téhéran, Ours d’Or 2015): celui de ces films qui se passent pour l’essentiel dans une voiture. Cela constitue d’une part une bonne excuse pour rapprocher les hommes et les femmes dans un espace restreint et assure d’autre part une certaine discrétion au tournage. Panah Panahi joue adroitement des codes particuliers du genre pour questionner à la fois la famille et la société iraniennes.

Hit the Road (c) Pyramide Distribution

Les quatre personnes dans son film sont coincées dans un SUV qui, on l’apprendra un peu plus tard, roule vers la frontière. Le père (Hassan Madjooni) est (symboliquement ?) immobilisé par une jambe emplâtrée tandis que la mère (l’excellente Pantea Panahiha) semble pensive et le fils aîné (qui conduit) reste silencieux alors que son petit frère (Rayan Sarlak) s’avère être une vraie boule d’énergie. Un chien mourant est également du voyage… De temps en temps, les personnages s’immobilisent dans des plans mélancoliques bercés par un air de Schubert. Le reste du temps, ils chantent d’anciens tubes iraniens datant d’avant la révolution ou se croient poursuivis par la police. Ils longent un lac desséché, rencontrent des passeurs masqués et un cycliste tricheur et se perdent dans un épais brouillard et dans les étoiles. La famille ne semble guère croyante : quand le petit garçon se jette par terre pour remercier Dieu d’avoir créé les beautés du monde, sa mère le relève et le gronde parce qu’il a sali ses vêtements. Aux plans resserrés dans la voiture succèdent dans la dernière partie de magnifiques plans-séquence filmés de loin qui font, là encore, penser à Kiarostami. Le réalisme à l’iranienne se mêle à des passages où l’on s’attendrait presque à voir surgir des fantômes, au mitraillage des questions lancées par le cadet répond soudain le silence.

On n’apprendra jamais pourquoi le fils aîné doit aussi précipitamment quitter l’Iran mais ce thème du départ – consenti ou forcé – est lui aussi une constante dans le cinéma iranien, au moins depuis Au revoir (Mohammad Rasoulof, 2011) et Une séparation (Asghar Farhadi, 2011). Hit the Road fait du voyage clandestin vers la frontière un road movie mi-burlesque mi-émouvant, mélange plutôt réussi ici et qui semble annoncer une belle relève dans la famille Panahi. (prochaines séances : jeudi à la Cinémathèque, vendredi au ciné Utopia)

Do Not Hesitate (c) September Film

Cinéaste né au Venezuela d’un père néerlandais, Shariff Korver raccroche son film Do Not Hesitate à un sous-genre du film de guerre : le bataillon immobilisé en territoire ennemi et obligé d’attendre d’hypothétiques secours. Comme Panahi, Korver se sert habilement des attentes liées au genre pour les déjouer ou les questionner. Le film est autant une réflexion sur la perte de l’innocence qu’une remise en question de la violence guerrière associée aux codes de la virilité ou encore le constat d’échec des missions envoyés assurer la paix dans des pays dont les soldats ne connaissent ni langue ni les coutumes. Si le film n’est pas particulièrement original dans ses propos, il subjugue par l’utilisation intelligente que fait le réalisateur de la bande son et d’une situation minimaliste ainsi que par des acteurs époustouflants, à commencer par Joes Brauers et le tout jeune Omar Alwan.

Regarder une vache dans les yeux

La bande son est également l’un des points forts de Cow, documentaire d’Andrea Arnold présenté en compétition. Réalisatrice reconnue de Fish Tank (2009), Wuthering Heights (2011) ou encore American Honey (Prix du jury à Cannes en 2016), elle s’attaque pour la première fois au documentaire, dans un genre illustré brillamment lors du dernier Luxfilmfest par Gunda (Victor Kossakovsky, 2020) : celui du film sans commentaire qui suit des animaux en les montrant comme des êtres dotés de sentiments et d’émotions. Gunda nous faisait partager la vie d’une truie. Dans Cow, nous faisons la connaissance de Luma, une vache laitière cinégénique à la personnalité affirmée qu’Arnold a suivie durant quatre ans.

❝… en nous mettant ainsi face au regard interrogateur de Luma, elle pose peut-être encore mieux que „Gunda“ la question de notre relation aux animaux que nous exploitons.❞

Mais alors que le fermier n’intervenait dans l’univers de Gunda qu’à la fin du film, la vie de Luma est entièrement soumise aux règles des humains qu’on entend plus qu’on ne les voit. Elle semble pourtant vivre dans une ferme de dimension moyenne où l’on donne encore un nom aux bêtes et l’insémination se fait de façon naturelle. L’été, les vaches sont amenées au pré, un moment de répit et de sérénité dans une vie par ailleurs éreintante. Luma, dont le pis assez énorme l’empêche de marcher normalement, donne la vie à deux veaux dans le film qui lui sont rapidement enlevés et se rend sagement à la trayeuse tous les jours dans une étable certes ouverte mais pleine de bruits, de musique tonitruante, de barrières et de sols boueux en métal sur lequel ses sabots ne cessent de déraper. On la voit meugler pour appeler son veau disparu et même refuser de manger après l’avoir perdu.

Cow (c) BBC Film

Le parti pris d’Andrea Arnold, à qui on reprochera tout au plus quelques longueurs vers la fin, est de se mettre à hauteur de vache et de rester avec elle ou son veau. Transférée sans cesse d’un endroit à l’autre, prise dans un engrenage sans échappatoire possible dont seul le temps passé au pré semble un instant la libérer, vite arrêtée dans un bref sursaut de révolte quand on lui enlève un nouveau veau, Luma apparaît comme un bon petit soldat, courageuse et tenace. Lorsqu’elle fixe l’objectif, on se sent étrangement troublé. Dans ses interviews, Andrea Arnold se refuse à tout commentaire politique mais en nous mettant ainsi face au regard interrogateur de Luma, elle pose peut-être encore mieux que Gunda la question de notre relation aux animaux que nous exploitons. (prochaine séance : mardi à la Cinémathèque)

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