Vicky Krieps et Samsa Film réussissent un beau doublé sur la Croisette. Après Corsage, c’est Plus que jamais, réalisé par la Franco-Allemande-Iranienne Emily Atef, qui fait l’événement dans la section « Un certain regard ». Mais alors que le film sur l’impératrice Elisabeth d’Autriche devrait assez facilement trouver son public, Plus que jamais constitue un pari autrement plus risqué puisqu’il suit une femme qui vient d’apprendre qu’elle souffre d’une maladie inguérissable des poumons.

De ce sujet casse-gueule s’il en est, Emily Atef tire un film audacieux, courageux et bouleversant, que Vicky Krieps porte de bout en bout. La cinéaste et l’actrice évitent tout sentimentalisme, pathos ou optimisme forcé. Dès la première séquence, quand Hélène se retrouve seule face à son miroir, incapable de s’habiller ou se maquiller pour sortir, on sait que Plus que jamais sera un film sur le corps et notre relation au corps, y compris au corps malade et mortel. Ce corps dans lequel Hélène ne se reconnaît plus, dont elle n’est plus tout à fait sûre d’avoir encore le droit de jouir, ce corps qu’à cause de la maladie, d’autres vont bientôt prendre en main. Et c’est peut-être ce qui fait le plus peur à Hélène : la perte de contrôle et le regard – condescendant, gêné ou apitoyé – des autres qui ne savent pas comment faire face. Elle-même ne le sait pas d’ailleurs, on ne nous apprend pas à mourir, sauf dans les films où cela se passe, dans le meilleur des cas, entouré de la famille et des amis.
❝Film sur le deuil et la mort, „Plus que jamais“ est une œuvre lumineuse et sensuelle dans laquelle on sent la chaleur du soleil, la fraîcheur de l’eau et le frôlement des corps.❞

Mais ce n’est pas le souvenir qu’Hélène veut que son entourage garde d’elle, à commencer par son mari Matthieu (Gaspard Ulliel dans son dernier rôle), qui fait de son mieux mais n’y arrive pas. Pensant que les vivants ne peuvent pas comprendre ceux qui vont mourir, Hélène google « que faire quand on va mourir ». Elle finit par tomber sur le blog d’un Norvégien atteint d’un cancer et réfugié sur une île près d’un fjord paradisiaque.
Sur les traces de sa protagoniste, le film laisse alors derrière lui les décors uniquement intérieurs de sa première partie, et après une traversée nocturne de la moitié de l’Europe, c’est l’arrivée dans la nature sous le soleil permanent du grand Nord. Ce trop-plein d’air et de lumière empêche d’abord Hélène de dormir, mais peu à peu, elle arrive à regarder en face ce qui l’attend.

Film sur le deuil et la mort, Plus que jamais est d’abord une œuvre lumineuse et sensuelle dans laquelle on sent la chaleur du soleil, la fraîcheur de l’eau et le frôlement des corps. Dans Trois jours à Quiberon, portrait sensible de Romy Schneider à un moment difficile de sa vie, Emily Atef avait déjà filmé l’échappée belle d’une femme malade sur une île. Cette fois, elle reste tout près de Vicky Krieps qui excelle à nouveau dans l’infinie nuance des émotions qui traversent Hélène, face à sa mort et face à l’homme aimé auquel il faut dire adieu. Gaspard Ulliel est poignant dans le rôle du mari. Que ce soit en fin de compte lui qui s’en est allé peu après le tournage, n’était bien évidemment pas prévisible mais il est difficile d’en faire abstraction en regardant Plus que jamais.
L’Ukraine au temps du carnaval

Le film ukrainien Pamfir, présenté dans la section « La Quinzaine des réalisateurs », a également bénéficié d’une aide luxembourgeoise, apportée par Wady Films. Dans ce premier long métrage de Dmytro Sukholytkyy-Sobchuk, l’intrigue est située près de Tchernivtsi, dans l’ouest de l’Ukraine, au moment du Nouvel An, quand les Ukrainiens fêtent le carnaval du Malanka. Épousant la flamboyance d’une tradition qui mêle emblèmes païens et orthodoxes, le film met en scène Leonid, dit Pamfir (Oleksandr Yatsentiuk), ancien contrebandier devenu honnête homme par amour sa femme. Ouvrier en Pologne, il revient pour la fête. Afin de rétablir une faute commise par son fils Nazar et sauvegarder les chances de ce dernier d’aller à l’université, il se retrouve contraint de reprendre la contrebande… ce qui ne plaît guère au caïd local.
La corruption est le sujet au premier plan de ce film aussi tonitruant que le personnage qu’il met en scène mais on devine, sous l’intrigue assez conventionnelle, un sous-texte difficile à saisir pour un non-Ukrainien, à commencer par la fête elle-même (apparemment interdite au temps de l’Union soviétique), qui semble fonctionner comme un symbole d’identité nationale.
Retour en Transylvanie

A la fin de Pamfir, un personnage échappe de peu à ses assaillants en s’enfuyant en Roumanie… Roumanie où nous emmène le film R.M.N. (traduction française : IRM) de Cristian Mungiu (en compétition). Comme Pamfir, Matthias (Marin Grigore) a dû émigrer pour travailler. Quand le film commence, il se trouve en Allemagne où il cogne un contremaître qui vient de le traiter de « tsigane fainéant », et retourne dans son village transylvanien. Matthias parle allemand et explique à son fils que les germanophones de la région sont jadis venus du Luxembourg, mais ils sont maintenant en minorité face aux Roumains et à la communauté hongroise établie dans le village. Le film est tourné dans ces trois langues (plus l’anglais) avec des sous-titres de couleurs différentes pour que le spectateur s’y retrouve.
❝[La découverte d’un] microcosme pendu aux subventions de l’Union européenne mais par ailleurs résolument rétif à tout ce qui vient de l’étranger.❞
Avec Matthias, nous faisons donc connaissance d’une localité où tout le monde semble connaître tout le monde et dont le principal employeur est une boulangerie industrielle… qui ne trouve cependant plus personne à employer parce que les hommes préfèrent partir travailler à l’Ouest pour un salaire plus élevé. Matthias est mal reçu par sa femme et à peine mieux par sa maîtresse (une Hongroise et l’une des patronnes de l’usine) alors que son jeune fils ne parle plus depuis qu’il a vu le Mal qui rôde dans la forêt. Quant à son père, il perd la tête en même temps que disparaissent ses moutons. C’est la partie la plus intéressante du film : la découverte progressive de ce microcosme pendu aux subventions de l’Union européenne mais par ailleurs résolument rétif à tout ce qui vient de l’étranger. Quand l’usine fait venir des ouvriers sri-lankais, la tension monte d’un cran.

Une fois que l’on a compris où l’on va et ce que veut nous dire Mungiu, le film perd paradoxalement un peu de son intérêt. On ne retrouve dans R.M.N. ni la cruelle rigueur de 4 mois, 3 semaines, 2 jours (sur l’avortement clandestin dans la Roumanie de Ceaușescu) qui avait valu à Mungiu la Palme d’Or en 2007, ni l’impitoyable dénonciation de la corruption décrite dans Baccalauréat (Prix de la mise en scène en 2016). C’est plutôt une fable sur la place de la Roumanie dans l’Europe, et sur la xénophobie dont le paroxysme est atteint dans un long plan-séquence fixe dans lequel la haine et la frustration des villageois – Roumains et Hongrois réunis – se déversent lors d’une réunion en des déclarations absurdes reflétant celles qui inondent les réseaux sociaux. On pense alors à la séquence finale de Bad Luck Banging or Loony Porn d’un autre Roumain, Radu Jude, dans laquelle une réunion de parents d’élèves était pareillement l’occasion d’une attaque en règle contre une enseignante „non conforme“. La maîtrise du cadrage et du montage dans R.M.N. en font un film beaucoup plus maîtrisé et qui surnage pour le moment dans cette compétition cannoise.
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