„Blonde“ d’Andrew Dominik

L’anti-Angelina

Dans un film controversé, le réalisateur néo-zélandais Andrew Dominik (The Assassination of Jessie James and the Coward Robert Ford, 2007; Killing Them Softly, 2012; tous deux avec Brad Pitt) met en scène la descente aux enfers d’une actrice qui est, et n’est pas, Marilyn Monroe.

(c) Plan B Entertainment / Netflix

Marilyn Monroe n’était pas une femme, elle était un fantasme, inventé par des producteurs pour être jeté en pâture au public et remplir les caisses. Celle qui lui prêtait son corps est Norma Jeane Baker, une jeune femme naïve et manquant terriblement d’assurance, traumatisée dès l’enfance par un père inconnu qui n’avait pas voulu d’elle, et une mère folle (Julianne Nicholson) qui avait tenté de la noyer dans l’eau du bain quand elle avait six ans.

C’est du moins ainsi que la voit le réalisateur néo-zélandais Andrew Dominik, qui base l’essentiel de son portrait sur ce point de départ freudien : Norma, telle qu’elle est incarnée par Ana de Armas, cherchera toute sa vie son père et appelle « Daddy » ses maris successifs. Adapté du roman de Joyce Carol Oates, paru en 2000, le film de Dominik met en scène la vie de Norma comme un (très) long cauchemar, un chemin de croix ou une descente aux enfers, au choix. Ou plutôt les trois à la fois, car si le réalisateur nous maintient tout le temps dans la tête, les angoisses et la confusion du personnage, Norma se traîne (parfois littéralement) d’un fiasco et d’une humiliation à l’autre, jusqu’à finir par lâcher prise au bout de 2h47. Pour elle et pour nous, sa mort est un soulagement.  

(c) Plan B Entertainment / Netflix

Blonde n’est pas un biopic et ne prétend pas l’être, même si Dominik reconstitue de nombreuses photos plus ou moins connues et nous montre des extraits minutieusement reconstitués de plusieurs films avec Marilyn Monroe.

Il est donc vain de vouloir faire la part du vrai et du faux, comme s’y appliquent de nombreux internautes. Le problème du film ne vient pas de ce que tel ou tel épisode est sans doute imaginaire (comme le ménage à trois que Norma forme avec Charles Chaplin Jr. et Edward G. Robinson Jr., qui souffrent eux-mêmes de « daddy issues »), mais qu’il aligne uniquement des épisodes mortifiants pour Norma, et ne la montre que comme une femme infantile, ballottée par les hommes et les événements, incapable de faire la différence entre ses rôles et sa vie. Et ce alors que, par ailleurs, elle parle de Marilyn à la troisième personne… et comme d’une ennemie.

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La Norma d’Andrew Dominik n’est pas la femme qui a travaillé dur pour devenir comédienne, qui s’est battue contre les studios pour diversifier ses rôles et recevoir un salaire à la mesure de sa célébrité, qui a remporté un Golden Globe, créé sa propre société de production et imposé Ella Fitzgerald dans une boîte qui interdisait l’entrée aux gens de couleur. La Norma d’Andrew Dominik se fait violer, rabaisser, frapper, manipuler et avorter contre son gré. Elle ne rit jamais, est généralement à moitié nue et pleure presque dans toutes les scènes en nous regardant avec ses grands yeux de biche. On est presque étonné de la voir chanter et danser dans les extraits de film. Elle avait donc du talent, un savoir-faire, de l’humour ? Qu’elle soit Marilyn ou une actrice lambda, on aurait voulu voir en cette Norma un être de chair et de sang, faite de contradictions et menant des combats, même si elle les perd à la fin.

❝Blonde prétend critiquer à la fois le star system d’antan, le « male gaze » et la société médiatique moderne, tout en s’acharnant sur le corps chancelant, frappé, abusé et finalement anéanti d’une femme dont la déchéance est très artistiquement mais impitoyablement filmée.

Le film, comme le roman, utilise Marilyn pour ce qu’elle est : une image sur laquelle chacun projette ce qu’il veut y voir. Mais Andrew Dominik ne voit qu’une seule chose, comme il l’a lui-même expliqué dans une interview très commentée, parue dans la revue Sight & Sound: une personne « extraordinairement autodestructrice » après une enfance malheureuse. Et il définit ainsi son film : « Marilyn represents a kind of rescue fantasy. And the film is no different. The film is a rescue fantasy. » Dans une autre interview, il ajoute qu’il raconte l’histoire d’une orpheline innocente. Si elle se met à agir, elle devient responsable de sa vie. Et cela, il n’en voulait surtout pas.

(c) Plan B Entertainment / Netflix

Les femmes, on le sait bien, sont de pauvres petites choses innocentes et irresponsables qu’il faut sauver, y compris d’elles-mêmes. Marylin Monroe – la vraie – a finement joué dans ses films de ces stéréotypes. Mais pour Dominik, la seule chose importante est son suicide, preuve de sa vie ratée. Comme les films qui déclarent dénoncer la guerre et ne font que se complaire dans la violence qu’elle engendre, Blonde prétend critiquer à la fois le star system d’antan, le « male gaze » et la société médiatique moderne, tout en s’acharnant sur le corps chancelant, frappé, abusé et finalement anéanti d’une femme dont la déchéance est très artistiquement (changements de formats, flous, couleur mélangée au noir et blanc, magnifique photographie de Chayse Irvin, musique de Nick Cave) mais impitoyablement filmée.

Le coup de grâce est porté lors de la rencontre avec Kennedy. S’il est judicieux de montrer JFK pour ce qu’il était apparemment, à savoir un prédateur sexuel compulsif, la scène est gâchée par la mise en parallèle de la jouissance du président (suscitée autant par la dégradation de la femme que par ce qu’elle est en train de lui faire) avec les images d’un film de science-fiction qu’il regarde à la télévision et dans lequel un missile fait au même moment exploser un ovni. On imagine les rires gras dans la salle de montage…

(c) Plan B Entertainment / Netflix

Et Angelina dans tout ça, me direz-vous? Ceux et celles qui critiquent le film parlent beaucoup du réalisateur et étrangement très peu du producteur. Blonde est produit par Plan B Entertainment, la société de Brad Pitt. Or, Pitt a quelques points communs avec Marilyn Monroe : tous deux ont bâti leur début de carrière sur leur physique attrayant et leur blondeur. Ils ont pareillement joué avec autodérision de leur statut de sex-symboles, ils ont été assaillis par les paparazzi et les fans et ils ont été les égéries de Chanel no. 5, avant de casser leur image dans des rôles plus exigeants. Et comme Marilyn mais avec plus de succès, l’acteur a créé sa propre boîte de production, ce qui lui a permis de faire exister Blonde. A l’origine, il avait cofondé Plan B Entertainment avec Jennifer Aniston, qui était alors son épouse. Mais entretemps, il a vécu une longue et tumultueuse liaison avec Angelina Jolie, femme forte, engagée et déterminée s’il en est, qui accuse aujourd’hui son ex-mari de violences envers elle-même et leurs enfants. Vrai ou faux, il est troublant de le voir, après son divorce, changer celle qui pourrait être son alter ego féminin en anti-Angelina: femme-enfant, femme-bébé, pauvre orpheline perdue et sans volonté, accrochée aux basques de ses amants.

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