La planète brûle et le cinéma regarde ailleurs

Alors que la crise climatique et la perte de la biodiversité menacent la survie de l’humanité, que l’éco-anxiété ronge de plus en plus de gens et notamment les plus jeunes, et que le monde entier est touché, très peu de films de fiction se sont jusqu’à présent saisis de la problématique.

Don’t Look Up (c) Netflix

Dans le monde que nous montrent l’écrasante majorité des films et des séries, le réchauffement climatique, la transition énergétique ou l’effondrement du vivant n’existent pas. Ou alors il est déjà trop tard, la fin du monde vivant a eu lieu sous une forme ou une autre (désertification, inondations, âge glaciaire, virus mortel etc.), et les quelques humains qui restent survivent en mangeant des cafards… ou des cadavres humains comme dans Soylent Green (Richard Fleischer), film d’anticipation sorti en 1973 et dont l’action se passe en 2022 !

Mais ici et maintenant, rien ou si peu. Il ne s’agit pas nécessairement de faire des crises écologiques le sujet central des récits. Plutôt de prendre en compte qu’elles font désormais partie intégrante de nos vies, où que nous soyons et quelle que soit la thématique du film en question. Le Washington Post écrit que 40% des Américains vivaient en 2021 dans un comté victime d’incendies, d’inondations ou d’autres catastrophiques liées au climat, et 80% d’entre eux ont subi au moins une vague de chaleur la même année. Selon le Yale Program on Climate Change Communication (YPCCC), 64% des Américains se disent en conséquence « un peu ou très inquiets » par le réchauffement climatique.

❝En-dehors des catastrophes climatiques, qui donnent le plus souvent lieu à des films d’action apocalyptiques, les crises environnementales ne sont guère photogéniques.❞

Le Centre de recherche Norman Lear de la USC Annenberg School for Communication and Journalism s’intéresse à l’impact social, politique, économique et culturel des industries du divertissement. En collaboration avec l’association Good Energy qui vise à encourager l’écriture de scénarios prenant en compte la crise climatique, il a analysé plus de 37.000 fictions cinéma et TV diffusées entre 2016 et 2020. Moins de 0,56% mentionnent le changement climatique. Et seuls 2,80% évoquent un ou plusieurs parmi 36 termes retenus pour l’étude, parmi lesquels figurent « réchauffement climatique », « panneaux solaires », « déforestation », « énergie renouvelable », etc. Par comparaison, le mot « dog » est mentionnée 13 fois plus que l’ensemble de ces 36 termes ! Quand des événements météorologiques extrêmes (inondations, sécheresses, ouragans, feux de forêts) interviennent dans les scénarios, ils sont très rarement (10%) mis en relation avec le changement climatique.

Take Shelter (c) Hydraulx Entertainment

En Grande-Bretagne, l’organisation Albert, gérée par la BAFTA (l’équivalent de notre Filmakademie) aide, d’une part, les professionnels de l’audiovisuel à réduire l’empreinte carbone de leurs productions et, d’autre part, les encourage à intégrer des thématiques environnementales dans leurs scénarios. Elle analyse également les sujets traités à la télévision britannique. Le dernier rapport d’Albert, qui couvre l’année 2020, rassemble des données fournies par six chaînes de télévision (toutes émissions confondues, à l’exception des journaux télévisés) et compte combien de fois certains mots sont utilisés. En 2020, le terme « climate change » a ainsi été prononcé 12.715 fois, moins que le mot « Shakespeare » (14.435) et beaucoup moins que les termes « tee » (83.939), « Coronavirus » (135.282) ou « dog » (286.626). Le mot « beer » est revenu près de 46.000 fois, « motherfucker » arrive à 5.484 mentions et « zombie » à 4.324, à comparer avec « electric car» (1.106), « environmental impact » (478), « green energy » (326) ou « climate anxiety » (17). « Climate migration » n’a pas été utilisé du tout.

La mise en scène des crises environnementales

Il y a des raisons à l’absence de ces sujets sur nos grands et petits écrans. En-dehors des catastrophes climatiques, qui donnent le plus souvent lieu à des films d’action apocalyptiques, les crises environnementales ne sont guère photogéniques. Il n’y a pas d’ennemi facilement identifiable, pas de grand méchant qu’un super-héros pourrait vaincre pour sauver le monde, même si certains films font référence aux crises environnementales, comme Aquaman (James Wan, 2018) dans lequel les habitants sous-marins des océans s’opposent aux « Surfaciens », accusés de polluer et de vider les mers. Dans Don’t Look Up (2021), le réalisateur Adam McKay a recours à la métaphore pour évoquer l’aveuglement devant la crise climatique en la comparant avec un météore qui nous tombe dessus. Le film est l’un des plus visionnés sur Netflix, le nombre de spectateurs étant évalué à 140 millions (Netflix ne fournit pas d’indications exactes sur les résultats de ses films).

Melancholia (c) Zentropa Entertainments

Don’t Look Up se termine par la fin du monde, tout comme Melancholia de Lars von Trier (2011), qui emploie lui aussi l’analogie de la comète heurtant la terre et a été interprété comme description de l’éco-anxiété. Dans la même veine et sorti la même année, Take Shelter (Jeff Nichols) met en scène un personnage assailli de visions annonçant l’apocalypse. Si la fin est plus ouverte que chez von Trier, le film est tout aussi oppressant. Peu de fictions tentent de proposer des scénarios alternatifs, de réfléchir sur les façons de combattre le réchauffement climatique ou de nous faire prendre goût à un mode de vie plus sobre et plus respectueux de l’environnement.

La peur de la fin du monde tel que nous le connaissons imprègne également Beasts of the Southern Wild (Benh Zeitlin, 2012). Avec des références claires à l’ouragan Katrina (2005), le film évoque la fonte des glaciers et l’apparition prochaine du « Big One », la tempête monstrueuse qui engloutira pour de bon le bayou où la petite Hushpuppy vit, en marge de la société américaine, avec son père et des compagnons de fortune. Fable écologique sur fond de réalisme magique, Beasts of the Southern Wild évoque la capacité de résilience d’une communauté coupée du monde moderne par la précarité et de ce fait la première touchée par la crise climatique, tout en appelant à la réflexion sur la société de surconsommation et notre rapport (nullement idéalisé ici) à la Nature.

Beasts of the Southern Wild (c) Cinereach

Plusieurs films s’intéressent à l’écoterrorisme qui permet d’inclure des éléments du thriller dans les récits. C’est le cas de The East (Zal Batmanglij, 2013) dans lequel une ancienne agente du Mossad infiltre un groupe d’écoterroristes et soulève la question de l’utilisation de la violence, tout comme le fait Kelly Reichardt dans Night Moves (2013). Paul Schrader approche la thématique par le biais de considérations théologiques sur la condition humaine dans son film First Reformed (2017) qu’il a par ailleurs comparé à Taxi Driver (dont Schrader avait écrit le scénario). Ethan Hawke y joue un prêtre confronté à un écologiste radicalisé et lui-même tenté par le sacrifice (le sien et celui des autres) pour sauver le monde. A Woman at War (Benedikt Erlingsson, 2018) dit les choses clairement dès son titre et suit une citoyenne engagée qui n’hésite pas à saboter des lignes à haute tension pour chasser d’Islande une multinationale de l’aluminium.

Le combat, à la David contre Goliath, de simples citoyens face aux industries polluantes offre la matière idéale pour des scénarios à suspens. On se souvient d’Erin Brockovich attaquant l’industrie chimique dans le film de Steven Soderbergh (2000) qui porte son nom. Dans le même genre, Mark Ruffalo interprète un avocat partant en guerre contre DuPont qui empoisonne les riverains d’une de ses usines dans Dark Waters (Todd Haynes, 2019). Dans la série scandinave Ragnarök (Adam Price, 2020-2022) un adolescent, sorte de réincarnation du dieu Thor, s’attaque à la pollution et à la crise climatique.

Downsizing (c) Ad Hominem Enterprises

De très rares films tentent de proposer des solutions pour éviter le pire. The Boy Who Harnessed the Wind (Chiwetel Ejiofor, 2019) raconte ainsi l’histoire édifiante et vraie de William Kamkwamba qui sauve son village au Malawi de la sécheresse et de la famine en construisant une éolienne avec des matériaux recyclés. D’autres cinéastes choisissent le genre de la comédie pour nous faire prendre conscience de la nécessité d’agir sans avoir l’air de nous faire la morale. Downsizing (Alexander Payne, 2017) imagine ainsi une technologie qui permet de réduire de façon conséquente la taille des humains. Ramenés à 12 cm de hauteur, ils devraient moins consommer mais très vite, ils compensent cette économie par une surconsommation effrénée et en fin de compte, ils ne semblent pas être en mesure d’éviter l’extinction de l’humanité. Le Français Louis Garrel met en scène dans La Croisade (2021) un couple ne sachant comment faire face à ses enfants qui tentent de sauver la planète.

The Crown, Act of God (c) Left Bank Pictures

Les séries semblent davantage réactives en intégrant les crises environnementales dans leurs histoires. The Crown évoque ainsi le « grand smog » qui avait recouvert la capitale britannique en 1952, causant plusieurs milliers de morts (Act of God réalisé par Julian Jarrold, saison 1, épisode 4, 2016). Dans Grey’s Anatomy, une canicule empêche le bon fonctionnement de l’hôpital (Hotter Than Hell réalisé par Chandra Wilson, saison 18, épisode 3, 2021). Des catastrophes environnementales surgissent dans Years and Years, dystopie politique qui imagine à quoi le monde pourrait ressembler dans les 15 ans à venir (Russell T. Davies, 2019). Et dans Big Little Lies (David E. Kelley, 2019), un personnage souffre d’éco-anxiété. Mais ce sont toujours de trop rares exemples dans l’ensemble de la production audiovisuelle qui semble avoir du mal à prendre en compte les changements qui s’imposent pourtant de plus en plus à nous.

Don’t Look Up et The Boy Who Harnessed the Wind sont disponibles sur Netflix. La plupart des autres oeuvres citées peuvent être empruntées sur a-z.lu.

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