„Saint-Omer“ d’Alice Diop

La disparition

Dans son premier long métrage, primé au Festival de Venise, Alice Diop revient sur l’affaire Fabienne Kabou, accusée d’avoir tué son enfant en l’abandonnant sur une plage à la marée montante. Elle en fait un film éminemment politique qui bouscule nos certitudes aussi bien que nos habitudes de spectateurs et spectatrices. 

Saint-Omer (c) Srab Films

Faire exister celles et ceux que la société ignore et invisibilise. Donner corps et voix à des personnes que l’Histoire ne retient d’ordinaire pas. C’est ce que s’est donné comme mission la réalisatrice Alice Diop. Peu connue jusqu’à présent du grand public, elle est une figure du cinéma documentaire français. Alice Diop a reçu un César du meilleur court métrage pour Vers la tendresse (2017) dans lequel quatre jeunes hommes issus de la banlieue parisienne racontent leur vie amoureuse, et le prix du meilleur film dans la section Encounters à la Berlinale pour Nous (2022), road-movie, à la fois sociologique et autobiographique, tourné le long la ligne du RER B. Ce dernier film a été présenté lundi soir au CineStarlight à l’initiative de l’artiste Justine Blau, dans le cadre de son projet Re-retour de Babel, devant un public certes clairsemé mais curieux et motivé.

Alice Diop avec l’écrivain Pierre Bergounioux dans le documentaire Nous (c) Athénaïse

Les films d’Alice Diop ne se regardent pas en passant, d’un œil vague. Ils requièrent toute notre attention, et c’est aujourd’hui assez rare pour être souligné. Son cinéma est dit « documentaire » mais cela ne signifie pas qu’elle capte la vie au hasard ou se contente d’enregistrer une « réalité » quelconque qui passerait devant sa caméra. Elle cadre au millimètre près et chaque plan est savamment construit. Parmi ses influences, elle nomme le grand documentariste Frederick Wiseman, Chantal Ackermann, Claire Denis ou Maurice Pialat. La liste de ses films préférés, élaborée pour la plateforme LaCinetek, y ajoute Marguerite Duras, Pasolini, Ousmane Sembène, Agnès Varda, Jean Eustache…

Duras, justement, elle la cite au début de son premier film de fiction, Saint-Omer, qui lui a valu un Lion d’argent – Grand Prix du Jury à Venise, et ensuite le peu connu mais très distingué prix Louis Delluc. Le film est aussi le choix hardi de la France pour la représenter aux Oscars.

Duras donc, qui cherchait dans ses écrits à sublimer le réel. A ses élèves, Rama (Kayije Kagame) lit un extrait du scénario d’Hiroshima, mon amour que Duras avait écrit pour Alain Resnais (1959) : la scène de la femme tondue, exhibée et mise au ban d’une société qui, en 1945, ne voulait surtout pas se reconnaître en elle. Tout comme personne ne veut se reconnaître en Laurence Coly (Guslagie Malanda), accusée d’avoir sciemment abandonné, à la marée montante, son bébé sur une plage dans le Nord de la France. On la traite de monstre et on a d’autant moins de mal à la bannir de la société des gens de bien qu’elle est noire et immigrée.

Basé sur la très médiatisée affaire Fabienne Kabou, le film d’Alice Diop se passe presque entièrement dans la salle du tribunal à Saint-Omer où est jugée Laurence Coly, mais n’est pas un film de prétoire comme les autres. Ici, pas de grands effets de manches (les avocats interviennent rarement) ni de tergiversations de jurés tenaillés par le doute (ils restent anonymes). Tout se passe entre la présidente du tribunal (Valérie Dréville), l’accusée et Rama, venue assister au procès.

Saint-Omer (c) Srab Films

Avant son voyage à Saint-Omer, Rama rend visite à sa famille avec son compagnon Adrien (Thomas de Pourquery) qui se trouve être le seul Blanc dans cette famille d’origine sénégalaise. Alors qu’elle devrait être banale, l’image détonne, ce qui a pour effet de nous rendre soudain conscients – par ricochet – de l’étrangeté de la situation éprouvée par Rama quand elle se retrouve toute seule, en tant que Noire, dans les rues à Saint-Omer ou dans le public assistant au procès. Toute seule à être noire, avec l’accusée et la mère de cette dernière.

C’est un film qui prend le cinéma au sérieux, un film éminemment politique, qui ne délivre pourtant aucun message sentencieux. Un film qu’il faut se dépêcher de voir, car il risque de rapidement disparaître de l’affiche.

Rama n’est pas venue là par hasard. Enceinte, elle est profondément angoissée par la maternité. Sa propre mère est une femme « cassée » par une vie de travail qui ne lui a pas laissé le temps de donner de l’amour à sa fille. Elle voulait juste qu’elle réussisse. La mère de Laurence, elle, a interdit à sa fille de parler wolof, pour la pousser vers cette France où elle espérait que sa fille ferait un jour carrière. La mère de Rama et celle Laurence se sont sacrifiées pour que leur fille réussisse. Rama y est arrivée, elle est prof et une écrivaine reconnue. Laurence a échoué. Pourquoi l’une et l’autre pas ?

Saint-Omer (c) Srab Films

C’est, entre autres, la réponse à cette question-là que Rama est venue chercher au tribunal de Saint-Omer. Ce qu’elle y découvre est une accusée qui, toute sa vie durant, a été effacée, poussée à disparaître, comme elle a, elle-même, fait « disparaître » sa fille qui n’avait littéralement pas d’existence puisqu’elle ne l’avait jamais déclarée. Dans le rôle de Laurence Coly, Guslagie Malanda,  presque toujours vêtue de brun, assise devant une paroi brune, se fond dans le décor. Elle raconte comment son père l’a reniée quand elle a voulu étudier la philosophie, comment sa prof lui a conseillé de laisser tomber Wittgenstein qui n’était, selon l’enseignante, « pas pour elle ». Que pourraient en effet avoir en commun un philosophe autrichien né au 19e siècle et une femme africaine, demande la prof au tribunal. Le compagnon de Laurence, un homme blanc beaucoup plus âgé qu’elle, « qui connaît bien l’Afrique », ne l’a jamais présentée à ses amis ou à sa famille.

Qui était alors véritablement Laurence Coly ? Une éternelle étudiante tombée enceinte sans le vouloir ? Une mère dévouée qui aurait soudain sombré dans la folie ? Une affabulatrice ? Une manipulatrice ? Un monstre ? Une victime ? La réalisatrice filme souvent la présidente, en plan rapproché, qui écoute attentivement ce que dit Laurence. C’est un plan récurrent dans le cinéma d’Alice Diop, qui rejette l’habituel champ-contrechamp. On est soit avec la personne qui parle, soit avec celle qui écoute, mais toujours entièrement. L’effet est assez saisissant parce qu’il nous dérange dans nos habitudes de spectateurs et nous force, à notre tour, à écouter plus attentivement.

Saint-Omer est tout à la fois un film sur la justice, sur la maternité, sur le racisme et l’immigration, sur la place des femmes, sur le mystère du Mal et sur les histoires que nous racontons aux autres et à nous-mêmes. Et oui, c’est un film exigeant, qui met le public à contribution, l’invite à réfléchir avec lui et n’hésite pas à le bousculer, dans la forme et sur le fond. C’est un film qui prend le cinéma au sérieux, un film éminemment politique aussi, qui ne délivre pourtant aucun message sentencieux. Un film qu’il faut se dépêcher de voir car il risque fort de rapidement disparaître de l’affiche.

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