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L’ensemble du monde ouvrier est le plus directement affronté aux situations de pauvreté, mais celles-ci forment une réalité complexe, mal connue de l’ensemble des citoyens. Qui plus est, la crise actuelle, avec les hantises qu’elle provoque aux plans chômage et inflation, renforce la tendance à classer hâtivement sous le terme générique de "pauvreté" toute situation de précarité, sans qu’il soit procédé à une analyse suffisante des causes, des conséquences et de l’ampleur de la dite situation.
Des réalités très différentes sont ainsi amalgamées, ce qui nuit à l’établissement d’une solidarité modulée, c’est-à-dire plus forte et prioritaire là où le dénuement est plus criant et plus total.
L’expérience du Mouvement A.T.D. Quart-Monde en matière paupérisme l’amène pour sa part à distinguer trois visages de pauvreté au sein du monde ouvrier:
- la pauvreté-intégration (elle n’enlève pas le statut social);
- la pauvreté-marginalisation (elle tend à refou-ler hors du système ceux qui la subissent );
- la pauvreté-exclusion (elle place hors société ceux qu’elle atteint).
Travailleurs à statut reconnu
La "pauvreté-intégration" recouvre en gros les travailleurs à statut reconnu, c’est-à-dire ceux possédant une formation professionnelle. Ceux-là,
sans être dépourvus du nécessaire, connaissent la gêne et des limites économiques et culturelles certaines. Ce ne sont pas eux qui possèdent: le seul capital de l’ouvrier est son métier et son savoir-faire. Ce ne sont pas eux qui fréquentent l’université, faute de moyens financiers et culturels que cela suppose et sans lesquels, à quelques exceptions près, il n’est guère possible de mener à bien de longues études.
Ainsi, cette couche de population vit sans arrières, avec une sécurité qui n’est garantie que par sa force de travail.
C’est donc un état de précarité constante que subissent ces ouvriers, surtout en période de récession.
Néanmoins, pour l’ouvrier qualifié, sa force de travail et son efficacité le rendent précisément nécessaire au système économique et par conséquent, il lui est concédé un statut, des droits, des protections: assurances diverses, défense syndicale, indemnités de chômage, voix politique. Le monde ouvrier dispose ainsi de médias, d’organisations professionnelles, d’une représentation parlementaire.
Dans leur ensemble, menacés par la pauvreté, les travailleurs reconnus ne redoutent cependant pas l’extrême pauvreté et demeurent partie intégrante de la société.
Les "nouveaux pauvres"
La "pauvreté-marginalisation". Sur la frange du monde ouvrier reconnu se trouve une population dont la participation à la société est beaucoup plus aléatoire parce que, sur la condition précédente, viennent se greffer des obstacles majeurs: séjour temporaire, âge, famille mono-parentale, qualification professionnelle réduite, couleur de peau …
Ces handicaps supplémentaires restreignent considérablement la possibilité de participer à la vie de la nation et contraignent ceux qui les subissent à couvrir les tâches que personne d’autre ne veut assurer (nettoyage, bâtiment…)
Ils constituent la quasi totalité du monde mouvant des intérimaires et se trouvent de ce fait, avec une défense syndicale pratiquement inexistante.
Pourtant, bien que souvent minimale, l’appartenance sociale demeure, en raison même de la contribution économique de cette couche de population au fonctionnement de la machine industrielle qui a besoin d’une main d’oeuvre d’appoint, souple et à capacité de revendication réduite.
Il en résulte une sorte de consensus social qui permet à cette frange ouvrière de conserver un rythme de vie ouvrier et de se reconnaître dans un combat et dans une dignité, malgré l’extrême précarité de son statut.
Le sous-prolétariat
La "pauvreté-exclusion". Elle frappe une couche de population située au bas de l’échelle sociale ouvrière, et pour laquelle on ne doit plus parler de pauvreté, mais de misère. On entre là dans un monde de travailleurs exclus, le sous-prolétariat Les exclus se heurtent aux mêmes obstacles que ceux précédemment évoqués mais ne reçoivent, eux, aucun moyen, ni matériel, ni culturel, ni moral, d’y faire face.
Leur histoire, leur cheminement, leur condition sont ignorés ou défigurés, ce qui explique que leur identité ne soit faite que d’affronts ou d’étiquettes négatives: "cas sociaux", "inadaptés". Les familles sous-prolétaires, en effet, situées au-delà d’un certain seuil de souffrance, de dénuement et d’humiliation, ne peuvent pas répondre aux exigences de la société; aussi s’en trouvent-elles rejetées.
Ce milieu qui affronte en permanence la malnutrition, la violence, l’inutilité, la non-qualification et le chômage, est contraint de mobiliser toutes ses forces et tout son courage dans une survie. Il ne dispose donc d’aucune ressource sur aucun plan susceptible de lui permettre d’investir et de s’investir dans la vie sociale, culturelle, politique, spirituelle du reste des citoyens, susceptible de lui permettre de s’investir pour un avenir.
La misère aspire en quelque sorte toute l’énergie de ceux qu’elle atteint et c’est précisément cette raison qui la rend transmissible d’une génération à l’autre: l’état de misère crée l’enfermement et l’incohérence, il rend incapable de bâtir la normalité et encore moins la promotion.
Habitat-déchet, illettrisme, travail au rabais et malsain, tel est le lot quotidien du sous-prolétariat, c’est-à-dire environ 55 de notre population, 8-10 millions pour la seule Europe des Neuf.
in: Le Quart Monde. Un peuple en marche (=Igloss spécial No.112/1981)
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