Foi et magie !

Musée et pédagogie ?

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Bien que historien de formation j’avoue que je n’aime pas trop aller visiter des musées (d’arts ou d’histoire). La masse des objets m’assomme normalement et comme je voudrais toujours tout savoir je mets des heures et des heures pour passer en revue quelques salles, et en sortant je ne saurais dire ce que j’ai vu, surtout je ne sais pas l’intégrer dans le reste de mon savoir (historique), et finalement j’oublie. Alors, à quoi bon aller visiter un musée?

Et pourtant comme enseignant je me suis dit, dès mes débuts à l’école, qu’il fallait donner aux élèves, surtout ceux issus de milieux qui n’en ont guère l’usage, le goût d’aller au musée, d’apprendre à voir l’objet historique comme je leur ai appris à lire la source d’époque. Mais n’allaient-ils pas être assommés comme moi? Ma première visite avec une classe fut bien pire encore que je ne l’avais craint. Les questions des élèves concernaient tous les objets, vraiment tous. Impossible donc de répondre à ne serait-ce qu’un quart.

Il me fallait donc bien réfléchir à la fonction des musées, m’initier à une pédagogie du musée. Je suis, en effet, convaincu qu’un élève (et cela vaut certainement aussi pour les "adultes") comprend bien plus aisément un fait historique s’il peut le saisir non seulement par son intellect, par la lecture ou par l’ouïe, mais s’il peut le voir aussi, soit sur diapositive ou dans un livre illustré, ou mieux encore dans la réalité. Le contact avec le musée est donc absolument pédagogique et il est très regrettable que le cadre rigide des horaires scolaires dans l’enseignement post-primaire ne permet pas de visites plus régulières.

Mais pour que le vu soit assimilé, le musée aussi doit remplir certaines conditions: il ne doit pas trop montrer, il doit hiérarchiser les objets présentés ( de sorte que le visiteur

puisse distinguer l’important du secondaire) et il doit replacer l’objet dans un contexte historique. Je suis alors pourquoi la plupart des musées que j’avais vus, et surtout les luxembourgeois, m’avaient toujours fatigué malgré mon approche à priori intéressée: leurs expositions répondaient (et répondent presque) toutes à des critères soit purement esthétiques, soit de totalité voire de prétention, d’ambition. Les directeurs de musées semblent pour la plupart vouloir montrer tout ce qu’ils ont et surtout montrer le plus extraordinaire, le plus rare, ce qui les distingue d’autres musées, ce qui, d’après une certaine logique (capitaliste?), représente le plus de "valeur". Mais aucun souci didactique ne semble les avoir effleurés.

Heureusement les choses ont commencé à changer: Le "Römisch-Germanisches Museum" à Cologne, le musée historique à Metz, et d’autres sont de beaux exemples de musées débarrassés du "trop plein", n’exposant qu’un minimum d’objets, replacés dans un cadre, permettant de comprendre une époque, un milieu, une conception de la vie,…

Au Musée de l’Etat le changement a commencé à devenir visible avec l’ouverture de la section des arts industriels et populaires ( dite improprement folklorique) et son extension progressive de 1978 à aujourd’hui sur une soixantaine de salles. Il faut saluer une fois pour toute l’oeuvre immense accomplie ici par Jean-Luc Mousset et ses collaborateurs (sans oublier que des efforts semblables avaient débuté aussi dans la section gallo-romaine).

Mais même dans cette section le visiteur non-averti ne se retrouvait pas toujours. C’est à cette fin que le Musée vient, enfin, d’éditer un dépliant proposant un parcours et renseignant sur les thèmes des différentes salles. Mais plus important me paraît encore la paru-

tion d’un premier "guide du visiteur":

Jean-Luc MOUSSET, Les pratiques de protection populaires et le culte des saints protecteurs au Luxembourg, Luxembourg 1983, 87pp. (en vente au musée au prix de 120 F).

La courte introduction (3 pages) montre que le visiteur moyen ne peut aucunement comprendre la problématique présente dans les trois (!) salles (présentées ici sur 80 pages!). En effet, l’exposition de ces salles part d’une thèse qui est loin d’être évidente ni acceptée par tous: la magie, voire la sorcellerie sont ici rapprochées de la religion dite chrétienne et on est bien en droit de se demander où passe la limite! A la suite d’études de l’histoire des mentalités les historiens ont constaté que le peuple ne faisait au fait guère de distinction entre les deux domaines: "Dans la société traditionnelle, l’homme primitif était livré sans merci aux forces néfastes visibles et invisibles de la nature. Devant cette situation, divers types de recours s’offraient à lui: la religion, la magie, la sorcellerie ainsi que la médecine empirique. En cas de danger, il n’hésitait pas à passer d’un remède à l’autre ou à choisir directement celui qui lui paraissait être le plus efficace sans faire de distinction entre pratique religieuse et magie, entre croyance orthodoxe et superstition." (p.5) C’est pourquoi J.-L. Mousset a réuni dans ces trois salles "Däwelsgäisse", fer de cheval, "Krautwësch", "Geseente Pällemstreis", images et statues de saints guérisseurs, couronnes contre les maux de tête et extraits de la "Christlichen Zuchtschul" de Nicolaas Cusanus. Quelle différence y a-t-il en effet entre le bris béni placé derrière le crucifix suspendu au-dessus de la porte d’entrée, les amoulettes ou les médailles, les épingles enfoncées dans les bougies devant la statue du "Pëiter Onrou", la procession dansante d’Echternach, les offrandes faites à Saint Antoine de Padoue pour retrouver un objet perdu, les bénédictions de tracteurs à la Saint-Celse ou d’automobiles à la Saint-Christophe? Pratiques superstitieuses

qui montrent bien que le mythe de la christianisation en profondeur des campagnes luxembourgeoises depuis Saint Willibrord a vécu. Pas même l’effort immense des missions populaires après le concile de Trente, au XVIIe siècle, est venu à bout de ces relents de paganisme. Au contraire: le culte de Saint Donat – invoqué contre le tonnerre et la foudre, parce que son nom ressemble à "Donner"! – est attesté dans notre pays pour la première fois en 1684 (p.43) seulement! Certes l’Eglise a supprimé entre-temps nombre de ces saints légendaires dans le calendrier liturgique, mais est-ce à dire que leurs invocations aient toutes disparues? Combien de prêtres continuent de se leurrer en prétendant que ces pratiques "folkloriques" ne

sont pas superstitueuses mais l’expression d’une réelle foi dite populaire? Et que font-ils pour éduquer leurs adeptes vers une foi adulte? Jupp Wagner aimerait certainement voir figurer dans ces salles les rites du baptême: n’est-ce pas de la superstition que de faire "baptiser" son enfant alors que ni le père ni la mère ni d’autres proches ne pratiquent la foi et ne maintiennent plus aucun contact avec la communauté chrétienne célébrante et priante?

Revenons au musée: On aura compris que replacée dans un contexte une telle exposition peut inciter à des réflexions historiques, ou même théologiques dans ce cas, qui dépassent largement l’objet exposé. Oui, on voit que toute une recherche historique reste en somme à faire. C’est alors que le musée remplit sa fonction pédagogique. En tout cas, il est à souhaiter que les 57 autres salles du musée des arts industriels et populaires (sans parler des autres sections!) recevront bientôt leur plaquette (1). Contrairement au directeur (p.4) je pense que la rédaction de tels guides serait plus urgente que l’aménagement de nouvelles salles. La qualité devrait primer la quantité. Et d’ailleurs il serait utile de ne pas en rester à ces opuscules vendus à l’entrée du musée: pourquoi ne pas résumer la problématique de chaque salle par un tableau, ou mieux encore: équiper le musée de points audiovisuels (où un court montage de diapositives permet de replacer les objets exposés dans leur contexte historique) ou de cassettophones portatifs? Des modèles existent à l’étranger. Mais ne brûlons pas les étapes. Un premier pas est fait: Les cartons explicatifs suspendus dans l’escalier montant au grenier "agricole", la combinaison d’objets et de sources écrites (extraits du livre de Cusanus, 1737) dans les salles décrites plus haut – nullement évidente dans un musée! – vont dans la bonne direction.

Ceterum censé: Je pense que tout le monde n’ira jamais au musée, pas même tous les élèves du pays. Il reste donc urgent que le musée consente à diffuser des diapositives de ses objets exposés, de ses fouilles archéologiques, etc. Loin d’avoir pour effet d’éloigner les gens qui auraient "tout vu sur dias", de telles séries inciteraient plutôt à venir au musée voir l’original et le reste! A bon entendeur, salut.

m.p.

(1) en évitant, il est vrai, encore davantage les termes techniques peu connus du grand public ("hagiographie", "action apotropaïque" …) et les citations latines non traduites. En outre, qu’il soit permis de demander s’il ne serait pas utile de faire suivre ou précéder le guide proprement dit d’un article de fond, d’une plume experte, présentant la problématique historique sous-jacente: les problèmes d’histoire religieuse dans ce cas, l’agriculture de l’Ancien Régime ou le rôle social de la bourgeoisie ou… à propos d’autres salles. Car le musée a fait oeuvre de pionnier dans certains de ces domaines!!

"Gedankenfreiheit setzt erst einmal Gedanken voraus."

Markus Ronner

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