La violence impensable: inceste et maltraitance

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Gruyer, F., Fadier-Nisse, M., Dr. Sabourin, P., La violence impensable. Inceste et maltraitance, Editions Nathan, Paris, 1991.

Après les pays anglo-saxons et l’Allemagne, c’est au tour de la France de voir déferler une vague d’informations sur un grave problème qui est celui des abus sexuels qui touchent les enfants. Ce livre, qui vient de paraître aux éditions Nathan, n’est qu’un exemple parmi tant d’autres d’une parution, qui traite des délits sexuels, dont sont victimes les enfants et leurs graves conséquences sur le développement psychologique et somatique.

Si nous avons été informés ces dernières années, grâce au travail de sensibilisation de nombreuses associations, sur le viol des femmes, la prostitution, l’attention s’est portée entretemps sur un constat choquant: le nombre considérable de filles, mais aussi de garçons qui, pendant leur enfance et souvent jusqu’à l’âge adulte, sont soumis à des abus sexuels d’un adulte, et souvent de l’un de leurs parents. L’organisation mondiale de la santé (OMS) définit l’abus sexuel comme étant une "exploitation sexuelle d’un enfant (ce qui) implique que celui-ci est victime d’un

adulte ou d’une personne sensiblement plus âgée que lui aux fins de la satisfaction sexuelle de celle-ci. Le délit peut prendre différentes formes: appels téléphoniques obscènes, outrages à la pudeur et voyeurisme, images pornographiques ou tentatives de rapports sexuels, vil, inceste ou prostitution".

Des chiffres sont difficiles à avancer, mais des études sérieuses ne laissent planer aucun doute sur la gravité du phénomène: une enquête réalisée sur 1511 personnes de 18 à 60 ans dans la région Rhône-Alpes en 1986, laisse apparaître que plus de 6% des personnes interrogées déclarent avoir été victimes d’abus sexuels et ce avant l’âge adulte; dans 2 cas sur 3, l’abuseur était un familier de l’enfant.

Il semblerait que nos sociétés se plaisent à faire du refoulement un fonctionnement plaisant, leur permettant de gommer des réalités évidentes et désagréables. Le Luxembourg, recouvert du voile de sa naïveté candide, ne fait que commencer à parler du phénomène et les informations restent imprécises: jusqu’à présent, ce sont les données cliniques que l’on obtient de certains services de consultation conjugale (comme p. ex. le Planning Familial), d’é-

Guten – Morgen – Küsse

oder einen Kuß aus
lauter Freude
über ein Geschenk

in: "Kein Kübchen auf Kommando"

quipes qui travaillent dans le domaine de l’enfance et de l’adolescence (Centre de Guidance du primaire, post-primaire) qui font penser que le phénomène existe au Luxembourg. Dans les institutions qui prennent en charge des enfants et adolescents de façon résidentielle, aux tribunaux des enfants et dans les mouvements de femmes, de nombreux opérateurs et travailleurs sociaux tirent la sonnette d’alarme. Il est vrai que toutes ces personnes ne peuvent pas profiter des mêmes amplificateurs et supports médiatiques dont bénéficient d’autres secteurs pour sensibiliser l’opinion publique.

Le Luxembourg lave encore plus blanc…

L’on devrait réfléchir sur la façon dont une information sur un sujet aussi critique que celui-ci a le plus de chance d’aboutir à une prise de conscience avec des implications dans le politique, le culturel, le social. Je pense pour ma part que la sensibilisation se limitera à un cercle de professionnels et à quelques autres intéressés. Notre pays ne se montre-t-il pas protégé, imperméable, contre tout ce qu’une culture de débat, de confrontation d’idées pourrait induire comme remise en question? D’ailleurs les partis politiques le savent bien, eux qui se lamentent de n’intéresser plus personne et de constater que le genre "militant" est en voie de disparition. Les femmes et hommes politiques se sont pour une bonne part adaptés à la moyenne des aspirations des Luxembourgeois. Et ces aspirations n’incluent pas la lutte contre les inégalités sociales et la pauvreté, la remise en question de la place des institutions psychiatriques,

Wenn man mich tätschelt
wie einen Hund,
dann wird es mir doch gleich
zu bunt.

in: "Kein Anfassen auf…"

le combat contre les mauvais traitements des enfants, l’intégration des laissés-pour-compte… Tout cela est-il étonnant?

Ne faut-il pas se remettre en mémoire que de façon générale nos systèmes éducatifs (dans la famille, à l’école,…) sont fondés sur le respect de ce que l’autorité a de coercitif et de ce que l’obéissance et la soumission sont une vertu. De tels modèles sont par définition fort immuables; fermés sur eux-mêmes, ils reproduisent toujours et encore plus de la "même chose". Ils conduisent les individus à intégrer les normes, comme valeurs données de l’extérieur; à rechercher dans l’adaptation aux pressions sociales, le calme et la paix intérieure; à faire du savoir, un champ de connaissances à mémoriser et à utiliser le cas échéant comme le ferait un ordinateur. Les projets personnels sont le plus souvent peu différenciés. J’ai toujours été frappé de rencontrer des enfants qui tout en étant très "intelligents", ne savaient pas à quoi pouvait servir lire et écrire, si ce n’était pour avoir de bonnes notes ou pour faire plaisir aux parents, et de ne pas savoir répondre à leur façon aux questions importantes de la vie. Il y a cette rigidité en éducation qui conduit à produire des analphabètes de la vie intérieure, des relations sociales, un vaccin social qui agit comme un filtre et qui annule la critique et conduit à l’autocensure.

Tu dois honorer tes parents même s’ils te déshonorent…

Le livre "La violence impensable" montre bien que les enfants abusés par un de leur parent sont des autocenseurs, car dans cette façon qu’ils ont d’idéaliser leur parent ou les adultes, ils vivent dans la certitude que ces derniers ne peuvent leur vouloir du mal. Les histoires des relations incestueuses d’un parent à son enfant sont des chroniques d’un assassinat psychologique qui, au-delà de symptômes qui ne sont pour la plupart pas univoques, représente la perte de l’enfance.

Les auteurs de ce livre énoncent ce qui pour eux sont des facteurs aggravants des traumatismes:

  • plus l’enfant est jeune, plus l’enfant est en danger
  • si l’abus sexuel est désavoué, l’enfant est soumis à l’interdit de prendre conscience du traumatisme
  • des abus sexuels tels une liaison sont commis sur de longues années
  • l’abuseur peut contraindre l’enfant à éprouver un plaisir sexuel
  • l’absence de preuves matérielles et/ou de traitement judiciaire, une fois qu’un abus a été révélé, sont des désaveux du vécu de l’enfant.

C’est avec beaucoup de finesse que les auteurs établissent le constat qu’il peut y avoir une reproduction de relations incestueuses d’une génération à l’autre en ce sens que l’enfant abusé court le risque – une fois adulte – de "basculer dans le camp des agresseurs". Les auteurs évoquent "les types de satisfaction sexuelle chez l’adulte – (qui sont) obtenus au nom de l’hygiène, de la santé ou de l’éducation de l’enfant".

Le dévoilement de l’abus sexuel par l’enfant est a priori difficile, car "l’enfant abusé à de nombreuses raisons de se taire": dans les familles à transactions

incestueuses, il existe une loi du silence, contraignant chacun et l’enfant en premier à se bâillonner. "L’enfant est pris dans un conflit de loyauté vis-à-vis de son agresseur…".

Le problème de l’inceste et des abus sexuels conduit les auteurs à réfléchir sur les dispositifs sociaux, judiciaires de protection de l’enfance et de prise en charge de ses familles. Sur ce dernier point, ils pensent qu’il y a lieu de remettre en question le "mythe du bon milieu naturel", selon lequel la famille serait dans tous les cas, le cadre le plus propice aux développement de l’enfant. "En effet, il nous faut constater qu’un certain nombre de familles représentent pour l’enfant le lieu de tous les dangers. Nous désignons ce type de familles comme des dictatures familiales".

De façon générale, les transactions incestueuses ont lieu dans des familles où il y a ce que les thérapeutes familiaux appellent une absence de limites et de frontières entre les différents membres. La règle est l’effraction, l’intrusion, la non-différenciation.

Ce type de transactions se retrouve quel que soit le niveau socio-économique et culturel de ces familles, quelle que soit leur appartenance religieuse ou idéologique.

Pour les auteurs, le recours à la loi est un préalable à la thérapie, en ce sens que l’action thérapeutique est complémentaire de l’intervention judiciaire. Ceci présuppose naturellement que les rôles et les compétences des uns et des autres soient clairement définis. Toute une partie du livre est réservée à une analyse de l’incidence de l’action judiciaire sur la thérapie.

En conclusion: Un livre à lire, surtout par des professionnels. Outre de nombreuses informations sur le problème lui-même, ce livre est un excellent instrument de travail: il montre très bien comment il est possible de travailler dans des conditions aussi difficiles. C’est un exemple aussi de l’application et de l’intégration de théories systémiques et psychanalytiques et de la complémentarité du social et du judiciaire.

**Gilbert Pregno, thérapeute familial,

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