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Dans la séance du conseil communal de la ville de Luxembourg du 25 juin 1993 la bourgmestre répondit à une question du conseiller Z. Bernard qu’effectivement une chargée du cours de morale laïque était venue en classe vêtue du tchador. La dame serait mariée à un musulman et aurait donné ses cours en portant un foulard islamique ("islamisches Hals(!?)tuch"). Et la bourgmestre de s’indigner qu’on ait porté visiblement des insignes confessant l’appartenance religieuse (Compte-rendu analytique, p. 118).
Dans cet épisode on pourrait d’abord ne voir qu’une tentative bien provinciale d’imiter à Luxembourg un grand débat qui agite la France depuis quelques mois, parce que d’aucuns croient que la laïcité de l’école est en danger à cause d’élèves qui portent le foulard
pour venir en classe. Mais ne faudrait-il pas défendre alors à d’autres de porter des pendantifs en forme de croix ou d’étoile de David? Quel est le rapport entre l’habit et la fonction? Empêche-t-il d’enseigner ou d’apprendre?
D’autre part cette intervention de la bourgmestre montre son ignorance à propos des habitudes vestimentaires des musulmans. Un voile n’est pas un tchador (1), et un foulard n’est pas un voile! Avouons tout de suite que nous n’aurions pas non plus su dire la différence exacte avant d’entreprendre le présent dossier. Et cette ignorance est une des raisons d’être de ce dossier de "forum". A l’heure où avec l’afflux de réfugiés bosniaques les quelque 3000 adeptes de l’islam constituent la plus grande des communautés religieuses minoritaires au Luxembourg, on n’a plus
le droit d’ignorer leurs habitudes et convictions religieuses, surtout pas si on est un responsable politique.
A quoi mène une telle ignorance, l’ASTI l’a appris en publiant dans un de ses derniers numéros d’"Ensemble" un éditorial intitulé "Bienvenue à l’islam", saluant l’arrivée de réfugiés bosniaques pour attirer l’attention des responsables politiques sur leur confession islamique. Mal leur en prit, car les lettres racistes ne manquent pas d’affluer au siège de l’ASTI (voir encadrés).
An ASTI
Ich war immer ein Anhänger von ihren Ideen für eine integrierende Aktion für Ausländer
dass sie aber jetzt die Pedalen verlieren mit ihrem Appel "Bienvenue à l’Islam" dürfte doch dem Fass den Boden einschlagen
Der Islam integriert sich nie, sehen sie doch was in Algerien geschieht, oder lesen sie keine Zeitung was in Ägypten los ist, oder die Christenverfolgungen in Sudan usw…
Oder wissen sie nichts von den Problemen in Frankreich wo der Islam bereits einen Staat im Staate bildet?
Wie naiv ist ASTI eigentlich?
Mit meiner Unterstützung und von den Kollegen brauchen sie in Zukunft nicht mehr zu rechnen.
Ein "ehemaliger" ASTI-Anhänger
Pour qui ne le savait pas ces lettres montrent comment des stéréotypes et des préjugés dominent largement notre appréhension du fait musulman. L’islam est réduit à son expression extrémiste, l’islamisme à la Khomeiny. Comme si on identifiait le christianisme aux persécutions de sorcières. Ces stéréotypes semblent d’autant plus enracinés dans le subconscient occidental qu’ils ont une connotation religieuse. Il n’est pas exclu qu’ils expriment des peurs qui proviennent de l’époque des Croisades (XIe-XIIIe siècles) ou du temps où les Turcs allaient conquérir la ville de Vienne (fin XVIIe siècle).
Romain Hoffmann
D’autres préjugés ont pour origine des peurs plutôt économiques: Qui ne se rappelle les colères visant les émirs arabes qui avaient osé fermer en 1973 le robinet du pétrole? Cette peur n’a-t-elle pas refait surface lors de la guerre du Golfe, au point d’être la seule explication plausible de l’intervention massive des Américains et de leurs alliés pour défendre le petit Koweït? Pourtant, on sait entretemps qu’en 1973 les compagnies pétrolières avaient bien profité de cette crise pour faire monter encore davantage le prix de l’or noir et pour en faire endosser la responsabilité aux ‚émirs‘ arabes. Et d’autre part le prix du pétrole est aujourd’hui, en termes relatifs, comparé p.ex. au prix du pain, plus bas que jamais! La récente guerre du Golfe n’a fait qu’attiser les peurs, bien qu’elle mit aux prises deux camps arabes et islamiques et démontra que arabisme et islamisme ne sont pas synonymes, loin s’en faut. Sans vouloir offenser personne: combien de lecteurs auraient su d’emblée que le plus grand pays musulman du monde n’est pas arabe, car c’est l’Indonésie (157 sur 180 millions d’habitants)? ou que les sourates du coran sont disposées par ordre de longueur décroissante, sans logique de contenu? La désinformation est d’autant plus grande que des journalistes huppés comme Gerhard Konzelmann et Peter Scholl-Latour ont publié des bestsellers où pullulent préjugés, informations fautives et plagiats (2).
"forum" a donc pensé bon de publier un dossier avant tout informatif. Nous nous sommes adressés à des spécialistes chrétiens ou laïques de l’islam, mais aussi à des adeptes du Prophète pour qu’ils nous disent ce qu’ils croient et quelle est la différence entre la foi islamique telle qu’elle est consignée dans le coran et les exactions des islamistes.
Après un survol historique des origines de l’islam dû à Al Estgen, Roland Schmitz, un Luxembourgeois converti à l’islam, présente une série de concepts fondamentaux de cette religion qui prêtent souvent à controverse de la part des occidentaux. Il met surtout l’accent sur la richesse spirituelle et la tolérance contenue dans le coran. Une courte contribution de Saleem Shaikh présente la situation des non-musulmans, des "dhimmis", dans les Etats islamiques durant les conquêtes. Hubert Hausemer analyse la compatibilité de l’islam avec les droits de l’homme et les dissensions internes de la communauté islamique à ce propos. Victor Weitzel dit les difficultés souvent insoupçonnées même par les mieux intentionnés du dialogue avec les musulmans et les risques que comporterait un échec de l’accueil respectueux à Luxembourg, Serge Kollwelter et René Cescutti se sont entretenus avec les responsables de la communauté islamique à Luxembourg pour parler de certaines pratiques de cette religion qui sont insolites aux yeux des occidentaux et pour connaître leurs problèmes. Il semble bien que l’incompréhension, pour ne pas dire l’insouciance des autorités luxembourgeoises face aux doléances légitimes de cette communauté y favorise la montée en puissance des courants islamistes. Jusqu’à présent on leur refuse même un bout de terre où ils pourraient enterrer leurs morts selon leur rite!
Norbert Campagna s’appuie sur des publications de Bassam Tibi pour analyser le phénomène du fondamentalisme islamique et ses fondements idéologi-
ques. Il est vrai qu’on peut se demander si Tibi ne conforte pas les préjugés occidentaux en reprochant à l’islam de ne pas encore avoir eu de ’siècle des Lumières‘, de ne pas encore faire la distinction entre l’homme religieux et l’homme tout court: ne corrobore-t-il pas ainsi l’image d’un islam ‚médiéval‘, violent, irrationnel? Et puis cette absence de ‚Aufklärung‘ n’est-elle pas aussi imputable aux gouvernements arabes qui au lieu de soutenir des courants réformistes à l’intérieur de l’islam les ont plutôt opprimés, avec l’aide de gouvernements occidentaux, de peur de voir chanceler leurs trônes monocritiques? Norbert Campagna présente la situation actuelle en Algérie alors que Jörn Schulz examine celle de l’Iran, deux pays où le mouvement islamiste est au pouvoir ou risque d’arriver bientôt au pouvoir.
Les récentes élections législatives en Jordanie ont cependant bien montré qu’il ne faut jamais oublier le contexte socio-économique pour analyser un phénomène religieux. Si tous les commentateurs occidentaux ont été unanimes à saluer la défaite électorale du mouvement islamiste des Frères musulmans parce qu’elle favorisera le processus de paix au Proche-Orient, rares ont été ceux qui ont montré que les 18 sièges (contre 32 dans la chambre sortante) qu’ils ont néanmoins conquis ont été obtenus essentiellement dans les villes et quartiers les plus pauvres: à Zarka, deuxième ville de Jordanie, où le taux de chômage est élevé, dans les quartiers pauvres de l’est d’Amman, où sont installés les camps de réfugiés palestiniens. Dans ces régions démunies les Frères musulmans comblent, selon la correspondance du ‚Monde‘ (10/11/1993), Françoise Chipaux, par leur action sociale les déficiences de l’Etat jordanien. En Algérie aussi les succès du Front islamique ne deviennent compréhensibles que si l’on sait les déceptions et désespoirs qu’a suscités l’inaction du
An die Arschlöscher vom ASTI-CLUB
Was sagen sie jetzt mit ihrem Slogan ‚Bienvenue aux musulmans‘ zu der Entführung in luxemburg-stadt? Hoffentlich klaut ein musulmane ihr Auto, entführt ihre Kinder und fickt ihre frauen (all die aus dem Comité) Dann habt ihr endlich Ruhe Araber raus!
pouvoir en place face à des maux qui ont pour nom analphabétisme, pauvreté, chômage, faim. Et en Iran, les Khomeiny n’ont-ils pas combattu et réussi dans leur lutte, parce qu’ils avaient en face d’eux un régime autoritaire, corrompu, soutenu à bout de bras par l’occident pour des raisons économiques et stratégiques évidentes? Raymond Klein revient sur ces conditions sociales de l’essor de l’islamisme à propos d’un livre de Gilles Kepel.
Parler de l’islam n’est pas facile, parler à un musulman sans doute encore moins. La distinction classique en occident – mais pas depuis très longtemps! – entre foi et politique, entre Etat et religion,
entre nation et communauté religieuse, y est largement inopérante. L’exiger de la part des musulmans, est-ce vraiment un progrès? La rationalité occidentale peut-elle prétendre à l’universalité? Certes, la spiritualité religieuse islamique semble dégénérer ici et là en des mouvements irrationnels et violents, mais ‚vécue avec sérénité et dans le respect d’autrui, toute religion est une force plutôt qu’une menace‘ (Antoine Fouchet, La Croix, 30/6/1993). Or sérénité et respect d’autrui ne sont possibles qu’à celui qui sait que sa propre identité (physique et spirituelle) est respectée, qui n’a pas besoin d’avoir peur de mourir
Charia, fatwa, umma… Petit lexique islamique
Ayatollah: ‚Signe miraculeux de Dieu‘; chez les chiites, terme honorifique désignant un théologien reconnu par ses pairs. Les ‚grands ayatollahs‘ sont considérés comme des ’sources d’imitation‘ pour les fidèles.
Calife: successeur du prophète Muhammad (Mohammed) comme chef politique des musulmans. Les quatre premiers califes ayant succédé à Muhammad (Abou Bakr, Omar, Osman et Ali) de 632 à 661 sont traditionnellement considérés comme les califes ‚bien guidés‘.
Charia: loi canonique de l’islam élaborée à partir du Coran, des Hadiths et de deux procédés permettant une actualisation permanente: le consensus des experts et le raisonnement analogique.
Chisme: courant de l’islam qui rassemble environ 15% des musulmans et qui est lui-même divisé en de nombreuses communautés de foi différentes. Les plus nombreux sont les chiites duodécimains, actuellement au pouvoir en Iran. Les druzes du Liban, les alaouites de Syrie, les zaydites du Yémen, les ibadites d’Oman, les ismaéliens de l’Agha Khan relèvent également de ce courant.
Dhimmi: ‚protégé‘: membre de l’une des religions du Livre (judaisme, christianisme, mazdéisme) auquel la Charia confère un statut mêlant protection (le dhimmi peut pratiquer sa religion librement en terre d’islam) et astreinte (il est soumis à un impôt spécial, ne peut faire de prosélytisme et ne peut prétendre à certaines fonctions étatiques).
Fatwa: avis ou décret juridique délivré par un spécialiste du droit islamique faisant autorité.
Hadith: parole ou acte attribué au Prophète et dont la compilation, réalisée durant les trois premiers siècles de l’islam forme l’un des socles de la loi islamique.
Hégire: ‚retraite, exode‘: désigne particulièrement l’exil du prophète Muhammad en 622, lorsque celui-ci doit quitter sa ville natale de La Mecque où ses premiers enseignements se heurtent aux croyances de la société locale. Il se réfugie alors à Médine. Cette date marque le début de l’ère musulmane.
Imam: ‚Celui qui est devant‘, le guide. Un imam dirige la prière dans chaque mosquée; par extension, comme dans le cas de Khomeini en Iran, celui qui guide la commu-
nauté. Chez les chiites, le terme désigne en outre une lignée de descendants du Prophète appartenant à la famille du quatrième calife, Ali, et qui aurait reçu des qualités spirituelles spéciales.
La chaîne de descendance s’est interrompue au Ile ou au IIIe siècle de l’Hégire, selon les écoles de foi, et le dernier imam reviendra à la fin des temps pour inaugurer le règne de justice.
Jihad: ‚effort‘, ascèse : par extension, guerre sainte.
Mollah: En Iran, terme vague, plutôt péjoratif, désignant un clerc.
Sunnisme: islam de la tradition (‚Sunna‘); courant principal auquel adhère environ 85% des musulmans dans le monde.
Ouléma: clercs de l’islam. Le ‚alim‘ (singulier de ouléma) est un lettré, le savoir par excellence étant traditionnellement celui des sciences religieuses. Le clerc spécialisé dans le droit et la jurisprudence musulmane est le faqih.
Umma: communauté des croyants musulmans.
in: La croix L’événement 23/24.5.1993
de faim ou de mourir sans pouvoir obéir aux préceptes de sa foi. Seul celui qui a conscience de ces difficultés et des stéréotypes auxquels il risque de succomber parfois inconsciemment peut engager le dialogue avec quelque chance de succès.
La Bosnie a été le seul pays au monde, où chrétiens et musulmans avaient réussi à engager le dialogue, à vivre ensemble, où l’islam avait adopté un visage européen: la polygamie n’y était plus qu’un vieux souvenir; les femmes n’y portaient plus le voile; l’enseignement et la prière ne se faisaient plus en arabe coranique (3). Ce sont les Serbes en majorité
orthodoxes qui y pratiquent la purification ethnique. Ce sont le Croates pour la plupart catholiques qui ont détruit le vieux pont de Mostar. m.p.
(1) Tchador: vêtement couvrant la tête et tombant jusqu’aux pieds; foulard: carré d’étoffe qu’on met autour du cou ou qu’on porte sur la tête.
(2) Lire: Gernot Rotter, Allahs Plagiator, Palmyra-Verlag; Verena Klemm/Karin Hörner (Hrg.), Das Schwert der ‚Experten‘ – Peter Scholl-Latours verzerrtes Araber- und Islam-Bild, Palmyra-Verlag.
(3) Rupert Neudeck, Bosnien – europäische Brücke zur islamischen Welt, in: Orientierung 56 (1992), S. 207-211; cf. Smail Balic, Das unbekannte Bosnien, Europas Brücke zur islamischen Welt, Böhlau Verlag, Köln, 1992.
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