Les mesures d’intégration proposées par le MEN

Un entretien avec Siggy Koenig, attaché au ministère de l'Éducation nationale

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Un entretien avec M.Siggy Koenig, attaché au Ministère de l’Éducation nationale

"forum": Quand on parle des problèmes des enfants immigrés dans le système scolaire luxembourgeois, on pense essentiellement à l’école primaire. C’est une tendance à l’ASTI, c’est vrai aussi pour deux ou trois dossiers de "forum". Parmi les 40 mesures que le ministre de l’Éducation nationale s’était proposé de prendre, figurent pourtant aussi des mesures qui concernent l’enseignement secondaire classique et technique.

Siggy Koenig: Il faut dire que l’ensemble des enfants qui fréquentent le primaire se retrouvent au post-primaire et qu’il est évident que cet ordre d’enseignement doit à son tour tenir compte de leur présence. Disons tout de suite que le secondaire classique, du fait qu’il prépare aux études universitaires, subit davantage de contraintes que l’enseignement secondaire technique (EST), qui a une finalité plus professionnelle. La grande majorité des enfants d’immigrés se retrouve par conséquent dans l’EST. Cela ne leur enlève d’ailleurs pas toutes les chances qu’ils auraient au classique, puisque certaines formations du technique mènent également au bac et à l’université.

Pour présenter de façon systématique les mesures qui ont été prises dans le but d’une meilleure intégration des élèves immigrés dans le secondaire, je parlerais de trois trains de mesures. Une première série de mesures consiste à rendre accessible le certificat de réussite d’une classe de 9e à tous les élèves confiés à l’EST, luxembourgeois et étrangers. Un deuxième train de mesures concerne la formation professionnelle: comme pour l’ensemble du marché du travail, 50% des actifs sont d’origine étrangère, il ne s’agira plus d’exiger, au moment de l’embauche, qu’ils maîtrisent tous la langue allemande. En d’autres termes: il faut donc envisager de proposer dans nos lycées des voies de formation professionnelle à régime francophone. Dans l’enseignement secondaire classique, la principale mesure en faveur d’une meilleure intégration consiste à valoriser la langue portugaise et à l’enseigner comme 4e langue au même titre que le sont l’italien et l’espagnol. A la rentrée, il n’y avait pas de candidats pour cette 4e langue; nous allons faire une campagne de sensibilisation dans le courant de l’année scolaire.

Le cycle inférieur de l’EST

"forum": Passons d’abord en revue les mesures introduites à l’EST au cycle inférieur visant à mettre tous les enfants à un niveau linguistique leur permettant de poursuivre en 10e. Comment ça se passe concrètement? Je sais qu’un certain nombre de lycées techniques ont pris des initiatives dans ce sens – certaines sont présentées dans le présent dossier de "forum" -, mais on a bien l’impression qu’il s’agit plutôt d’initiatives privées soit d’enseignants particuliers, soit de directeurs.

Siggy Koenig: Il est tout-à-fait positif que des initiatives locales aient été prises depuis quelques années. Tantôt on offrait aux enfants immigrés un cours d’allemand renforcé, tantôt on offrait des cours bilingues. Ces initiatives ont contribué à préparer le terrain. Cependant, il était difficile de faire circuler l’information sur ces initiatives.

On a depuis cherché à systématiser ces mesures, ce qui n’est pas facile au vu de la diversité de types d’enfants immigrés au Luxembourg. Il y a les primo-arrivants, il y a ceux qui ont fait toute leur scolarité primaire au Luxembourg, puis il y a tous les cas intermédiaires. Qui plus est, à une immigration qui jusqu’à une date récente était d’origine germanophone s’ajoute aujourd’hui une immigration originaire d’Europe centrale et orientale.

Actuellement, nous distinguons trois possibilités d’intégration progressive dans l’EST. D’abord aux élèves immigrés qui ont fréquenté l’école primaire luxembourgeoise et qui continuent à avoir des difficultés à maîtriser la langue allemande, nous proposons les classes à langue véhiculaire française (LF): ces élèves passent normalement leur examen d’admission en 7e; s’ils réussissent en français et en mathématique et s’ils obtiennent au moins 20 points, ils sont admissibles de plein droit à l’EST et peuvent opter pour une classe LF où ils suivent le même programme que les élèves de classes traditionnelles. La première différence consiste à leur enseigner l’histoire, la géographie et la biologie en français. Au début, les élèves éprouvent quelques difficultés d’adaptation parce qu’à l’école primaire ils ont appris le vocabulaire spécifique en allemand; par la suite on constate que ces élèves qui, avant, restaient muets

La grande majorité des enfants d’immigrés se retrouve dans l’EST. Cela ne leur enlève d’ailleurs pas toutes les chances qu’ils auraient au classique, puisque certaines formations du technique mènent également au bac et à l’université.

dans les classes traditionnelles, et qui avaient également des difficultés à s’exprimer correctement par écrit, retrouvent leur envie de communiquer et participent activement au cours. Le cours d’allemand qui leur est prodigué est basé sur une méthode suisse, assez exigeante, à progression rapide, mais adaptée à des élèves non germanophones. Le professeur inclut progressivement des chapitres du programme traditionnel. Cela nous permettra de faire accéder à la fin de la classe de 9e une série de ces élèves à un niveau linguistique traditionnel. Ces mesures qui pour l’instant sont appliquées au niveau régional sont mises en oeuvre dans trois lycées techniques du pays.

"forum": Ces mesures sont assez peu connues…

Siggy Koenig: Pour diffuser ces informations, nous avons d’abord suivi la voie classique en les annonçant dans la circulaire d’avril aux instituteurs. Les titulaires des classes d’accueil en ont été informés lors d’une journée d’information et d’échanges organisée par l’ISERP.

Parallèlement, en vue d’informer les parents, nous avons publié des communiqués en plusieurs langues dans la presse, y compris la presse destinée aux immigrés. Il est vrai que certains parents étaient réticents parce qu’ils avaient peur que leur enfant n’apprenne pas suffisamment d’allemand pour suivre une filière menant au bac technique. C’est un raisonnement qu’on comprend, et il est normal que des réformes et des campagnes qui n’en sont qu’à leurs débuts ne provoquent pas de grands changements.

"forum": Un raisonnement qu’on rencontre aussi chez les Luxembourgeois: les parents pensent toujours devoir assurer à leurs enfants la meilleure formation disponible, sans tenir compte des facultés réelles de ceux-ci.

La formation professionnelle

Siggy Koenig: Le deuxième train de mesures concerne les enfants d’immigrés récents âgés de 12 à 15 ans venant de pays romannophones. Au début, ces jeunes qui connaissaient en tout cas le français comme langue de communication, étaient orientés vers le Centre de langues pour suivre des cours intensifs d’allemand. 20 leçons d’allemand par semaine, c’était trop demander d’eux; aussi avons-nous créé cette filière d’intégration dite AL avec 10 à 12 leçons d’allemand hebdomadaires; les autres branches sont alors articulées un peu autrement (histoire et géographie sont p.ex. combinées en une seule branche). En fin de 9e, ces élèves connaissent le français et ont un bon bagage en allemand. Mais il est trop tôt pour tirer des conclusions sur leurs aptitudes réelles à poursuivre leurs études en direction d’un bac technique.

Le troisième groupe est composé d’enfants d’immigrés récents venant des pays d’Europe centrale surtout, ou encore d’Asie, mais qui ne savent s’exprimer ni en français ni en allemand. L’EST a clairement pris l’option de scolariser ces élèves en français. On ne peut exiger de ces élèves qu’ils apprennent d’emblée deux langues qui leur sont

totalement étrangères, auxquelles viendrait s’ajouter l’anglais à partir de la 8e. Pour eux, seule une formation professionnelle francophone est envisageable. S’ils veulent faire d’autres études, ils devront se tourner vers les pays voisins.

"forum": Et cette formation professionnelle francophone, aux cycles moyen et supérieur de l’EST, existe pour quelles professions?

Siggy Koenig: Retenons d’abord que le régime technique, qui mène au bac, ne sera pas dédoublé par une voie francophone. L’élève qui passe son bac au Luxembourg doit maîtriser le français et l’allemand. C’est une décision qui a été prise en matière de politique éducative.

Tel n’est pas le cas pour les formations du technicien qui mènent au diplôme de technicien et non au bac, ainsi que pour les formations menant au CATP, dans lesquelles il est possible d’introduire des voies à formation francophone. En prenant les premières initiatives, nous avons pris garde d’ouvrir des voies francophones dans des formations autres que celles qui sont à faible technicité ou à faible rémunération: on nous aurait reproché d’y drainer intentionnellement les enfants d’immigrés. Il reste cependant que pour les jeunes filles, le choix demeure limité si elles ne veulent pas entrer dans des formations qui sont certes à leur mesure, mais qui ne cadrent pas avec les conceptions traditionnelles du travail des femmes.

Pour le moment nous proposons une formation francophone dans le régime de technicien en électrotechnique; à partir de l’année prochaine nous y ajouterons le technicien en automobile. Il faut dire qu’ouvrir une filière francophone, c’est facile à dire: les difficultés pratiques sont considérables. La première étant celle de la formation des enseignants. La majorité des maîtres de cours pratique a été formée dans un environnement germanophone. On ne peut les forcer du jour au lendemain à donner leurs cours en français. La deuxième difficulté provient du fait que les manuels scolaires dans ces domaines sont désuets et ne correspondent ni aux programmes, ni aux méthodologies pour lesquels nous avons opté. Les enseignants seront donc pratiquement contraints à rédiger leurs cours.

"forum": Cela ne signifie-t-il pas qu’à l’étranger ce genre de formation passe davantage par l’oral que par le livre?

Siggy Koenig: Non, cela signifie que le technicien est formé en France de façon plus abstraite que chez nous. Dès qu’on veut se rapprocher de la pratique, tel que nous le concevons en électrotechnique ou pour les mécaniciens, on ne trouve plus de supports.

En ce qui concerne la préparation du CATP, nous proposons également des formations francophones en électrotechnique et en mécanique, ainsi que certaines formations qui fonctionnent depuis plus longtemps de façon bilingue, comme en coiffure, en alimentation, en vente. Dans toutes les formations menant au CATP, les questions d’examen sont présentées dans les deux langues; les apprentis peuvent répondre dans la langue de leur choix. De

Il faut dire qu’ouvrir une filière francophone, c’est facile à dire: les difficultés pratiques sont considérables.

même lors de l’épreuve pratique qui a lieu sous forme d’entretien. Reste le problème du secteur de la formation commerciale. Les entreprises présentées par la Chambre du commerce maintiennent leurs exigences en ce qui concerne les connaissances en allemand.

Il faut dire qu’abstraction faite de la certification, la question des connaissances minimales en allemand demeure un problème réel. N’importe quelle personne active sur le marché de l’emploi luxembourgeois sera confrontée un jour ou l’autre à des textes en allemand, ne serait-ce que pour lire le mode d’emploi d’une machine. Nous nous demandons donc s’il ne faut pas introduire pour ces élèves – à titre optionnel – un cours d’allemand qui leur donnerait au moins une compréhension passive de l’allemand. Mais nous n’en sommes qu’au stade de la réflexion.

"forum": Ce problème se pose pourtant aussi pour les milliers d’élèves qui ont choisi de faire leur scolarité en Belgique et qui reviennent sur le marché de l’emploi luxembourgeois et qui trouvent quand même un patron, sans connaissances approfondies de l’allemand.

Siggy Koenig: D’après les informations récentes que nous avons reçues, les patrons regrettent en effet un appauvrissement de leurs nouvelles recrues qui souvent ne parlent plus qu’une seule langue. S’il s’agit d’employés dynamiques qui veulent avancer dans leur carrière, de techniciens par exemple, ils apprennent très vite les langues qui leur font défaut, y compris le luxembourgeois. Ceux-là savent se débrouiller, mais il est vrai qu’on pourrait leur faciliter la tâche s’il existait une formation professionnelle continue avec une méthode appropriée pour apprendre ces langues sous un aspect fonctionnel.

"forum": Ai-je bien compris que la Chambre des Métiers est plus favorablement disposée à ouvrir une filière francophone pour certains métiers que la Chambre de Commerce?

Siggy Koenig: Entendons-nous bien, la compétence de la Chambre de commerce ne se limite pas seulement aux formations commerciales, elle s’étend également à de nombreuses formations du secteur industriel et du secteur de la vente, de la restauration. Dans l’ensemble de ces formations, la Chambre de commerce ne voit pas d’objection à proposer des formations francophones, sauf pour les formations commerciales de l’employé de bureau et de l’employé de banque.

"forum": Pourquoi n’as-tu pas nommé la section bâtiment parmi les filières francophones?

Siggy Koenig: Pour la raison que dans la section bâtiment nous avons plus d’élèves qui suivent la formation du technicien, que d’élèves au régime professionnel menant au CATP. Le nombre de ‚CATPistes‘ est très réduit.

"forum": Ils poursuivent leur formation à l’étranger ou bien l’ont faite avant d’immigrer au Luxembourg…

Siggy Koenig: C’est peut-être le cas, mais il faudra de toutes façons réfléchir à rendre ces formations plus attrayantes. Malheureusement tous les métiers ayant trait au travail du métal, de la pierre, sont en très forte régression et ce n’est pas en créant une formation francophone qu’on les revalorisera. Il est évident que les élèves étrangers raisonnent comme leurs copains luxembourgeois et délaissent ces formations. Alors si une formation ne recrute que cinq ou sept apprentis, on ne pourra pas scinder la classe en deux régimes linguistiques.

Le régime technique

"forum": Revenons au régime technique: aucun régime de langue spécial n’y est prévu. Pourtant un certain nombre d’élèves étrangers réussissent à accéder au cycle supérieur et à obtenir leur bac technique, mais avec de sérieux problèmes en allemand. Pourquoi ces élèves n’ont-ils pas le droit – qui existe pour la plupart des élèves du secondaire classique – à savoir de laisser de côté en année terminale une des trois langues?

Siggy Koenig: Nous avons déjà changé cela. Dans les nouvelles classes du régime technique telles qu’elles sont mises en place depuis 1993, nous avons trois divisions: administrative et commerciale, technique général, paramédical et social. En division administrative et commerciale les trois langues: français, allemand et anglais, resteront bien sûr obligatoires. En division technique générale, les élèves pourront opter à partir de la 12e pour deux des trois langues proposées. La nouvelle classe de 12e débutera en septembre 1995. Nous ne savons pas encore quel sera le choix des élèves; il serait dommage que les élèves luxembourgeois renoncent au français, et qu’au niveau de la formation postsecondaire on assite à une bipartition culturelle des élèves sortant de l’EST, les uns continuant leurs études exclusivement dans les instituts et écoles allemands et autrichiens, les autres s’orientant vers les écoles belges et françaises, avec tout ce que cela peut entraîner dans le futur au niveau d’une formation technique supérieure, d’une conception de l’entreprise et du choix du matériel technique.

G. Seyfried

Dans l’optique d’une politique d’intégration, ces bifurcations ne seraient pas sans problème. C’est pourquoi il faudrait voir si dans chacun des cas où nous avons diminué le poids et le volume des langues pour éviter que dans une formation professionnelle, l’apprentissage des langues ne se transforme en surcharge, avec à la clé la sélection, il ne faudrait pas offrir systématiquement l’apprentissage de la 3e ou 2e langue comme option. Pour l’heure, nous songeons à introduire un module optionnel dans la formation du technicien. Encore faudra-t-il s’entendre sur la finalité de l’enseignement des langues dans le cadre d’une formation qui, on ne le répète jamais assez, est professionnelle. L’enseignement des langues ne peut être ni exclusivement à finalité culturelle, ni exclusivement à finalité professionnelle. Le positionnement n’est pas chose aisée, étant donné qu’il touche également à la conception que l’enseignant de langues a de sa mission.

La formation des enseignants

"forum": Il est vrai qu’il faudra une réflexion approfondie sur la place de l’enseignement des langues dans le cadre d’une formation professionnelle. Mais venons-en à la formation des enseignants qui devront quand même être préparés à ces situations tout-à-fait nouvelles… Et cela vaut autant pour ceux qui exercent leur profession depuis longtemps que pour ceux qui s’y préparent.

Siggy Koenig: Il est certain que l’enseignement devient de plus en plus complexe, que les classes deviennent de plus en plus hétérogènes, et que cela ne facilite pas la tâche de l’enseignant. Depuis plusieurs mois, les discussions autour de la mission de l’enseignant et de sa formation dans le cadre du stage pédagogique ont démarré. Je pense que cette discussion ne sera pas close de si tôt; le principal problème sera de dépasser l’équation: vocation professionnelle = transmission d’une discipline

scientifique. Il va falloir préparer les enseignants à des situations où la pédagogie, voire la sociologie prime sur la discipline scientifique, sans que pour autant leur idéal ne soit dévalorisé.

Le secondaire classique

"forum": Peut-être encore un mot sur le secondaire classique. Le nombre d’élèves d’origine étrangère y est certes moins important, donc il peut paraître superflu d’y prendre des mesures spéciales. Mais une telle attitude accepterait que les élèves étrangers seraient moins intelligents que les luxembourgeois et donc ne parviendraient pas au niveau du secondaire classique.

Siggy Koenig: Je ne le dirais pas de cette façon. Mais il me paraît juste de ne pas tout expliquer par le problème des langues. Les élèves luxembourgeois issus des milieux moins favorisés ont toujours eu des difficultés dans l’enseignement secondaire; chez un grand nombre d’élèves étrangers, handicap social et handicap linguistique cumulent.

"forum": Et la réponse est d’offrir dans l’EST des voies qui mènent quand même au bac.

Siggy Koenig: Oui, en ce sens que la valorisation d’une formation technique ne consiste pas à la définir par rapport à la formation classique, en s’évertuant à démontrer qu’en langues par exemple les élèves du technique peuvent faire presque aussi bien, mais pas tout-à-fait aussi bien que les élèves du classique. Les élèves du technique obtiennent un bac parce qu’ils ont d’autres connaissances, parce qu’ils savent faire d’autres choses, et que la société a besoin de cette autre qualification et qu’elle la reconnaît comme équivalente à la qualification classique.

"forum": Merci pour ces explications.

L’interview a été enregistrée le 9/11/1994 par m.p.

Il va falloir préparer les enseignants à des situations où la pédagogie, voire la sociologie prime sur la discipline scientifique, sans que pour autant leur idéal ne soit dévalorisé.

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