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"Inventing Luxembourg", une critique.
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Il n’y a pas d’immaculée conception des sciences humaines. C’est ce qu’ont voulu rappeler les « nouveaux historiens » de l’Université du Luxembourg dans leur ouvrage de synthèse, Inventing Luxembourg. Ils y revisitent les « représentations du passé de l’espace et du langage » luxembourgeois des deux derniers siècles. Inventing Luxembourg se donne comme objectif de faire table rase d’une histoire « nationale ». Après une histoire qui s’écrivait à la première personne du pluriel, place donc à une histoire qui s’écrit au deuxième degré.
Bernard Thomas
Inventing Luxembourg, le dernier ouvrage signé par Pit Péporté, Sonja Kmec et Benoît Majerus, la nouvelle génération d’historiens « dominants » regroupés autour de Michel Margue, doyen de la Faculté des Sciences Humaines à l’Université du Luxembourg, suit un Lieux de mémoire qui, malgré de nombreuses contributions intéressantes, s’était révélé décevant. Peu problématisé, peu conceptualisé, Lieux de mémoire avait livré une mosaïque assez confuse des modalités de construction du discours national¹.
Plus structuré, mieux problématisé, plus unitaire et homogène aussi (les différentes parties ne sont pas signées²), Inventing Luxembourg se présente comme un ouvrage scientifique, destiné à une communauté de chercheurs internationale, et anglophone. Or, d’entrée, on remarque que pour un ouvrage qui se veut « firmly embedded in the constructivist paradigm », les auteurs de Inventing Luxembourg déconstruisent très peu leur propre position au sein de cette « production de sens » que serait, d’après eux, l’histoire. Pourtant ils notent : « Scholarly ‚producers of meaning‘ are probably less heavily influenced by official ideologies, but they nonetheless remain closely linked to a political, academic and cultural context, which is no less influential. »
2010 : le contexte
Commençons donc par une contextualisation. Inventing Luxembourg est l’aboutissement du projet de recherche académique « Histoire, Mémoire, Identités » – identités au pluriel, bien entendu – financé par le FNR à hauteur de 291 984 euros. En 2003 encore, le programme VIVRE, au sein duquel « Histoire, Mémoire, Identité » s’était déroulé, avait pu postuler que « trouver une solution à la question de
la définition d’une identité collective à la fois fédératrice dans le présent (ralliée p.ex. à la monarchie, la constitution, une éthique partagée) et ouverte sur le futur, constituera une nécessité absolue en termes de cohésion sociale ». Cela avait pu amener un Paul Zahlen, dans une critique parue dans forum à écrire : « En ne renonçant pas tout simplement à l’emploi du concept ‚identité‘, les tenants du projet semblent ménager la chèvre et le chou : maintenir un concept porteur (mais très contestable) tout en le critiquant.³ » Première surprise donc à la note de bas de page n° 39 de Inventing Luxembourg : « In this study, we seek to avoid the term ‚identity‘, as we do not want to define its content. »
Qu’en est-il du contexte politique et culturel dans lequel ce livre paraît ? Sonja Kmec, dans une interview au Télécom, avançait que « possiblement nous vivons une époque qui, par peur de la mondialisation, est à nouveau marquée par des discours nationaux.⁴ » L’air du temps serait-il donc au repli identitaire ? C’est en tout cas ce qu’affirmait Zygmunt Bauman pour qui « the frantic search of identity is (…) the side effect and by-product of the combination of globalising and individualising pressures, and the tensions they spawn⁵ ».
« (…) no existence outside the human mind »
La clé de Inventing Luxembourg n’est livrée qu’à la fin, dans la conclusion. Nous y lisons : « Que faut-il pour faire une nation ? Il faut un territoire, une langue et un passé commun, et dans le cas luxembourgeois, un quatrième élément : la bonne volonté des États voisins. » Signé : Gilbert Trausch. Extrait d’un manuel pour les classes de 10ᵉ, ce passage sert de fil conducteur aux auteurs, fil conducteur qu’ils re-
Inventing Luxembourg met à nu les techniques d’une mécanique discursive : téléologie, identification, anachronisme.
tissent à contre-poil : l’histoire nationale est analysée comme « master narrative », le territoire comme « stratégie discursive » soit « centrifuge », soit « centripète », et le luxembourgeois comme outil d’intégration et d’exclusion. Et on met les points sur les « i » : « Nation » and ’nationalism‘ have no existence outside the human mind (…). A scholarly analysis of the nation’s representations remains the only means of recognizing their ’nationalised‘ character and thus the only means of overcoming them », note-t-on dans la conclusion. Vingt-six ans après la parution de Imagined Communities de Benedict Anderson et de The Invention of Tradition édité par Eric Hobsbawm et Terrence Ranger, le paradigme constructiviste semble donc bel et bien avoir atterri au Grand-Duché.
Inventing Luxembourg dégage les axes autour desquels le discours national s’articule, et ceci à trois périodes dans le temps : durant les dernières décennies du « long XIXe siècle » (reflétant la montée générale en Europe du nationalisme), durant les années 1930 et 1940 (la Deuxième Guerre mondiale comme menace, puis comme souffrance et cicatrice) et, finalement, ces dernières trente années, avec un climax dans les années 1980 (« as a reaction to the accelerated process of European integration increased and facilitated migration »). Quant au processus de nationalisation, les auteurs notent : « it serves an integrative purpose, yet exclusion is its inevitable corollary ». Sa fonction : « provide political and cultural legitimacy to the operating authorities. »
Le prototype
Inventing Luxembourg s’ouvre sur 16 pages d’analyse du Manuel d’histoire nationale d’Arthur Herchen6, sous le titre « Master Narrative as presented by Arthur Herchen ». L’histoire d’Arthur Herchen, publiée en 1919, alors que le Grand-Duché s’avançait sur le fil du rasoir, est présentée comme l’archétype même de l’histoire nationale qui structurera « pour des décennies » le discours national. Il serait devenu le mainstream idéologique, « particularly amongst the monarchist elements of the conservative-liberal bourgeoisie that dominated the nineteenth century and the Catholic viewpoint of the broader population ». Ce master narrative émerge dans un contexte marqué par la montée du catholicisme politique qui, sous le signe du nationalisme, fêtera ses noces avec une monarchie depuis peu catholique. Les auteurs d‘Inventing Luxembourg retracent comment, autour de 1890, l’historiographie passe d’une hégémonie politique libérale et orangiste, gravitant autour de François-Xavier Würth-Paquet (1801-1885) à une hégémonie catholique et conservatrice, structurée par la société Ons Hémecht, dont les tendances cléricales étaient dès son lancement en 1894 évidentes (ses présidents étaient d’ailleurs pour la plupart des prêtres ordonnés).
Jusqu’en 1972, le Manuel d’histoire nationale de Herchen sera réédité neuf fois [sic] dans des versions
révisées par Nicolas Margue et par Joseph Meyers. Il s’y fabrique une histoire sérielle et linéaire dont le tour de magie passe principalement par l’établissement d’un lien de continuité reliant le « glorieux » Moyen-Âge au XIXe siècle. Les auteurs dépoétisent l’Histoire nationale de Herchen ; ils mettent à nu les techniques d’une mécanique discursive : téléologie, identification, anachronisme.
Diffusion et circulation
Mais, cette histoire, qui l’a lue ? Comment a-t-elle agi ? Au-delà de la simple exégèse, Péporté, Kmec, Majerus et Margue se proposent de quantifier le master narrative sous le rapport de sa diffusion et de sa circulation. Dans la conclusion on note : « The ’nationalisation‘ of history preceded that of the language ; it was driven first by erudite scholars, later by poets and writers, and finally taken up by the monarch and politicians. » Mais, concrètement, cela devient très vite très vague : « It is impossible to quantify the usage of history textbooks precisely and some factors suggest that such textbooks were actually employed less widely than one might expect » ; note-t-on, puis, quelques lignes plus tard : « Nevertheless, there is still good reason to suppose that Herchen’s Manuel remained a powerful medium. »
La construction issue du master narrative qui s’est probablement le plus profondément enracinée dans le conscient collectif luxembourgeois est probablement celle des « dominations étrangères ». Sans doute parce qu’elle livrait un schéma d’interprétation aux traumatismes de l’Occupation, qui pouvait ainsi être positionnée dans une longue ligne d’occupations… Or, Inventing Luxembourg passe assez vite sur la digestion de l’Occupation par le discours officiel, l’histoire, et les individus7… Au détour d’une phrase, on nous informe sur le manuel d’histoire de Herchen, en vigueur jusqu’en 1972 : « nothing is said about the Holocaust or the fate of the persecuted minorities. » Parallèlement à ce silence assourdissant, les Luxembourgeois sont « victimisés », « while collaborationism is completely ignored ». La perspective dans laquelle se positionnent les successeurs de Herchen est résolument anti-communiste et atlantiste ; il faudrait « collaborer, dans la mesure de ses faibles moyens, à la défense commune de l’Europe et de la civilisation chrétienne », lisent les écoliers luxembourgeois dans le manuel de 1972.
Les césures Trausch
Alors que Josef Meyers meurt en 1964 et que Nicolas Margue se retire de la scène académique Paul Margue8 et Gilbert Trausch prennent la relève. Les deux sont proches du CSV, mais : « they underwent a slow emancipation from earlier scholarly tendencies. A growing sense of the international dimensions of Luxembourgian history was at the heart of this emancipation. » Ainsi, Paul Margue se libérera du concept de
Pit Péporté, Sonja Kmec, Benoît Majerus, Michel Margue : Inventing Luxembourg – Representations of the Past, Space and Language from the Nineteenth to the Twenty-First Century, éd. Brill, 2010, 383 p. Disponible en librairie au prix de 40 euros.
Le « Trausch-bashing » est presque devenu une mode intellectuelle, et le désir de se dégager d’une autorité ressentie comme trop encombrante (le vieux Sigmund aurait parlé de Vatermord) se comprend.
« domination étrangère » et Gilbert Trausch analysera le Klöppelkrich sous un angle transfrontalier. En 1967, ses recherches sur l’agriculture, marquées par l’École des Annales, constituent une véritable bouffée d’oxygène. Les auteurs notent : « The representation of the country’s past changed from the late 1960 and the early 1970s (…) a fundamental change in approach had taken place. » Dans une interview au woxx, Benoît Majerus avait été plus concret : « Ce que je trouve justement intéressant dans le personnage de Gilbert Trausch, c’est mon hypothèse – qui reste à vérifier – qu’il appartient, à l’intérieur du milieu catholique, à un courant qu’on pourrait plutôt qualifier de rénovateur (…) Pour moi, il apparaît d’une certaine manière comme un précurseur d’un centre gauche catholique. »
Et pourtant, en 1989, « Trausch’s view of the country’s past had gained more of a national tone ». L’histoire que Trausch définit à partir des années 1980 se rapproche de plus en plus des topos nationalistes. Du moins c’est ce que les auteurs de l’Uni.lu ont cru entendre dans l’œuvre de Trausch. Selon eux « the phrasing suggests » ou « seems to hint » : la recherche des origines (963 apr. J.C.), une « continuité latente » du concept de « domination étrangère », et surtout le bon vieux particularisme cher à Meyers. Les auteurs voient dans cette re-nationalisation du discours dans les années 1980 un reflet d’une tendance internationale : « the development of European integration was counterbalanced by an increased identification with a national past. » Certes. Mais en deçà des dynamiques intellectuelles internationales agissent les forces d’inertie luxembourgeoises : la tendance lourde à l’embourgeoisement, à l’institutionnalisation, et, de là, à une perte de radicalité et d’acuité intellectuelle. Pas évident d’être critique, ou « grain de sable » lorsque l’on fait partie d’un « circle of well-to-do burghers ».
Il me semble néanmoins que les auteurs d‘Inventing Luxembourg se défont un peu vite du Trausch post-seventies. Le « Trausch-bashing » est presque devenu une mode intellectuelle, et le désir de se dégager d’une autorité ressentie comme trop encombrante (le vieux Sigmund aurait parlé de Vatermord) se comprend. Or, c’est souvent le même Trausch que l’on veut réduire au rôle de gardien du « discours national » qui, au détour d’une phrase, sous forme d’intuition ou d’hypothèse lancées dans la mare, réussit à faire des percées inattendues. En 1985, il avait été le premier à formuler la quand même très inquiétante hypothèse d’un transfert paradoxal de l’idéologie völkisch allemande vers le Luxembourg$^{9}$. Et, en 2007 encore, dans forum, Trausch avait pu écrire, en se référant à un discours de Jean-Claude Juncker : « Pour lui, le moment était peut-être venu de renverser la formule ‚de l’Etat à la nation‘. Un petit retour de la nation à l’Etat ne ferait pas de mal$^{10}$ », et de plaider pour un « Verfassungspatriotismus ». A contre-courant de la préoccupation ambiante pour la nation, donc.
Centripète – centrifuge : du « Blut und Boden » au « grand régionalisme »
Au-delà de l’historiographie luxembourgeoise, les auteurs tentent, dans un deuxième moment, de montrer comment un discours centripète réifiant la notion de Hémecht, « rendering it static in time and space », passe à un discours centrifuge qui met l’accent sur le contexte européen et, plus récemment, sur la « Grande Région ».
A propos de l’ethno-culturel (ou : völkisch), les auteurs notent : « The ethno-cultural thought became mainstream in the inter-war period (…) In the early twentieth century, (…) representations of community/culture were spatialised. Or, to put it the other way round, representations of space were ethicized and culturalised. » Au Luxembourg, les « fers de lance » de cette idéologie anti-moderniste, anti-urbaine avec un goût prononcé pour tout ce qui a trait à la paysannerie, étaient Joseph Meyers (sorti de l’Université de Bonn) et Paul Staar (inspecteur d’école). Tandis que Meyers mettait les paradigmes ethno-culturels au service d’un nationalisme luxembourgeois, l’allégeance de Paul Staar « was never to the (national) ‚fatherland‘, but rather to the (locally bound) ‚homeland‘ ». Et de noter : « In fact, his very lack of nationalist sentiments made Staar acceptable to the Nazi regime. »
Quant à la question des origines du völkisch luxembourgeois des années 1930, les auteurs d‘Inventing Luxembourg restent dans le vague. « The question remains whether the ethno-cultural reification of the ‚homeland‘ in the inter-war period was a reaction against the notion of pan-Germanic Volkstum or whether it was a parallel development, based on similar ideological grounds to the National-Socialist connection of blood and soil. » Avant d’avancer, comme « tentative conclusion » : « it emerged not as a patriotic reaction against the German construction of Volkstum, but parallel to it. » Avec tous les croisements des transferts intellectuels entre l’Allemagne et le Luxembourg et un contexte politique international extrêmement tendu, on se demande pourtant où un « parallèle » pourrait se situer.
Une autre stratégie discursive de la nation luxembourgeoise mise en évidence par Inventing Luxembourg est le discours « centrifuge ». Il s’incarnait dans le concept de « culture mixte », puis, dans le discours européen et prend, aujourd’hui, principalement la forme d’un encensement de la « Grande Région ». C’est cette dernière que les auteurs de Inventing Luxembourg se proposent de déconstruire. La Grande Région serait un calmant contre les anxiétés « unleashed by globalisation » et le palliatif d’un complexe d’infériorité territoriale luxembourgeois ; « a boost for Luxembourgian self-representation » : « While constructing the Great Region as a new ‚homeland‘ or at least as a self-contained entity, they maintain Luxembourg firmly in the centre of attention. » Puis de citer d’une séance de la Cham-
bre des députés : « den neien Nuebel vun der Regioun tëschent Rhäin a Meuse ».
« Language began to take over »
Le troisième panneau du triptyque national, celui qui, aujourd’hui, constitue l’élément central, est la langue. C’est probablement la partie la plus réussie de l’ouvrage ; esquisses biographiques précises, analyses sociologiques, rôle de l’Etat, contextualisation, analyse des réseaux : les auteurs composent un tableau assez dynamique. Premier constat : jusqu’à la seconde moitié du XIXe et à l’inverse du nationalisme allemand, la langue luxembourgeoise était un élément négligé dans la boîte à outils du discours national. Comme l’a noté Denis Scuto : « le point de référence est l’Etat (…) où l’idéologie de type national n’a pas encore sa place ». Le Luxembourgeois commence à susciter l’intérêt dans les dernières décennies du « long XIXe siècle ». Inventing Luxembourg veut éviter une lecture exclusivement « top-down », et porte le regard sur les groupes sociaux qui portèrent ce mouvement. En effet : « The emergence of the ’nation‘ was in many senses the product of the social impact of political reforms as much as it was the result of a conscious policy of nation-building. » L’émergence d’un groupe assez consistant de fonctionnaires dont les intérêts étaient directement liés à l’Etat, fournissait la base d’une auto-identification avec l’Etat luxembourgeois, et ceci à un « grassroot level ». Cela se reflète dans la composition sociale du groupe patriotique Ons Hémecht, fondé en 1896 : 27 % de ses membres faisaient alors partie du clergé, 20 % étaient des instituteurs et 26 % des fonctionnaires. On notera le paradoxe : « The ‚people‘ – in this case mostly composed of farmers – whose language was considered particularly worthy of being promoted was not represented within these associations. »
Pour les membres de Ons Hémecht, la langue n’était pas innocente : « Luxembourgish carried values and beliefs of a cultural (aesthetic), social (moral) or political nature. Influencing the development of the language was seen as a means of influencing society itself. » Très tôt apparaît une autre fixation : celle de la « pureté ». Les auteurs d‘Inventing Luxembourg notent : « (In Luxembourg) linguistic purism was (…) a form of what may be called ‚ethnographic purism‘, which was rooted in the image of an ancient peasant identity that was in danger of disappearing in the face of what was perceived to be an inexorable process of industrialisation. »
Le coup d’accélération est donné au nation-building et, de là, au luxembourgeois, avec la crise dynastique, politique et sociale de 1919 : « The introduction of universal suffrage in 1919 (…) created an equalising bond between a greater number of inhabitants, while at the same time limiting access to this bond (i.e. citizenship) by turning nationality into a ‚precious‘ commodity » écrivent Péporté et al. La langue joue donc le rôle de ciment pour cette communauté politique « imaginaire, et imaginée
comme intrinsèquement limitée et souveraine », pour reprendre la formule de Benedict Anderson.
Communauté limitée, justement. Si au XIXe, la question du luxembourgeois était une arme de démocratisation du débat politique, dans une logique d’inclusion de la population réelle, elle deviendra, au courant du XXe siècle, « a breeding ground for an exclusive definition of national identity (…) a tool for excluding certain people from Luxembourgian society ». Cette tendance s’affirme à deux reprises : durant les années 1910-1920 autour de la Lëtzebuerger Nationalunio’n et, dans les années 1970-1980, autour de Action Lëtzebuergesch (AL), qui, en 1986 revendiquait 2 300 membres (dont trois quarts de fonctionnaires et d’employés communaux). Le but d’AL était de répandre l’utilisation du luxembourgeois écrit, tout en le codifiant et en se proclamant gardien de sa « pureté ». C’est surtout par rapport au Preisesch que l’on tente de distinguer le Luxembourgeois : ainsi, alors que l’AL cherche des liens avec les minorités germanophones belges elle proclame, arbitrairement, la frontière d’Etat de la Moselle comme « frontière linguistique ». Inventing Luxembourg retrace les lignes du réseautage qui liaient l’AL au CSV et au ministère de la Culture (traditionnellement du domaine du CSV), ainsi AL « has been in a position to have its demands accepted ».
Aujourd’hui, et la loi sur la naturalisation de 2008 vient de le confirmer, le luxembourgeois est considéré par « many political leaders » comme central pour la définition de l’identité nationale, notent Péporté et al. Et, plus loin : « As the interpretation of the past opened up and was shaped by multiple voices, language began to take over as the new symbol of ‚identity‘. » Cela se reflète jusque dans les instituts de recherche : « Even if Clio has retained a significant lobbying power (…) the University of Luxembourg appears to view society first and foremost through the lens of the language. »
Aux armes et caetera !
Le mérite du livre est qu’il présente une synthèse très dense de ce qui a pu se faire ces dernières années à l’Université du Luxembourg… Pour tous les chercheurs à venir, Inventing Luxembourg sera donc probablement incontournable. Reste que nous y relisons surtout ce qui, ces deux dernières décennies, a pu s’écrire. Mais le fait de l’avoir unifié et problématisé en un ouvrage n’en constitue pas moins un tour de force.
La critique principale à formuler est liée au fait que l’analyse reste très cantonnée aux textes – imprimés – et néglige le contexte et le sous-texte. Ne sont cités qu’une petite douzaine de documents d’archives. Ceci explique aussi la grande limite qui est celle d‘Inventing Luxembourg, et que ses auteurs notent d’entrée : « the scope of this work does not extend to the examination of power relations, interconnections and subject positions of individual
Nous relisons dans Inventing Luxembourg surtout ce qui, ces deux dernières décennies, a pu s’écrire. Mais le fait de l’avoir unifié et problématisé en un ouvrage n’en constitue pas moins un tour de force.
Inventing Luxembourg
produit
beaucoup
d’analyse
sur peu de
sources.
and institutional actors who produce the discourse nor to the analysis of the actual ‚productivity‘ of their discourse. » Et, plus loin : « The question as to why certain narratives prevailed over others can only be touched upon very lightly, as it would necessitate much further research into social relations of power, notably, the influence of institutions such as the Catholic Church, the educational system, legislation etc. » Au-delà de l’analyse des discours, il nous semble que c’est par cet « et caetera » qu’il aurait fallu commencer… En attendant, Inventing Luxembourg produit beaucoup d’analyse sur peu de sources.
Une autre question, que l’on effleure sans l’approfondir, est celle des transferts culturels. Certes, dans l’introduction, les auteurs de Inventing Luxembourg remarquent que les concepts comme « cultural hybridity and cultural transfers are (…) very much en vogue ». Or ces concepts ne sont ni discutés, ni appliqués. On ne voit pas comment, dans un pays où le débat et l’éducation sont en large partie déterminés par ce qui se passe dans les pays voisins, la question des transferts culturels pourrait être ignorée. Comment les années d’études et de formation passées à l’étranger influent-elles sur le débat au Luxembourg ? Il y a quatre ans, Sonja Kmec avait pu soulever la question de savoir dans quelle mesure « les historiographies allemande, française et belge ont influencé les historiens luxembourgeois. Par quelles voies, quels réseaux, quels transferts ? »$^{11}$ A cette question, Inventing Luxembourg ne livre pas de réponse.
Au delà
Une autre critique, de fond cette fois-ci, a pu être formulée par Renée Wagner qui, dans le wxxx, notait : « Der Fokus von ‚Inventing Luxembourg‘ liegt sehr stark auf breit angelegter ’nationaler‘ Geschichtsschreibung. Sozialgeschichtliche Arbeiten (…) bleiben unberücksichtigt. Auf diese Weise wird nicht nur das Bild einer konservativen und elitären, auf die Monarchie ausgerichteten Luxemburger Geschichtsschreibung hervorgehoben, der Beitrag der sozialen Bewegung wird ausgeklammert. » Nous ne retrouvons ainsi pas une seule phrase sur le rôle des syndicats dans la formation d’identités collectives – notamment comme lieu où historiquement le salariat luxembourgeois (« autochtone », « étranger » et frontalier) se rencontre –, rien non plus sur l’histoire de l’immigration, ni sur l’intervention sociale de l’Etat pour maintenir un minimum de cohésion au sein de la société luxembourgeoise. De manière générale, l’Etat disparaît derrière la nation : un Albert Calmes, qui s’intéressa de près à l’histoire de l’Etat luxembourgeois, n’est même pas cité. Les auteurs d‘Inventing Luxembourg reprennent en gros le chemin tracé en 1919 par le « Master Narrative » de Arthur Herchen. Sur ce chemin, chaque montée, virage et croisement sont répertoriés, et chaque pierre retournée. En attendant, on ne va pas voir à côté, ni au-delà. ♦
$^{1}$ Les directeurs de l’ouvrage en convenaient d’ailleurs eux-mêmes ; Sonja Kmec, dans une interview accordée au wxxx notait que « le livre que nous venons de publier est effectivement un produit destiné au grand public (…) même si l’arrière-fond a été constitué à partir de recherches scientifiques, ce n’est pas une publication scientifique en soi. Il s’agit plutôt de donner un aperçu de notre travail. » Benoît Majerus s’était montré plus candide : « Selon les réflexions de Daniel Spizzo (…) nous participons également à la construction d’un mélan-térot peu critique. Donc, c’est d’une certaine manière un échec (…) Même en travaillant sur l’identité nationale dans un sens critique, on risque de se laisser enfermer dans cette logique nationale. » A la question sur ce qu’il fallait changer, Majerus avait répondu : « J’essaierai de montrer un peu plus les ruptures et de garder un peu plus de distance par rapport à l’Etat. » ; Cf. : « Attaquer davantage », Interview de Sonja Kmec, wxxx n° 907, 22 juin 2007 (entretien mené par Luc Caregari) ; « Dessine-moi une nation », Interview de Benoît Majerus, wxxx n° 931, 6 décembre 2007 (entretien mené par Renée Wagner).
$^{2}$ Pit Péporté, Sonja Kmec, Benoît Majerus et Michel Margue se sont divisés les tâches, puis, leur partie respective rédigée, se sont relus les uns les autres, en discutant, complétant et amendant les textes. Sous l’unité d‘Inventing Luxembourg se cache donc un brouillon collectif.
$^{3}$ ZAHLEN, Paul, « Tous aux abris ! », forum n° 273, février 2008, pp. 9-17.
$^{4}$ « Identität im Wechsel » Interview de Sonja Kmec, Telecran, 7 avril 2010 (entretien mené par Maryse Lanners)
$^{5}$ BAUMAN, Zygmunt, « Identity in the globalising world », Social Anthropology, volume 9/2, 2001, p. 129.
$^{6}$ Qui est Arthur Herchen ?, demanderez-vous. Et bien, on nous informe en une demi-douzaine de lignes qu’il est né en 1850, était professeur à l’Athénée, tuteur de la jeune Marie-Adélaïde à la Cour et qu’il est mort en 1931. Et, très brièvement, on fait allusion à son « very conservative background ». Plus loin, on parle pudiquement de Herchen comme étant « a member of a certain milieu ». On aurait aimé en savoir plus.
$^{7}$ Je suis né en 1983 et, si ma mémoire est bonne, du « discours national » que l’on m’enseignait au début des années 1990 à l’école primaire, celui sur la Deuxième Guerre mondiale, la question de la Collaboration, de la Résistance et de l’entre-deux, était le seul à m’avoir vraiment frappé à l’époque. Bien plus en tout cas que les supposés lignes de continuité entre les Limburg-Luxemburgs et le Nassau-Weilburg. Les débats autour de la Gelle Fra en 1985 et en 2001 auraient pourtant livré un angle intéressant sur la question des non-dits d’une génération sous forte pression de légitimation ; Cf. : OPPEL, Pia, « ‚Unsere wahre Gelle Fra‘ soll jungfräulich bleiben; jungfräulich rein auch unsere Geschichte‘ », forum n° 296, mai 2010.
$^{8}$ Généalogiquement parlant, Paul Margue est le fils de Nicolas (le ministre et historien) et père de Michel (l’actuel doyen de la Faculté des Sciences Humaines à l’Uni.lu).
$^{9}$ TRAUSCH, Gilbert, « L’enjeu du référendum du 10 octobre 1941 : l’identité luxembourgeoise », [in :] Gilbert Trausch, Un passé resté vivant. Mélanges d’histoire luxembourgeoise, Luxemburg, Lions Club, 1995, p. 241-253. Première publication en tant qu’article dans le Lëtzebuerg-Land du 11 octobre 1985.
$^{10}$ TRAUSCH, Gilbert, « D’un concept de la nation à un autre », in: forum n° 271, pp. 24-32. En plus, c’était bien Trausch qui avait accepté de rédiger une introduction à l’ouvrage pas peu contesté de BLAU, Lucien, Histoire de l’extrême-droite au Grand-Duché de Luxembourg, Esch-sur-Alzette, Le Phare, 1998
$^{11}$ KMEC, Sonja « Écriture de l’histoire et sentiment national », [in :] Hémécht, Revue de l’histoire luxembourgeoise n° 58, 2006, p. 483-497, p. 497.
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