Des hommes fraternels de plus en plus rares?
Critique de livre: "Le triomphe de la croix" de Michel Clévenot
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C’est avec un franc enthousiasme que "forum" avait salué les deux premiers volumes d’une "Nouvelle Histoire du Christianisme" que Michel Clévenot a commencé d’écrire sous le titre significatif "Les hommes de la fraternité" (voir "forum" No 49/81 et 60/82). L’ambition en est de retrouver dans l’histoire du peuple chrétien les pratiques de libération et de fraternité, afin de permettre aux chrétiens dans l’actuelle situation d’exploitation et d’aliénation de se "réapproprier ces ‚mémoires d’avenir“, comme disait l’auteur dans son avant-propos. Le tome 3 est paru il y a quelques mois:
Michel Clévenot, Le triomphe de la croix. Les Hommes de la Fraternité. IV et V$^{e}$ siècles, Paris 1983, Ed.Fernand Nathan, 267pp.
Si au 3$^{e}$ siècle, au tome précédent, on avait déjà entrevu des situations, où l’Eglise, par cause de compromissions avec le pouvoir politique, avait été responsable de trahisons vis-à-vis du message évangélique, cela se confirme avec l’empereur Constantin qui a été bien moins chrétien que plutôt syncrétiste. Augustin sera l’un des grands théoriciens de l’arrangement avec le pouvoir, voire la richesse. Depuis l’Eglise est définitivement considéré comme corps constitué, structuré ayant une base légale. Hors d’Eglise il n’y a plus de salut possible. Son unité théologique – fortement ébranlée par les éternelles querelles de préséance entre Rome, Constantinople, Antioche, Alexandrie – est un parallèle nécessaire à celle de l’Etat. Les évêques sont davantage des hommes politiques que des religieux. Les exemples abondent où ils sont choisis pour leurs capacités pratiques politiques sans qu’on tienne compte de leurs convictions religieuses. Le cas le plus frappant est sans doute celui de Synésios (370-413): gentilhomme campagnard qui passe son temps dans sa bibliothèque à étudier tous les philosophes possibles, il a été néanmoins amené à organiser la défense de la Cyrénaïque contre les nomades pillards; mal lui en prit, car la communauté chrétienne ne tardera pas à l’élire comme son évêque; rien ne lui sert de proclamer qu’il ne peut croire en la résurrection: "on lui laissa sa femme et ses opinions et on le fit évêque." (Châteaubriand, cité par Clévenot). Si dans cette période de troubles dus aux invasions barbares les évêques ont un rôle éminemment politique à jouer en ce sens qu’ils doivent suppléer aux carences d’un pouvoir romain qui fait défection, leur rôle politique tournera à l’actif avec Clovis, roi franc qui devient pour ainsi dire l’objet de la stratégie politique des évêques qui savent désormais très bien s’assurer leur influence. Il est vrai que dans ce contexte je m’étonne que Clévenot ne fasse aucune référence à la fameuse lettre de pape Gélase (492-496) expliquant à l’empereur Athanase non seulement que le pouvoir politique et spirituel doivent être séparés mais encore que le spirituel prime le politique. Il est vrai que cette querelle du Sacerdoce et de l’Empire va occuper tout le moyen-âge occidental et Clévenot aura certainement l’occasion d’y revenir. (Et puis Ambroise l’avait déjà postulé.)
L’exemple cité de l’évêque Synésios est cependant révélateur pour d’autres raisons encore. Il n’est pas le seul, en effet à être élu par la "vox populi": Martin, Ambroise, Augustin, Jean Chrysostome, … autant de personnages célèbres, vénérés comme saints, que le peuple a proclamé évêques! La tendance à la hiérarchisation existe déjà bel et bien dans l’Eglise, mais certaines structures démocratiques ou mieux: synodales, sont encore bien plus développées que de nos jours. (D’autres au contraire sont sacrés évêques par punition(!) ou pour s’en débarrasser au niveau politique.)
N’empêche cependant que, en comparaison avec les deux premiers tomes, je regrette que M. Clévenot se laisse beaucoup plus aller à écrire une histoire du christianisme à travers ses évêques et autres personnages connus (aux noms cités on pourra ajouter Vincent de Lérus, Daniel le Stylite, Boèce, ou encore Mélanie, …). Les "petits" de l’histoire interviennent beaucoup moins fréquemment qu’auparavant. Et même chez les "grands" l’auteur oublie certaines pratiques qui ne paraissent absolument essentielles dans une conception "libératrice" ou "alternative" de l’histoire du christianisme. Je pense en particulier à Martin de Tours qui nous est présenté comme guérisseur, voire thaumaturge, dont on apprend aussi les méthodes peu amènes pour combattre le paganisme des campagnes gauloises, mais l’auteur ne souffle mot de ce qu’il a été, si l’on veut, "objecteur de conscience" (cf. mon article dans forum no. 68 p.30).
Insistons cependant pour redire que les nombreux évêques évoqués ne le sont pas sur un ton hagiogra-
phique: un tel aimait la richesse et profitait de ce que d’autres prenaient au sérieux le partage des biens, l’autre n’hésitait pas à amalgamer foi et superstitions païennes pour encourager la vénération de reliques (Martin), un autre encore (Ambroise) fait preuve d’antisémitisme,… Même les moines, retirés du monde pour signifier à ce-
cul-ci un royaume de contraste, se laisseront emporter par la rigidité orthodoxe, des pratiques tortionnaires, voire le fanatisme. Il n’y a qu’une femme, Mélanie, à rester vraiment "une grande dame en rupture". Les "hommes de la fraternité" se font, déjà, de plus en plus rares. Mais est-ce la faute à Clévenot ou à l’histoire? m.p.
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