Fête religieuse ou fête de la communauté portugaise?
Fatima-Wiltz
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Paul Estgen et Michel Legrand
L’observateur extérieur ne peut qu’être surpris quand il se rend le jour de l’ascension dans la petite ville de Wiltz: des milliers de personnes s’y rassemblent pour vivre le pèlerinage à Notre Dame de Fatima. Le non-initié aura du mal à bien situer l’événement, l’une des plus grandes manifestations de foi publique au Luxembourg et le rassemblement de tous les lusophones du pays, qui, ne l’oublions pas, constituent la plus grande communauté d’étrangers. On ne pourra s’empêcher de faire la comparaison avec l’Octave, pèlerinage à Notre-Dame de Luxembourg, qui, elle aussi, rassemble chaque année des milliers de fidèles à la cathédrale de Luxembourg.
Le théologien vous expliquera qu’il s’agit bien de deux représentations de la même figure et que, sous des noms différents, Consolatrix Afflictorum (Consolatrice des affligés) ou Fatima, c’est toujours la même mère de Dieu que l’on prie, chacun selon sa tradition et son histoire.
Des manifestations si semblables dans leur sens religieux et si différentes quant aux communautés qui la construisent nous amènent à poser la question du sens qu’un Luxembourgeois ou un Portugais peut mettre derrière sa participation.
La Recherche Européenne sur les Valeurs-Luxembourg (EVS) nous permet de proposer quelques éléments pour mieux comprendre ces manifestations religieuses et ceci à travers l’importance que les Portugais du Luxembourg accordent au pèlerinage de Fatima.
En 2003, les organisateurs du pèlerinage ont déclaré que 21000 Portugais y a aient participé, ce qui correspond à une tiers de la communauté installée au Luxembourg. Questionnées selon l’importance qu’ils accordent à ce pèlerinage, les Portugais du Luxembourg ont répondu:
| Importance accordée à la participation aux fêtes de Notre-Dame de Fatima à Wiltz | |
| — | — |
| Très important | 23 % |
| Plutôt important | 24 % |
| Plutôt pas important | 36 % |
| Pas important du tout | 13 % |
| Ne sait pas | 1 % |
| Sans réponse | 2 % |
A première vue, la fête de Fatima semble moins faire l’unanimité que l’on aurait pu le croire en observant le nombre impressionnant de pèlerins qui s’y rendent chaque année.
En analysant de plus près les deux groupes de Portugais, la première moitié qui trouve la participation à la fête de Fatima comme étant "importante" ("très" et "plutôt") et celle qui ne la voit pas comme importante ("plutôt pas" et "pas du tout"), nous allons tenter de dégager certains éléments qui devraient nous permettre de mieux comprendre les enjeux d’une telle manifestation.
Nous allons aborder successivement trois dimensions différentes de chacun de ces deux groupes: leurs caractéristiques démographiques, leurs caractéristiques
trigues religieuses et leurs caractéristiques identitaires et culturelles.
Qui va à Fatima?
Le genre (homme/femme) n’a aucune incidence sur l’appréciation de l’importance du pèlerinage. Du point de vue de l’âge, nous observons une appréciation beaucoup plus marquée pour les personnes qui ont plus de 64 ans, mais les générations plus jeunes ne s’écartent guère de la moyenne. Pour Fatima, nous ne pouvons donc pas parler d’une démission de la jeunesse, comme nous l’observons si souvent pour d’autres pratiques religieuses dans notre société.
Les auteurs sont des sociologues au Centre Intercommunautaire – Service socio-pastoral intercommunautaire (SESOPI)
Le facteur discriminant réside plutôt et très clairement dans le niveau d’études des personnes.
Un écart de 30% sépare les statuts extrêmes : les positions des personnes ayant un niveau d’études primaires et les personnes ayant un niveau d’études supérieures. En fait, avec le facteur "niveau d’études", nous faisons référence à des caractéristiques plus générales de statut social, car nous retrouvons le même type de différence sur base du statut professionnel: les ouvriers (non qualifiés), eux aussi, accordent beaucoup plus d’importance à cette manifestation.
Fatima apparaît donc comme une fête qui touche les couches populaires d’une manière nettement plus évidente que les couches supérieures. Cependant, dans la mesure où l’écart est de 30%, nous nous garderons de parler d’une fête qui ne s’adresserait qu’à des personnes de statut social plus faible, car, même auprès d’une portion des "élites" portugaises, cette manifestation rencontre un certain succès.
Fatima, expression de la religiosité des Portugais
Le pèlerinage à Notre-Dame de Fatima représente avant tout une fête reli-
Importance de la fête de Fatima selon le niveau d’études
© EVS Luxembourg 2000
Importance de la fête de Fatima selon le type de religiosité
© EVS Luxembourg 2000
gieuse et il est donc peu étonnant d’observer une forte incidence de toutes les formes et dimensions de la religiosité sur l’importance qui lui est accordée par les Portugais. C’est ce que montre, à titre d’exemple, le graphique, indiquant la forte incidence cumulée de l’identité religieuse combinée à la pratique dominicale.
L’importance du pèlerinage diminue en fonction de la religiosité (sentiment d’être ou non quelqu’un de religieux et pratique religieuse): ceux qui se définissent comme étant quelqu’un de religieux et qui ont une pratique régulière sont ceux qui adhèrent le plus massivement à cette fête. Par contre, ceux qui se définissent comme "non religieux" et qui ne pratiquent jamais ne sont plus que 14% à trouver importante la fête de Fatima-Wiltz.
L’existence de cette dernière catégorie de personnes nous indique que des personnes qui se sentent éloignées de la religion peuvent aussi et encore trouver un sens à une telle démarche. Pour elles, l’importance de Fatima est à situer vraisemblablement dans le cadre d’un sentiment d’appartenance culturelle et communautaire.
Fatima: une fête de la communauté portugaise
Confronter les deux groupes de Portugais – ceux qui trouvent que la fête de Fatima est importante et ceux qui lui accordent peu ou pas d’importance – à
Importance pour les Portugais des Fêtes de Fatima-Wiltz selon leur sentiment identitaire
© EVS Luxembourg 2000
leurs opinions respectives sur leur identité ainsi qu’à la perception qu’ils ont de leur intégration permet de mettre en évidence la dimension identitaire de cette fête.
Le sentiment d’appartenance des Portugais varie d’une manière significative dans les deux groupes. Ceux qui trouvent que Fatima représente quelque chose de très important sont 55% à s’identifier d’abord à leur pays d’origine; le même taux passe à 36% pour les autres. Cette corrélation entre les deux
réponses constitue un indice fort du symbolisme identitaire de cette fête.
Dans le même ordre d’idées, on trouve que les Portugais partisans de Fatima-Wiltz sont 49% à trouver très important de participer en famille à des fêtes de leur communauté, alors que les autres ne sont 15% à se prononcer dans le même sens. On retrouve les mêmes tendances à propos de la question de savoir si les Portugais trouvent important de fêter les baptêmes et les mariages dans leur pays d’origine.
L’aspect communautaire-identitaire de la fête de Fatima-Wiltz est donc bien à l’œuvre dans l’importance qu’elle revêt à leurs yeux.
Fatima, une fête religieuse portugaise?
Ces quelques résultats de l’étude EVS permettent donc d’affirmer que les deux dimensions, religieuse et identitaire, sont bien à l’œuvre dans le pèlerinage de Fatima-Wiltz. Sans pouvoir ici analyser plus en profondeur les convictions des personnes qui expliqueraient éventuellement leur participation aux fêtes de Fatima-Wiltz, il nous semble établi que le succès de ce pèlerinage se construit à travers ces deux dimensions.
Il n’est pas étonnant que les classes plus populaires s’identifient le plus à ces dimensions: moins on est formé, moins élevé on se situe dans la hiérarchie sociale, moins on a des moyens d’affirmer son identité dans un contexte cosmopolite et plus on voit l’importance de s’associer à des moments collectifs identitaires — et l’inverse se vérifie concernant les personnes à statut social élevé.
Reste que l’Eglise du Luxembourg se trouve devant un enjeu bien spécifique: comment concilier l’exigence de l’unicité et de l’universalité de l’Eglise avec les tendances identitaires des plus grandes manifestations religieuses du pays, à savoir l’Octave et le pèlerinage de Fatima-Wiltz?
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