„La politique ne m’intéresse pas !“

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Pressentant que le désintérêt serait l’attitude la plus répandue chez les jeunes face à la politique, nous avions demandé à plusieurs collègues enseignants de faire écrire à leurs élèves une dissertation sur le sujet suivant: "La politique ne m’intéresse pas!" Nous avons essayé de rassembler les principaux arguments et contre-arguments à partir des copies d’élèves de IVe de l’Athénée de Luxembourg et du Lycée classique de Diekirch.

Pour entrer en matière plusieurs élèves cherchent à définir le terme "politique". Alors que les uns citent la définition "Larousse", Marc met tout de suite l’accent sur les difficultés d’une telle définition: "Même si on consulte un dictionnaire, on remarque vite que les définitions sont brèves et restent plus ou moins vagues." L’étymologie grecque ("Polis" = ville) ne semble pas l’inspirer. Il est d’autant plus remarquable que Carine parvient à une définition fort pertinente: "Par politique on entend généralement les idées et le comportement de certaines personnes, de groupes, de partis, de parlements et de gouvernements pour atteindre des buts personnels ou des buts qui sont dans l’intérêt d’une communauté sociale." Albert pense aussi à "la politique des grandes puissances, p.ex. la politique du réarmement. Mais, dit-il, la politique, c’est plus. Nous avons toujours affaire à la politique, pendant toute la journée. Quand on va au travail à huit heures, c’est déjà de la politique, car les politiciens ont fixé ce temps." On n’en est pas loin du: Tout est politique (même si la politique n’est pas tout). Cette définition large, sous-jacente dans les argumentations qui suivent, se

Le Monde, 31/10/1982

POLITIQUE

distingue bien nettement de la tendance observée ailleurs (cf. enquête dans certains lycées techniques: supra p. 2) qui réduit "politique" à "politique politicienne" (c.-à-d. des partis).

N’empêche que le manque de transparence de la politique politicienne, les jeux et les joutes entre partis, incompréhensibles aux jeunes, sont parmi les premiers arguments évoqués pour expliquer le désintérêt, soit de l’auteur, soit des autres jeunes. Cette contradiction est particulièrement flagrante chez Carine, qui – malgré sa définition très large citée plus haut – limite toute sa dissertation à expliquer son désintérêt en dénigrant les hommes politiques: "Trop de politiciens utilisent un langage bien spécial qui me déplaît. En employant des expressions savantes, recherchées et techniques, ils parlent beaucoup sans formuler leurs idées de façon claire et précise. De plus il y a les nombreuses promesses que les hommes politiques font à chaque bonne occasion mais qu’ils ne se rappellent plus après les élections. En outre, les politiciens se présentent aux fêtes de village, aux inaugurations, aux expositions pour plaire aux électeurs et pour revoir leur propre visage à la télévision et dans la presse écrite. Par ailleurs les débats politiques sont très longs mais peu efficaces, les vues, les opinions, les arguments sont souvent contradictoires. Enfin, presque toutes les affaires politiques reviennent excessivement cher. Je ne peux être d’accord avec les sommes énormes dépensées en temps de crise pour l’organisation d’élections nationales et européennes ainsi que pour les voyages à l’étranger des ministres et des députés." Voilà donc toute une diatribe que Carine n’est pas seule à formuler, et bien de ses arguments ressortent de la bouche d’adultes.

Le dernier argument est encore plus clairement développé par Marc: "Trop de politiciens sont empêtrés dans des affaires", et de citer les diamants de Bokassa reçus par discard d’Estaing, et l’affaire des dons de Flick aux partis allemands. La confiance des électeurs s’en trouve considérablement ébranlée. Ginette cite également l’affaire Flick en RFA et le cas de Madame Lulling pour parler carrément de "la corruption évidente et éclatante des partis politiques" ainsi que de leur "népotisme". C’est ainsi que s’explique le succès des Verts en RFA. Pour Nicole, le but de ce manque d’honnêteté est clair: "Chacun veut avoir le pouvoir et pour réaliser son but, c.-à-d. pour éliminer son adversaire, les politiciens se servent de n’importe quel moyen." Ou bien, comme dit Emile citant d’Alembert: "La politique, c’est l’art de tromper les hommes (…) Seul un homme avec beaucoup d’ambition et très appliqué atteint son but." Le cercle des concernés est donc très restreint: "Ce sont les riches et les célèbres personnages qui s’engagent dans la politique et qui décident des grands problèmes. Les adolescents ou les simples ouvriers n’ont aucune chance" (Isabelle). Et si

par hasard un d’eux réussit, ce sont les autres qui récupèrent ses idées et s’arrogent les bénéfices.

Mais avant tout ce sont les belles paroles et les promesses vaines qui dégoûtent pas mal d’élèves: "La politique est un métier très malhonnête. Les citoyens n’apprennent jamais la vérité" (Isabelle).

D’autres avouent leurs difficultés de comprendre le jargon politique mais accusent en même temps les massmédia du manque d’explications: "Un jeune qui lit scemment pour la première fois un article politique ou qui regarde une telle émission ignore souvent de quoi il s’agit. Il s’ennuie très vite." (Claudine) Emile est plus honnête encore: "Le temps passé à la disco, les jeux électroniques, les sports, c’est plus intéressant pour les jeunes(…) Ecouter de longues discussions n’est vraiment pas très intéressant, et les jeunes gens ont certainement mieux à faire."

Surtout que seul on ne pourra rien faire et qu’entrer dans un parti exige beaucoup de loisirs, selon Jean-Paul. Et de plus: "Dabei kommen viele Probleme auf, mit denen man nichts zu tun haben will" (Alain). Mieux vaut alors le "Wittäufertum" (Nina).

Deux élèves seulement regrettent qu’à l’école on ne les prépare pas mieux à comprendre le jeu politique: "Die politische Ausbildung in den Schulen ist sehr mangelhaft. Ein Jahr Bürgerkunde soll genügen, um die Achtzehnjährigen auf die Wahlurnen loszulassen" (Nina). Comment comprendre alors "les liens et les rapports, les dessous politiques" (Carine)? Isabelle donne sans en avoir conscience une belle illustration de cette ignorance: "La paix est très influencée par la politique(…) Les ministres se disputent, les habitants des différents pays commencent aussi à se nuire et à se faire des insolences. (…) Peu à peu insolences et disputes deviennent plus graves, et finalement les pays se font la guerre." Marc est plus critique et se demande si l’ignorance, cause du désintérêt, n’est pas voulue par les politiciens. Marco va plus loin encore: "On n’a pas la possibilité de dire son opinion, même dans cette soi-disant démocratie. Les manifestations sont surveillées par la police et parfois même interdites. Et si quelqu’un se risque de dire ouvertement et clairement son opinion, il peut lui arriver d’être arrêté par la police.(…) L’opinion du petit citoyen n’est pas respectée. Les politiciens n’ont pas ou plutôt ne veulent pas avoir le temps d’entendre l’opinion du citoyen." Claudine affirme la même chose à l’exemple du droit de pétition.

C’est le sentiment d’impuissance qui est présent dans toutes les dissertations: "Ce sont les types dans les gouvernements qui décident et non pas le peuple" (Nicole). On rejoint les élèves du secondaire technique pour qui atteindre 18 ans, avoir le droit de vote ne changera rien (cf. supra p. 4): "Die Erwachsenen können nur durch

ihr Wahlrecht etwas ändern, und wenn die Wahl vorüber ist, können nur noch die Politiker etwas tun" (Marguerite).

Mais ce sentiment d’impuissance est plus profond encore: "Un argument avancé souvent pour justifier le désintérêt à la politique est que de toute façon on sera incapable de changer la société et que les perspectives du futur ne sont pas faites pour augmenter l’enthousiasme pour l’engagement. Cette attitude est parfaitement illustrée par le slogan: No future" (Ginette) Albert donne un exemple: "Le monde va mourir et ce n’est plus qu’une question de temps. Une façon de causer la mort de notre globe devient de plus en plus réaliste : un politicien des grandes puissances va pousser sur le bouton. Et il va le faire même si nous le lui déconseillons. Pourquoi donc nous intéresser à de tels problèmes?" Et Claudine d’ajouter: "On ne peut rien changer aux affaires d’un autre Etat, même si on n’est pas d’accord.(…) Bien sûr on peut participer à une manifestation, mais la centrale de Cattenom est quand même en train d’être construite et la course aux armements continue."

Plusieurs élèves insistent sur le fait que cette impuissance est particulièrement vraie pour les jeunes. Marguerite y consacre toute sa dissertation: "Es stimmt, dass wir Jugendlichen nichts ändern können, weil wir das Wahlrecht nicht haben, aber man könnte uns wenigstens zuhören. Jugendliche haben oft bessere Ideen als die ältere Generation. Aber welcher Erwachsener interessiert sich schon für die Meinung eines Jugendlichen?" Elle ne comprend pas pourquoi de 17 à 18 ans tout changerait: "Die Erwachsenen, écrit Nico, glauben, weil sie älter sind, seien sie automatisch auch schlauer.(…) Sie lassen die Jugendlichen gar keine Initiative ergreifen. Das ist wohl der Hauptgrund des Desinteresses." Combien de fois ont-ils dû entendre dire: "La politique, ce n’est rien pour enfants!" (Emile)

Marco précise cette analyse de l’obstacle que représentent les adultes. D’abord c’est l’éducation même, surtout si elle est autoritaire, qui détourne de l’intérêt politique. Nina le re-

joint: "Die Schule nimmt an, die Jugendlichen brächten eigene politische Ideen aus dem Elternhaus mit. Das ist doch lächerlich." Mais l’obstacle ne vient pas que des parents selon Marco: "Pour son opinion politique on peut avoir des problèmes avec les voisins, la famille, le patron. L’engagement politique te cause plus d’ennemis que d’amis."

Il est intéressant de remarquer que l’analyse des motifs du désintérêt est souvent plus forte chez les élèves qui personnellement prendront le contre-pied d’une telle argumentation. Et il y en a, malgré tout, qui insistent sur la nécessité de l’intérêt pour la chose politique, voire de l’engagement. Ce sont souvent ceux qui partent d’une définition large du concept de "politique" et leur premier argument c’est qu’on n’y échappe pas de toute façon: "Politik ist zum Alltag geworden" (François). "In unserer Zeit nimmt sie in allen erdenklichen Bereichen einen Platz ein: auf der Strasse, im öffentlichen, im kulturellen, im sportlichen Leben. Auch auf dem Arbeitsplatz und in der Schule ist die Politik vertreten. So kommt es, dass auch wir Jugendliche von der Politik betroffen sind." (Serge). Yves cite l’exemple des prix du pétrole et de l’inflation: même les jeunes ne peuvent s’y soustraire. Nico est plus dramatique: "Wovor zittern die Menschen denn? Sie zittern vor einem Atomkrieg, der durch die wahnwitzige Rüstungspolitik der Supermärkte ausgelöst werden kann. Jeder Mensch, ob alt oder jung, der sich nicht für Politik interessiert und meint, er könne nichts ändern, wird ein böses Erwachen haben. Meiner Meinung nach kann man sich nie genug für Politik interessieren."

Tous s’accordent alors à dire que l’intérêt commence par l’information. Marc est le seul à exiger cette information de la part des hommes politiques: "Les politiciens doivent informer le citoyen sur leur travail et sur l’importance de ce travail pour la démocratie." Ginette, qui semble bien engagé dans le mouvement de paix, insiste au contraire sur la nécessité de s’informer soi-même: "Il est indispensable de s’informer sur les dessous d’une politique qui décide aujourd’hui sur vie et mort. C’est une chance pour les jeunes de montrer qu’ils ne se laisseront pas manipuler comme des marionnettes quand il s’agit de leur futur.(…) Combien de misère aurait pu être évitée si plus de citoyens avaient été informés sur le programme de Hitler." Yves ajoute un autre avantage: "Die Jugendlichen haben recht, wenn sie sagen, Politik sei kompliziert. (…) Wenn sie sich aber für Politik interessieren, verstehen sie bald etwas davon, also können sie auch mitreden. Und wenn sie mitreden können, können sie auch etwas ändern." La réalité n’est pas si simple que cette démonstration, il est vrai, et on s’en rend compte. En tout cas, seul on est perdu. Il faudra s’engager dans un groupe. "Zusammen sind wir stark und können versuchen, unsere Absichten durchzusetzen" (Nina). Marco cite l’exemple de l’APO ("ausserparlamentarische Opposition") en RFA (1967). "La pétition, la manifestation pacifique et la grève sont d’autres moyens pour se faire entendre par le gouvernement. La méthode la plus facile et efficace serait l’engagement dans le parti d’opposition." Il est vrai, nous l’avons vu, que Marco ne sera guère suivi sur cette voie. Par contre les Verts représentent une voie d’espoir: "De nouveaux partis, comme les Verts en Allemagne, des partis ‚alternatifs‘, sont surtout formés de jeunes. Ils s’y engagent avec énergie" (Marc). Et Ginette, bien sûr, parle du

mouvement pour la paix: "En 1983, les adolescents doivent lutter pour leur avenir et protester contre le stationnement de Cruise Missiles et de Pershing II! Les jeunes doivent se défendre contre le danger d’être brayés entre le bloc occidental et le bloc oriental. (…) Les manifestations contre les bombes atomiques, contre le réarmement, pour le "nuclear freeze" ont montré des effets." Steve ne démentira pas ses camarades.

Cette idée que leur avenir est en jeu semble motiver plus d’un. Tom cite la crise économique mondiale, le nombre croissant de chômeurs, les dangers de plus en plus réels pour la paix: "Das Schicksal der Jugendlichen liegt in den Händen der Politiker. Also sollten sie sich jetzt schon Gedanken machen, wen sie als Vertreter ihrer Meinungen wählen wollen. Denn sie sind mitverantwortlich für ihr Schicksal." Cette responsabilité pour leur avenir semble mieux convaincre les jeunes que les droits et devoirs qui leur reviennent du fait du fonctionnement démocratique de l’Etat. Peu d’élèves y renvoient dans leur argumentation. Il n’y a que Marc qui insiste sur le fait: "Soyons contents que nous ayons la liberté de participer à la vie politique!"

Par contre, plusieurs mettent en garde devant les dangers du désintérêt politique: "Wenn alle Menschen diese Meinung (= Desinteresse) vertreten würden, würde die Welt in ein Chaos stürzen. Jeder würde sich nur um sich selbst kümmern und der Rest würde keinen interessieren." (Nico). Marco est plus précis: "Sans opinion politique on n’est pas pris au sérieux. (…) On ne pourra pas contrôler le gouvernement. On ne pourra ni critiquer ni être solidaire avec aucun mouvement politique (…). Le plus grand danger d’un désintérêt, c’est celui des manipulations. (…) Une telle personne a les réactions politiques d’un enfant. (…) Les conséquences possibles d’une manipulation des masses sont insupportables. La dictature en est le résultat." Et Ginette souligne que le risque d’être manipulé, d’être "une proie légère pour les politiciens et leurs promesses" est particulièrement grand pour les jeunes. Souvent "les hommes et les femmes politiques ne s’intéressent aux jeunes qu’au moment des élections".

Wat bedeit de Begrëff Politik für Dech?

Nicht viel. Die Parteien sind doch fast alle gleich. Sie haben einige verschiedene Ideen. Aber zum Schluss kommt es in unserer Zeit der Wirtschaftskrise auf das gleiche raus. (…) Vor kurzem wusste ich noch, wen ich zu wählen hatte, aber jetzt nicht mehr. Ich habe gesehen, dass keine Partei mir recht entgegenkommt.

(12e Te, 19 J.)

Politik as e grousse Beschass. E Koup Leit halen sech hir gudd Plaatze waarm. Si sin sech no bausse nët eens, mä ënmert sech wëssen se genee, dass se sech eens sin.

(12e Te, 23 J.)

Mais pour Alain, précisément les jeunes devraient jouer un rôle non-négligeable: "Die Jugendlichen sollen aktiver an der Politik teilnehmen und sich dadurch ihre Zukunft sichern. Sie können etwas ändern, indem sie als Sandkörner im Getriebe der Welt einen gewaltlosen Widerstand leisten." Les succès, certes limités, des étudiants en grève lui confirment ses espoirs.

On l’aura peut-être remarqué, même si ce résumé risque de les niveler: les contradictions ne manquent pas dans ces dissertations. Claudine, p.ex., qui a écrit un devoir très nuancé, montrant qu’elle a fort bien compris les mécanismes du jeu politique, qui a analysé les raisons du désintérêt de nombreux jeunes, qui a brossé une large palette d’engagements possibles, du niveau du village jusqu’au niveau international ("Amnesty International"), en vient quand même à cette conclusion: "Pour être franche, je dois dire que je ne m’intéresse pas extrêmement à la politique, mais je suis sûre qu’elle concerne tout le monde et qu’il est du devoir de chacun de s’y intéresser pour un minimum…"

Et Mia qui avait cru pouvoir écrire: "Dass Jugendliche sich nicht für Politik interessieren, stimmt eigentlich nicht." Je lui répondrais plutôt avec Steve: il y a (au moins) deux jeunes: celle qui ne s’intéresse pas à la politique: "Es sind meistens solche, denen es gut geht und sich keine Gedanken über ihre Zukunft zu machen brauchen." Mais d’autre part "sieht man immer wieder Demonstrationen, wo andere Jugendliche sich zu ihrer politischen Auffassung bekennen."

Ayant lu une vingtaine de dissertations présélectionnées, j’incline à penser que le premier groupe est encore plus nombreux. C’est p.ex. à l’Athénée, où le sujet avait été précisé en disant: "La politique ne m’intéresse pas. De toute façon nous ne pouvons rien changer. – Voilà une opinion qui semble très fréquente chez les jeunes. Est-ce que tu t’y rallierais ou bien t’y opposerais-tu plutôt?", que davantage d’élèves ont cherché à démontrer la nécessité d’un intérêt. Sans cette ajoute, auraient-ils été plus sincères? Mis à part les quelques jeunes déjà bien engagés (voir les citations de Ginette, e.a.), la plupart des élèves semblent bien avoir traité le sujet comme exercice académique.

m.p.

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