Le Musée d’Etat: une institution discutable

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Depuis l’ouverture de quelques nouvelles salles de la section ‚Folklore et arts industriels‘ plusieurs journaux (t, RTL) ont profité de l’occasion pour attirer l’attention du public sur les richesses thésaurisées au Musée de l’Etat. Le Musée a certainement gagné en attrait, non seulement par la qualité de ses collections (historiques surtout) mais encore par l’ouverture d’un café qui pourrait faciliter au grand public le passage à la fréquentation des témoins du passé. (Il est vrai que le cadre de ce bistrot n’est pas encore très alléchant, il ne favorise guère une atmosphère ‚chaude‘).

Pourtant le Musée n’est pas au-dessus de toute critique, et à l’occasion de sa semaine d’action, le 3.4. 1980, la ‚Lëtzebuer Konschtgewerkschaft‘ (LKG) avait organisé à ce sujet une table ronde fort intéressante, où les responsables du Musée invités ont malheureusement brillé par leur absence.

Traditionnellement le Musée a la fonction de collectionner et de conserver les témoignages du patrimoine culturel d’un pays ou d’une région, sinon de l’humanité entière. Il devrait donc – pour ce qui concerne p. ex. la section des beaux-arts – posséder et présenter un échantillon représentatif de la création artistique nationale et même internationale.

Or, le visiteur du Musée de l’Etat doit constater – et les artistes de la LKG l’ont vivement souligné – qu’il ne peut être question de représentativité du moins pour la création artistique postérieure à 1930. Le Musée a acquis une collection plus ou moins cohérente de l“Ecole de Paris‘ (et encore les oeuvres choisies sont loin de faire l’unanimité des critiques), mais une présentation de l’ensemble de ce qui se fait en peinture, sculpture, collage, tapisserie, etc. est impossible, même au niveau strictement national. Les critères de la commission d’acquisition sont secrets et imperceptibles, soumis à aucune discussion publique, bien que ce soit le contribuable qui paie, que ce soit le public luxembourgeois à qui est destinée cette collection (non-) représentative de l’art contemporain et que ce soient les artistes de tous les bords qui devraient en profiter. Les membres de la commission d’achat sont inamovibles – même la limite d’âge pour fonctionnaires ne semble pas jouer – et se recrutent plus ou moins eux-mêmes. La LKG exige donc une composition paritaire de la commission: moitié artistes, moitié non-artistes, dont le mandat serait limité dans le temps, et qui devrait présenter un programme d‘

achats soumis à la discussion publique. (La LKG rejoint d’ailleurs ici la revendication du ‚Mouvement écologique‘ sur l’amovibilité des fonctionnaires-cadres).

Conserver ne peut cependant signifier, d’après les conceptions actuelles de la muséologie, simplement cataloguiser. Or c’est là l’unique fonction que les responsables semblent attribuer à la section des beaux-arts, où les tableaux pendent au mur, l’un à côté de l’autre, avec pour unique renseignement l’auteur, le titre, l’année de la création. Conserver veut dire aujourd’hui aussi replacer l’objet dans son contexte historique: un tableau, pourquoi représente-t-il un certain sujet? pourquoi l’auteur emploie-t-il une certaine technique? pour qui a-t-il confectionné son oeuvre? etc.

Ce manque de contexte se fait même sentir dans les sections historiques du Musée (sauf dans les salles méso- et néolithiques): les nombreux ustensils découverts par des fouilles archéologiques sont certes beaux à voir (et encore tout le monde n’en perçoit pas la beauté sans aide), mais outre un plaisir esthétique le musée devrait permettre au visiteur de saisir la signification d’un objet exposé, de comprendre à partir des objets exposés la vie quotidienne de nos ancêtres et les transformations successives qu’elle a subies.

Dans la section folklorique des efforts méritoires ont certes été faits, mais là encore on peut se demander si l’exposition de multiples types du même objet – p. ex. de pots, de crémaillères, etc. – , qui permet certes de saisir l’imagination très diverse des artisans des siècles passés (face aux stéréotypes actuels), n’empêche pas la compréhension du cadre de vie de milieux sociaux bien définis par un public non-spécialiste. En outre il est très significatif de voir que la bourgeoisie citadine du 18e siècle est bien davantage présente que p.ex. le milieu ouvrier du 19e siècle. Que cette différence soit due au manque de témoignages matériels ou aux préférences de recherches des historiens luxembourgeois importe peu, car les deux causes permettent des conclusions en elles-mêmes de valeur historique et politique et qu’on pourrait d’ailleurs montrer explicitement au musée.

En tout cas, les collections du Musée sont – grâce aux efforts faits ces dernières années – assez fournies pour permettre bien des études d’histoire sociale et économique. Pour ne prendre qu’un exemple concret: Une des salles du musée folklorique expose toute une série de crémaillères. Seul un observateur très attentif remarquera que la crémaillère à manivelle est plus ancienne (16e s.) que celles où la ménagère devrait changer avec la force de ses bras la hauteur du cran d’arrêt (jusqu’au 19e siècle). Cette observation contient une information d’histoire sociale très significative: la première crémaillère provient d’un château, les nobles profitaient donc d’une technique plus perfectionnée plusieurs siècles (!) avant que les simples gens n’en bénéficient. Lors de visites guidées, le dynamique chef de service de cette section sait très bien susciter l’attention des visiteurs par de tels détails que je considère plutôt comme l’essentiel. Les crédits manquent-ils pour présenter à tout le monde de telles explications? Près de la moitié des objets exposés (dans n’importe quelle section) pourrait être sacrifiée au profit de tableaux explicatifs et de montages audio-visuels replaçant les objets restants dans un cadre historique. Plutôt que du Louvre, c’est du ‚Römisch-Germanisches Museum‘ à Cologne qu’on devrait s’inspirer pour l’aménagement futur d’un Musée dont le manque de place explique certes beaucoup, mais pas tout.

Ce n’est que dans ces conditions que le Musée pourrait pleinement remplir sa fonction éducative. Les responsables se plaignent souvent que les visites de classes sont si rares. D’ailleurs elles ont presque toutes lieu à la fin du trimestre, c.à.d. que le professeur ne leur attache pas de fonction pédagogique précise car il faut être expert pour bien montrer à des élèves parmi la masse d’objets les quelques informations significatives qu’on peut en tirer. Bien sûr, les quelques fonctionnaires du Musée sont prêts à offrir leurs services, mais que feraient-ils si réellement tous les professeurs d’histoire, d’art, de géographie, de biologie, de travaux manuels, voire d’allemand, de français, de luxembourgeois, de religion, de morale, d’économie (car tous trouveraient au musée des objets pouvant illustrer leur cours et le rendre plus vivant) faisaient appel à ce service? Il n’existe même pas de salle d’animation dans les locaux actuels du Musée.

Certes, on ne pourra pas nier que l’organisation scolaire elle aussi ne se prête guère à l’intégration de visites périscolaires (du musée, d’un château, d’un atelier, etc) dans le cours. Des réformes des horaires et des programmes s’imposent également de ce

GERARD MATHEID.

côté-là. Envoyer les élèves au musée pendant les loisirs n’a cependant pas de sens vu le non-accueil qui leur y est réservé s’ils ne viennent pour une visite guidée. Pour les préparer à une telle visite privée, ou pour la remplacer (notamment dans les écoles qui ne sont pas situées dans la capitale) il ne reste qu’un moyen: Le Musée devrait faire reproduire des séries de diapositives qu’il mettrait à la disposition des enseignants (et autres personnes intéressées). Or, j’ai déjà eu l’occasion, il y a tout juste deux ans (‚forum‘ No 23/1978), de me plaindre du fait qu’il est impossible d’emprunter une seule des milliers de diapositives que possède le Musée. Malgré des cris choqués de la part de certains responsables à l’époque, ce n’est qu’avec la création de ‚Jeunes et Patrimoine‘ que certaines choses semblent commencer à bouger, même si cela se passe encore uniquement dans les coulisses et qu’officiellement un service de prêt ne fonctionne toujours pas.

Sa fonction éducative, le Musée ne pourra d’ailleurs la réaliser convenablement en restant cloué à son siège au Marché-aux-Poissons. S’il veut sensibiliser le grand public aux trésors culturels cachés dans ses murs, il devra d’abord sortir, lui, de ses murs. Le prêt de diapositives en est un moyen.

Le prêt d’objets en est un autre. Certaines administrations possèdent d’ailleurs déjà des meubles, tableaux, e.a. prêtés par le Musée. Mais nul visiteur ne le sait, aucune pancarte ne l’indique, et souvent ces objets ne se trouvent que dans quelques salles d’apparat fermées aux petites gens. Pourquoi ne pas en décorer quelques halls d’entrée, corridors stériles, et autres lieux de passage, quitte à devoir organiser une certaine surveillance. Dans certains musées de l’étranger fonctionnent même des "artothèques" qui prêtent à des particuliers.

Au Musée à Luxembourg même le décor du hall d’entrée, carte de visite du bâtiment, n’a pas changé depuis que j’y suis allé pour la première fois, il y a une quinzaine d’années.

Moins difficile à réaliser devrait être l’organisation de conférences en dehors du musée de Luxembourg, et p.ex. la participation aux semaines d’animation culturelle organisées par le Ministère des Affaires Culturelles. Honni soit qui (bien) y pense! Si de telles conférences ont lieu – et elles sont bien rares -, ce sont quelques employés et fonctionnaires du Musée qui les font pendant leurs loisirs, sans être dédomagés ni pécunièrement ni en temps de travail (p.ex. le lendemain matin après une soirée passée à Clervaux au service de la propagation de la "culture"). Même la participation du Musée au stand du Ministère à la Foire Internationale, il y a quelques années, était uniquement le mérite de quelques bénévoles. Et d’autres de s’étonner que le Musée n’attire que 60-80 000 visiteurs par an, dont la moitié des touristes étrangers et sans doute un nombre appréciable d’habitués comptés deux fois et plus par an, (alors que le château de Vianden en compte quelque 300 000).

A ce qu’il paraît le Ministre des Affaires Culturelles du Gouvernement précédent avait envisagé l’ouverture du Musée après les heures de boulot, pour faciliter la visite des gens qui travaillent. Des raisons de personnel ont été le prétexte de la non-réalisation. L’ouverture d’un bistrot (qui ferme à 20 heures à cause de la concurrence qu’en craignent les cafetiers voisins) n’est qu’une faible compensation pour cette idée, même si on doit en féliciter les responsables.

Les expositions sont les seules moments où le Musée connaisse un peu d’affluence. Mais au lieu d’avoir une fonction éducative, d’initiation culturelle, elles doivent être, selon le rapport budgétaire du nouveau Ministre "aussi prestigieuses que possible". Et pourtant les grandes rétrospectives concernant p. ex. J. Probst, Aug. Tremont, e.a. n’ont pas été organisées par le Musée d’Etat. Même les nouvelles acquisitions ne sont pas présentées au public. Echange et confrontation pour favoriser la création ne sont certainement pas les critères des responsables, qui semblent préférer de petits artistes étrangers plus ou moins inconnus. Proposer aux fonctionnaires du Musée de montrer aussi un vase brisé (afin d’expliquer les

difficultés de l’archéologue) ou un tableau mal fait (pour enseigner la différence entre art et kitsch) leur fait dresser les cheveux. Le prestige prime toute considération pédagogique. Pour en finir avec cette politique "prestigieuse" (et encore les seules expositions bien faites étaient prêtées par des musées étrangers) mais peu favorable à l’éclosion de la création artistique ni à la compréhension des structures des formations sociales du passé, la LKG propose la formation d’une commission des expositions, composée selon le modèle présenté plus haut pour la commission des achats.

Mais si des tâches aussi traditionnelles que la fonction éducative ne peuvent être réalisées par notre Musée, jusqu’à quand faudra-t-il attendre la réalisation d’autres fonctions présentées lors du débat de la LKG.

  • Le Musée comme centre de création, où l’on verrait naître l’art, c.à.d. l’artiste à l’oeuvre.
  • Le Musée comme centre de créativité qui permettrait une initiation pratique à une technique artistique. Surtout pour les enfants une telle fonction serait très importante. Et certains musées étrangers, à Bruxelles p. ex., la pratiquent. L’exposition de l’União au sujet des enfants portugais en était une illustration parfaite, prêtée par le Musée de l’Enfant à Paris: les enfants n’y venaient pas contempler silencieusement des photos d’enfants portugais ou des objets venus de ce pays, mais pouvaient eux-mêmes s’essayer à certaines techniques courantes à leurs camarades portugais.
  • Le Musée comme lieu de rencontre du patrimoine culturel et de la culture actuelle: Ainsi le musée folklorique qui présente des objets d’avant 1920 serait à prolonger par des ateliers, où des hommes exercent des métiers d’art d’aujourd’hui. Leur technique vivante mérite autant d’être montrée, conservée, admirée que les objets fabriqués par leurs ancêtres.

Bien sûr ces propositions coûtent de l’argent. Mais poser la question des crédits prévus au budget de l’Etat revient à poser la question de la place que nous voulons accorder à la culture dans notre société. Ces dernières années le Ministère des Affaires Culturelles disposait en tout de 0,34 à 0,5 % de la masse budgétaire totale. La commission d’achats dispose en 1980 de 2,5 millions de francs! Mais outre le mécénat privé d’autres formes de revenus seraient possibles. Pourquoi pas fabriquer des copies d’objets exposés au Musée ou des diapositives dont la vente servirait à financer d’autres initiatives! Il est vrai que tant que la loi ne permettra pas une certaine autonomie financière du Musée (comme d’autres institutions comparables) au lieu que toute recette doive être versée à l’Administration de l’Enregistrement, il n’est guère à prévoir que les fonctionnaires responsables s’empresseront à prendre de telles initiatives.

m.p.

Le CINE-CLUB 80 présente le 28 mai 1980 à 19.30 h. au Théâtre municipal
"Bilder aus Amerika. Reise zu den Entrechteten Amerikas"
de Jakob HOLDT
Réservations à partir du 12/5: Caisse B
Prix: 150 et 180 F; membres: 120 F

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