- Kunst
Monument équestre sur la place Guillaume II à Luxembourg
Enfant déjà, il m’impressionnait. Je parle du cheval. Fier et majestueux, il me faisait rêver, comme s’il pouvait m’emmener loin, quelque part dans un ouest sauvage. J’aurais bien voulu le voir de plus près, l’approcher, le caresser.
Le bonhomme qui le monte, je ne le connaissais pas. Il ne m’était pas vraiment sympathique. Son bras trop long et son chapeau empanaché me le rendaient quand même un peu comique.
Je me demandais pourquoi on les avait placés aussi haut sur un socle ennuyeux. Les blasons aux figures légèrement vêtues et les écussons qui l’ornent ne me disaient rien, et je ne me sentais pas concerné par l’inscription peu visible « Au roi et grand-duc Guillaume II le Luxembourg reconnaissant » ‒, je n’avais pas de conscience historique à l’époque et ne connaissais rois et princes que par les contes de fées.
Mon intérêt pour ce monument équestre s’est accru lorsque, pendant mes études en histoire de l’art à Strasbourg, je participai à la formation des guides de la Ville de Luxembourg, afin de gagner un peu d’argent pendant la période des vacances. J’appris alors qu’il s’agissait d’une œuvre d’Antonin Mercié. Il est aujourd’hui aisé de trouver des informations sur ce sculpteur français né en 1845 et décédé en 1916. Mais à la fin des années 1980, Internet ne m’était pas accessible et il m’a fallu plusieurs heures pour trouver quelques lignes sur lui dans les livres et dictionnaires d’art des bibliothèques nationale et universitaire que je pouvais consulter.

Mercié s’est d’abord fait connaître pour ses sculptures monumentales aux sujets mythologiques
‒ Thésée, David et Goliath… ‒ et allégoriques ‒ Le Loup, la mère et l’enfant, La Victoire, Le Génie des arts… Il a ensuite réalisé de nombreux monuments et portraits de personnages illustres et historiques, tels Jules Michelet, François Arago, Victor Hugo, Alfred de Musset, Jeanne d’Arc, Jules Ferry.
Son style élégant et raffiné, conforme aux règles académiques dominantes de son siècle, a dû plaire aux classes dirigeantes du jeune Etat luxembourgeois qui lui commandèrent une statue dédiée au roi des Pays-Bas et grand-duc de Luxembourg, érigée sur la place de l’Hôtel de Ville en 1884. Par cet hommage posthume, elles tenaient à le remercier pour leur avoir fait don, à un an de la fin de son court règne (1840-1849), de l’une des constitutions les plus libérales de l’Europe de l’époque. Je supputais qu’elles cherchaient surtout à signaler à son successeur qu’elles entendaient bien continuer à s’y tenir… D’ailleurs, quelques années plus tard, à la mort de Guillaume III, une règle de succession dynastique ayant définitivement séparé les trônes néerlandais et luxembourgeois mettait fin à ce souci.
C’était à peu près tout ce que je pouvais raconter aux touristes auxquels je faisais visiter la capitale dans ma jeunesse. Je me plaisais néanmoins, lorsque le temps imparti et l’attention du groupe me le permettaient, à évoquer la fameuse statue de Marc Aurèle sur la place du Capitole à Rome, véritable prouesse technique qui nous est parvenue de l’Antiquité romaine, et surtout le magnifique Colleone d’Andrea del Verrocchio exposé à Venise, chef-d’œuvre d’une beauté puissante et inégalée.
Ce n’est que très récemment, grâce à Wikipédia d’ailleurs, que j’ai découvert que le cheval que monte Guillaume II a été réalisé par un contemporain de Mercié, Victor Peter (1840-1918), un sculpteur qui s’était spécialisé dans les sujets animaliers. Cela ne m’a pas étonné : encore aujourd’hui, je trouve que le naturalisme presque lyrique de l’animal contraste avec la rigidité pompeuse du cavalier.
Mais s’informer n’a jamais été facile : le Luxemburger Zeitung du 23 juin 1882 se lamente que ce soit la presse étrangère qui dévoile la constitution du comité de sélection, la liste des artistes pressentis et le budget prévisionnel de 90 000 francs pour cette future œuvre « nationale ». Et le regard des autres est essentiel pour apprécier ses propres trésors : L’Indépendance luxembourgeoise du 5 novembre 1885 célèbre le premier anniversaire de « l’admirable statue que l’étranger nous envie » (voir eLuxemburgensia dans bnl.lu).
Il reste que je préfère aujourd’hui encore le cheval à l’homme.
Historien de l’art, Enrico Lunghi a été directeur artistique du Casino Luxembourg et directeur général du Mudam – Musée d’art moderne Grand-Duc Jean. Il a été commissaire de nombreuses expositions au Luxembourg et à l’étranger, et a publié plusieurs romans qui thématisent son rapport à l’art ainsi que des polars (avec Serge Basso de March).
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