Rue Cases Nègres

Un film antillais d'Enzhan Palcy

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Un film antillais d’ENZHAN PALCY

"Utopia" est en train de faire tout honneur à son ambition d’être la première (et seule) salle luxembourgeoise de cinéma d’art et d’essai. S’il est vrai que ces dernières semaines certains films mineurs ne correspondaient guère à ce critère, cela n’est dû qu’aux éternelles difficultés des programmeurs luxembourgeois avec les distributeurs belges. Du 30 mars au 12 avril "Utopia" justifie pleinement sa vocation essentiellement culturelle: A côté du "Troisième Homme", classique s’il y en a, y sera projeté "Rue Cases Nègres" film nouveau si la nouveauté a encore un sens en art cinématographique.

José, un orphelin antillais, est élevé par sa grand-mère qui, ayant compris la condition d’exploités où se trouvent tous les travailleurs noirs de la canne à sucre, pousse José à poursuivre ses études. Grâce à un instituteur français qui reconnaît finalement ses capacités, José réalise cette phrase que l’instituteur avait inscrite au tableau: "L’instruction est la clef qui ouvre la deuxième porte de notre liberté." Qui ne sait rien, ne peut profiter de sa liberté, il reste esclave. Le message politique est évident.

Si José passe par la culture française pour accéder au savoir, à la liberté, il ne devient pas pour autant un "nègre blanc". C’est le cas plutôt de cette caissière de cinéma qui, noire, renie sa race et se veut blanche, mais qu’on ne voit toujours que derrière la grille de sa caisse.

Le meilleur copain de José, Léopold le mulâtre, avait choisi encore une autre voie: il se révolte contre son père blanc, mais il passera en prison.

José, en partant de la plantation pour Fort-de-France, veut emmener la rue Cases Nègres avec lui. Dans une interview à "Témoignage Chrétien", la réalisatrice, Enzhan Palcy, l’exprime ainsi: "Nos ancêtres ne sont pas les Gaulois, comme on nous l’a toujours dit à l’école. Ce sont des Africains et des Français, puisque nous sommes des métissages de nègres d’Afrique et de blancs: qu’on ne tue pas l’un au profit de l’autre". José n’ira donc pas seulement à l’école des blancs. Il sait allier à l’enseignement européen la culture africaine que lui transmet le vieux Médouze sous forme de contes (oraux) et d’une statuette (matérielle).

Si le propos du film est bien politique, "Rue Cases Nègres" appartient cependant plutôt au genre du roman (film) d’apprentissage, comme d’ailleurs le livre de Joseph Zobel qui l’a inspiré. Evitant tout didactisme ou militantisme, Enzhan Palcy, par un savant dosage d’humour, de tendresse, de prise de conscience politique, de détails vrais, a su s’adresser au grand public. Aux Antilles françaises le film a été vu en automne 1983 déjà par quatre fois plus de spectateurs que "E.T.", pourtant considéré comme succès là-bas aussi. A Venise il a remporté le Lion d’Argent, en France les critiques sont unanimes. Et dire que FR 3 avait refusé de le co-produire: "Normal", puisque Enzhan Palcy étant femme, jeune (28 ans) et Antillaise à la fois: quel producteur commercial européen lui aurait fait confiance?

Si la technique du film est plutôt simple (caméra peu mobile, …) si le film est sans grandiloquance aucune, il serait pourtant faux de croire que le film n’est intéressant que parce qu’il est tiers-mondiste, voire exotique. Dans une subtile analyse structurale Henri Miccolo montre dans "Cinéma 83" (No 298/oct. 83, pp. 31 s.) comment le langage cinématographique lui-même exprime l’itinéraire d’un apprentissage qu’il veut décrire. Ne prenons ici que deux exemples (qui montrent en même temps combien il serait important que les Luxembourgeois, et nos élèves en premier lieu, puissent suivre des cours de grammaire et de style cinématographiques pour déceler par eux-mêmes de tels détails): D’abord c’est le mouvement, le déplacement de José qui exprime déjà son parcours d’apprentissage. Il est issu d’un milieu défini par l’immobilité: les cases sont installées à l’intérieur de la plantation afin de priver les travailleurs de toute possibilité de déplacement même jusqu’au lieu de travail – l’exploitation atteint son paroxysme -, même après l’émancipation des esclaves. A ce parcours limité plantation/plantation s’oppose l’itinéraire plantation/Fort-de-France que parcourt José. Mais l’émancipation sociale que traduit ce déplacement géographique n’est pas un déracinement: José veut "emporter"

la rue Cases Nègres et parallèlement à la réussite scolaire à l’extérieur il intériorise sa culture africaine avec l’aide de Médouze.

Cette appropriation de sa propre histoire noire est symbolisée encore par une montre qui n’a plus d’aiguilles que José porte au cou: Le monde africain est hors du temps, sans histoire ni avenir. Ce n’est qu’après avoir obtenu sa bourse d’études que José en fera cadeau à une amie dont le père avait refusé qu’elle se présente au concours des bourses. Elle restera dans ce monde intemporel de la plantation alors que lui accède par la réussite scolaire à la temporalité, à l’histoire.

Bien d’autres symboles structurent encore ce grand film d’Enzhan Palcy, qui n’est que son deuxième! Je pense par exemple à l’affiche du "Chan-

teur de jazz", scène inventée par la réalisatrice: dans ce premier film parlant de l’histoire du cinéma, c’est un noir qui prend la parole…, mais joué par un acteur blanc grimé. Il y aurait tant à dire encore des couleurs, du noir et du blanc toujours significatifs. Il faudrait dire un mot aussi des acteurs, tous non-professionnels à deux exceptions près: si leur jeu semble tellement naturel et convaincant, c’est qu’ils n’avaient qu’à répéter devant une caméra leur vie quotidienne. Mais mieux vaut d’aller voir soi-même.

m.p.

Au cinéma UTOPIA (16, rue de la Faïencerie, Luxembourg) du 30.3. au 12.4. Réservations: tél. 47 21 09.

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