« Le jeune Karl Marx » de Raoul Peck (2017) avec August Diehl (Karl Marx), Stefan Konarske (Friedrich Engels), Vicky Krieps (Jenny Marx), Olivier Gourmet (Proudhon) Coscénariste (avec Pascal Bonitzer) et réalisateur de « Le jeune Karl Marx », Raoul Peck semblait un choix évident pour réaliser un film sur l’auteur du « Manifeste communiste ». Le cinéaste haïtien (il fut ministre de la Culture d’Haïti de 1995 à 1997) est à la fois un fin connaisseur de Marx dont il a étudié « Le Capital » lors de ses années universitaires à Berlin, et l’auteur de plusieurs films politiques parmi lesquels figure un double portrait du premier ministre congolais Patrice Lumumba, assassiné en 1961 : « Lumumba, mort d’un prophète » (documentaire, 1990) et « Lumumba » (fiction, 2000). Il a également réalisé « L’homme sur les quais » (1993) qui se passe sous la dictature de François Duvalier, « Quelques jours en avril » (2005) sur le génocide au Rwanda et il s’est penché par deux fois sur les conséquences de l’aide internationale déversée sur Haïti après le tremblement de 2010, dans le documentaire « Assistance mortelle » (2013) et le film de fiction « Meurtre à Pacot » (2014). Sans compter une excellente mini-série sur « L’affaire Villemin » (2006) dans laquelle il s’intéresse aussi bien au traitement médiatique que judiciaire de ce célèbre fait divers. Au même moment que « Le jeune Karl Marx », il sortira « I Am Not Your Negro », un documentaire sur l’histoire du combat des Afro-Américains aux Etats-Unis, analysée à travers les écrits de James Baldwin, qui lui vaudra une nomination à l’Oscar en 2017.
Dans toutes ses interviews, Raoul Peck a toujours rapproché « I Am Not Your Negro » et « Le jeune Karl Marx », deux films qu’il a développés parallèlement sur de longues années. Mais ces deux œuvres sont très différentes. Centré sur les assassinats successifs de Medgar Evers, Malcolm X et Martin Luther King, le documentaire « I Am Not Your Negro » est un montage habile d’images d’archives, d’extraits de films hollywoodiens et d’interviews du charismatique James Baldwin, le tout porté par la voix de Samuel L. Jackson. L’éloquence de la forme (du film et des écrits de Baldwin) épouse ici la combativité du propos. « Le jeune Karl Marx » se rapproche davantage – même si Peck refuse ce qualificatif – du biopic classique et, pour tout dire, quelque peu poussiéreux pour retracer un épisode de la vie d’un personnage qui reste toujours engoncé dans ses costumes du 19e siècle. On a même peine à croire que la liberté de ton et de style, le sentiment d’urgence et la colère qui sous-tendent « I Am Not Your Negro » soient l’œuvre du même réalisateur que les sages reconstitutions historiques et la symbolique éculée du « Karl Marx » dans lequel les Irlandaises sont forcément rousses et il pleut infailliblement à Londres. Pour symboliser à la fois la tourmente de l’âme de Marx et la colère des peuples qui se lève, on a droit à des vagues qui viennent se briser sur la plage d’Ostende. Chaque séquence contient sa petite phrase ou référence historique et même la place accordée aux femmes – notamment à Jenny Marx (interprétée par Vicky Krieps) – ressemble plus à un gage donné aux tenants des études de genre qu’à un véritable intérêt pour le rôle qu’elle a pu jouer dans le travail de son mari.
En s’appuyant essentiellement sur les correspondances de Marx et de son entourage, Peck raconte l’éclosion, de 1843 à 1848, de la pensée marxiste qu’il tente de dépoussiérer en montrant d’une part qu’elle est toujours d’actualité dans un monde où perdurent et s’aggravent les inégalités sociales, et d’autre part que l’homme qui l’a formulée était un être de chair et de sang auxquels les spectateurs peuvent s’identifier. On apprend donc que Marx tenait moins bien l’alcool que son complice Friedrich Engels, sans doute plus habitué à trinquer avec les travailleurs irlandais auxquels il avait consacré une étude. Le cinéaste insiste sur le courage physique des deux hommes (stoïques face aux menaces des gendarmes comme des ouvriers suspicieux), mais enchaîne surtout les scènes de discussions, souvent très animées mais dont le spectateur non initié au contexte historique ne saisit pas toujours l’enjeu et encore moins ce qui se cache derrière les concepts et personnages cités. Qui étaient Weitling, Grün, Ruge ou Annenkov et en quoi se sont-ils opposés à Marx ? Peu importe sans doute car plus que les théories de Marx, ce que veut partager Raoul Peck dans ce film, c’est l’importance de penser par soi-même, celle de connaître l’histoire et de chercher à comprendre le monde pour ensuite être en mesure de le changer, la nécessité de la solidarité des exploités contre les exploitants et le besoin de toujours tout remettre en question. Mais ce programme qu’il réussit brillamment avec « I Am Not Your Negro » (auquel « Le jeune Karl Marx » est explicitement relié par sa fin toute en images d’archives) reste englué ici dans une mise en scène d’une inhabituelle raideur chez ce cinéaste. Il ne dicte certes pas au spectateur ce qu’il doit penser, mais il ne l’encourage guère à réfléchir sur ce qui lui est raconté.
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