Un Italien dans la Résistance luxembourgeoise

A propos des "Mémoires" de Luigi Peruzzi

Dieser Inhalt wurde anhand eines gescannten Dokuments mithilfe von optischer Zeichenerkennung (OCR) und künstlicher Intelligenz (KI) digitalisiert. Er kann Fehler oder Ungenauigkeiten enthalten.

Luigi PERUZZI, Mes Mémoires. Un antifasciste italien déporté au SS-Sonderlager Hinzert raconte. Traduit de l’italien par Véronique Igel. Présenté et annoté par Denis Scuto, Éditions Le Phare, Esch-sur-Alzette 2002, 398 pages, ISBN 2-87964-056-3, 35,50 euros

Voilà un livre qui fera date dans l’historiographie luxembourgeoise. Et cela à plusieurs titres. D’abord parce que le genre des mémoires est très peu représenté parmi la littérature luxembourgeoise. Je ne saurais citer d’emblée que l’empereur Charles IV et les ministres d’État Emmanuel Servais et Pierre Werner. De plus cet ouvrage autobiographique est le premier, à ma connaissance, qui soit écrit par un émigré au Luxembourg. Ensuite pour la première fois un livre autobiographique sur la Résistance n’est pas écrit dans une optique patriotique, mais antifasciste. Et finalement il s’agit d’une édition critique, assortie donc de commentaires de la plume d’un historien chevronné.

Et même dans le détail ce récit, qui pourtant n’est pas le premier écrit par un ancien prisonnier du SS-Sonderlager Hinzert dans le Hunsrück, fournit des informations inconnues jusqu’ici. Je pense p. ex. à l’organisation et aux discussions à l’intérieur des groupes antifascistes, à leur presse, à la tentative réussie d’infiltrer le groupe de théâtre fasciste. J’ai noté aussi le jugement nuancé que Peruzzi porte sur Vittorio Crescentini, une des figures de prou de la communauté italienne, et dont on aimerait bien que quelque jeune historien se mette à écrire une biographie, tout comme de Camillo Poggi d’ailleurs. Denis Scuto, son éditeur et premier commentateur, relève le rôle primordial attribué par Peruzzi à la Légation d’Italie qui fournissait des listes nominatives d’Italiens à faire arrêter par la Gestapo, ou l’évocation d’un ancien député français qui aurait transité par Hinzert mais qui reste non identifié. Sur la vie du camp de Hinzert d’autres témoignages ont été publiés depuis longtemps; celui de Peruzzi s’en distingue, parce qu’il met l’accent sur les initiatives de “la grande famille communiste” (p.

234), parce que “peu de survivants des camps nazis et peu d’anticommunistes endurcis ont aujourd’hui le courage de dire la vérité sur le courage des communistes.” (p. 235).

Mais la vraie nouveauté est bien ce regard italien jeté sur la Résistance luxembourgeoise qui refuse jusqu’à nos jours de considérer ces antifascistes comme résistants, même si entre-temps Peruzzi (et quelques autres) a reçu en 1970 le titre, la carte et l’insigne du résistant sur avis du Conseil National de la Résistance (p. 38). Aussi les scènes les plus fortes sont-elles certainement celles où Peruzzi racontent ses relations et celles du groupe des Italiens, qui comme Peruzzi parlaient le luxembourgeois, avec les autres prisonniers luxembourgeois au camp de concentration. Pour Peruzzi elles évoluent de l’hostilité et de la méfiance vers la solidarité, en passant par quelques scènes démystifiantes pour le comporte-

michel pauly

L’époche où Luigi Peruzzi était forcé au travail chez Siemens à Berlin ne fait malheureusement pas partie de ses “Mémoires”.

Luigi Peruzzi au milieu des camarades antifascistes en 1938

ment moral de nos patriotes, alors que les Italiens s’identifiaient volontiers comme Luxembourgeois, même lorsque ce groupe était puni pour la fuite d’un des leurs (p. 263). Nous allons voir que les Luxembourgeois oublieront vite cette solidarité après la guerre. Après tant d’humiliations subies de la part des Allemands bien sûr, mais aussi des Français durant l’évacuation et des résistants luxembourgeois au camp, dues à sa nationalité, on passe volontiers à Peruzzi se brin d’amour propre qui lui fait susciter peut-être un peu trop souvent l’admiration des Luxembourgeois (p. 288) – et du lecteur – pour le groupe des Italiens et ‚la grande famille communiste‘ au camp de Hinzert. Mais qu’on se rassure, il ne nous évite pas le spectacle de sa propre déchéance humaine, de ses angoisses, de ses tentations, de son glissement à peine perceptible vers l’inhumanité nazie, de sa perte de dignité humaine que doit lui rappeler de temps en temps le ‚vieux‘ Ottaviano, de 11 ans son aîné.

À qui ces arguments historiographiques ne suffisent pas, j’ajouterai des arguments littéraires qui rendent ce livre parfaitement lisible à un grand public, voire à des jeunes, disons à partir de 15 ans. Le livre est en effet écrit dans un français limpide, travaillé. Le livre est émouvant; il raconte des scènes d’une bestialité féroce à vous faire monter les larmes aux yeux et des occasions de solidarité entre victimes de la terreur nazie à vous rendre la foi dans le genre humain. Le livre est passionnant, car à plus d’une reprise on ne peut arrêter la lecture avant de connaître l’issue de l’épisode, et on regrette d’autant plus la fin abrupte: après avoir raconté son transfert du camp de Hinzert vers l’Italie, l’auteur termine avec la phrase: ‚Mais ici commence une autre histoire. Elle n’est peut-être pas aussi triste que celle de Hinzert, mais peu s’en faut.‘ (p. 314). Existerait-il une suite à ses ‚Mémoires‘?

Ceci dit l’historien spécialiste ne peut s’empêcher d’exprimer quelques regrets.

Le témoignage direct sur les années d’avant-guerre et les luttes entre fascistes et antifascistes qui déchiraient la communauté italienne établie au Luxembourg et notamment dans le sud du pays ainsi que les tracasseries dont les derniers étaient victimes de la part des autorités policières luxembourgeoises, est absolument novateur, même si Benito Gallo¹ n’en avait pas fait l’économie dans ses travaux sur l’histoire de l’immigration italienne. Mais sur l’immigration proprement dite on apprend très peu. Il faut analyser l’ensemble des immigrés italiens cités dans le livre et dont Denis Scuto a retracé des mini-biographies sous forme de notes à la fin du livre², pour constater qu’un grand nombre parmi eux est venu au Luxembourg en 1922-23, c.-à-d. immédiatement après la prise de pouvoir de Mussolini. Il faut donc bien parler d’une immigration politique (antifasciste) sous couvert d’immigration économique.

On l’a dit, la langue employée par Peruzzi est riche, les effets de style sont nombreux. Cela facilite la lecture, mais cela pose aussi problème. Acceptons l’explication de la traductrice (p. 41) qui y voit un effet de la formation que le mineur avait reçue chez les Salésiens. J’aimerais, p. ex., bien savoir si l’odeur d’un cigare qui traverse pratiquement les trois premiers mois à Hinzert comme un véritable instrument de torture, faisait déjà partie de la première version des ‚Mémoires‘ ou si elle a été rajoutée par la suite. Car dans les chapitres précédents rien n’indiquait que Peruzzi fumait. En tout cas ce n’était pas une passion digne d’être relatée. Si la langue de Peruzzi recherche le style littéraire, les fautes dans la version traduite et imprimée sont nombreuses. Les unes sont sans gravité (p. 139: ‚il ne fallait pas compter pas les fautes‘; p. 147: ‚les voisins lui racontèrent de la visite‘), même si on regrette une fois de plus qu’une maison d’édition croit pouvoir faire des économies sur le lectorat (à qui incombe aussi la responsabilité pour l’inversion des pages 162/163). D’autres fautes rendent des phrases incompréhensibles (p. 53: ‚Pour ces quelques naïfs, le mot ’socialisme‘ à lui tout seul suffisait à garantir de respect des accords et le bien-être.‘) et d’autres encore prêtent à question: Au retour de l’évacuation un train aurait ramené Peruzzi et les siens de Dijon: ‚Un long train traverse la Belgique et nous conduit à la maison.‘ (p. 118). Ce détour reste sans explication de la part de l’éditeur: s’agit-il d’une erreur de Peruzzi ou d’une faute de traduction ou d’un réel détour? Peruzzi confond en tout cas le référendum du 10 octobre 1941 et la grève du 31 août 1942, alors qu’il cite en extenso le texte des fameuses affiches du Standgericht. En général Denis Scuto redresse

1 Signalons qu’en réaction à la parution des ‚Mémoires‘ de Luigi PERUZZI aux Éditions du Phare, les Éditions Saint-Paul ont réimprimé l’ouvrage de Benito GALLO, Centenaire. Les Italiens au Luxembourg, 1892-1992, Luxembourg 1992.

2 Regrettons en passant que le livre ne contienne aucun index des noms qui pour les renvois à ces notices biographiques aurait été particulièrement utile.

de telles erreurs dans les notes. C’est le cas aussi pour le meurtre d’un jeune musicien tué par les fascistes en 1934 (de facto: 1932), dont Peruzzi donne même la date et l’heure, alors qu’en réalité il ne fut que blessé. Mais si l’événement eut lieu dès 1932, son jugement que "la population luxembourgeoise, toutes classes confondues avait commencé à comprendre et à se rendre compte du danger fasciste italien et du nazisme autoritaire allemand" (p. 70) ne tient pas debout. Scuto ne met pas non plus en question l’affirmation répétée concernant l’existence d’une "cinquième colonne luxembourgeoise" (p. 54, 70). En tout cas l’historien attend avec impatience l’édition annoncée en langue originale et espère qu’elle signalera les variantes par rapport aux autres versions qui existent (cf. p. 37). Car malgré le travail inouï fourni par Denis Scuto cette édition francophone laisse à désirer en vue de l’exploitation scientifique de cette source extraordinaire.

Un des aspects les plus choquants est certainement cette tare qui semble coller à Peruzzi du fait d’être italien (ou était-ce plutôt ses convictions communistes qui suscitaient la méfiance? Peruzzi reste d’ailleurs très discret sur son affiliation au PCI, mais vers la fin il relate une réunion du "groupe des communistes du camp" dont, écrit-il, "nous acceptâmes la décision du comité" (p. 294) et un peu plus loin il se fait réprimander par Natale Ottaviano pour une tricherie à la quelle il s’était laissé emporter en lui faisant dire: "tu ne vaudras plus rien ni pour ta famille, ni pour toi-même ni pour le parti." (p. 299): avant 1940 il risquait à tout moment l’expulsion comme antifasciste, les Français s’en méfiaient lors de l’évacuation en l’assimilant aux fascistes, et dans le camion qui le transportait à Hinzert, en même temps qu’une soixantaine de Luxembourgeois, ces derniers lui étaient franchement hostiles de peur qu’il ne fût un espion de la Gestapo (qu’on aurait frappé et blessé?). Certes les Italiens présents à Hinzert prirent leur revan-

che en donnant des leçons de solidarité. Mais si dans le camp ils semblent avoir ainsi réussi à dissiper la méfiance nationaliste et à imposer la solidarité des victimes sans égard pour leur nationalité, l’après-guerre dut leur faire comprendre que bien des Luxembourgeois n’avaient pas compris la leçon. Dans le Livre d’Or de la Résistance, paru en 1952 sous la responsabilité e. a. de Raymond Steichen, qui avait été du même convoi de la prison de Luxembourg à Hinzert et pour lequel Peruzzi est plein d’admiration, le nom de Peruzzi ni des autres Italiens vivant à Luxembourg ne figure dans les listes des victimes de la terreur nazie. Cette lacune ne peut être excusée par la regrettable assimilation Italien=fasciste dont firent preuve aussi des ministres comme Victor Bodson et Pierre Krier et qui ‚justiait‘ le séquestre de tous les biens que possédait n’importe quel Italien en 1945, car un Raymond Steichen a connu Peruzzi et ses camarades et leur solidarité avec les résistants luxembourgeois à Hinzert, ce livre en apportant définitivement la preuve. Mais le véritable scandale est révélé par Denis Scuto tout à la fin du livre dans son annexe reconstituant les 62 prisonniers qui avaient fait partie du convoi du 14 septembre 1942 (p. 368s.): Dans le Livre d’Or des Prisons, paru en 1996, Aloyse Raths recopie le registre (incomplet) des écrous de la prison du Grund et s’arrête au 36e prisonnier. Le 37e, bien présent sur l’original, était Luigi Peruzzi! L’exclusion délibérée des résistants italiens continue jusqu’à nos jours!

Il n’est donc que de justice que Denis Scuto établisse à la fin du livre le "Mémorial de la Déportation des antifascistes italiens du Luxembourg suivi de celui des antifascistes italiens d’Audun-le-Tiche, avec qui les premiers ont étroitement collaboré. Hélas, ces 90 résistants (dont certains avaient d’ailleurs acquis la nationalité luxembourgeoise, et si ce n’était que pour éviter l’expulsion) ne seront jamais décorés de la Croix de la Résistance, leur réhabilitation se limitera donc à l’œuvre de Denis Scuto.

Il faut bien parler d’une immigration politique (antifasciste) sous couvert d’immigration économique.

La Villa Seligmann à Esch-sur-Alzette fut séquestrée par les Allemands et devint le siège de la Gestapo

Als partizipative Debattenzeitschrift und Diskussionsplattform, treten wir für den freien Zugang zu unseren Veröffentlichungen ein, sind jedoch als Verein ohne Gewinnzweck (ASBL) auf Unterstützung angewiesen.

Sie können uns auf direktem Wege eine kleine Spende über folgenden Code zukommen lassen, für größere Unterstützung, schauen Sie doch gerne in der passenden Rubrik vorbei. Wir freuen uns über Ihre Spende!

Spenden QR Code