Un modèle d’avenir?

Entretien avec Francis Schartz (Lycée technique d'Ettelbruck)

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Un modèle d’avenir?

Dès le 26 mai 1998 le Conseil supérieur de l’Éducation nationale (CSEN) a rendu un avis relatif à l’autonomie des établissements secondaires et secondaires techniques. Nous en publions quelques extraits et nous nous sommes entretenus avec Monsieur Francis Schartz, directeur du Lycée technique d’Ettelbruck et président de la conférence des directeurs de l’enseignement secondaire technique, de ce concept d’autonomie scolaire qui semble être pour certains la nouvelle panacée pour réformer l’école luxembourgeoise.

forum: L’autonomie scolaire semble être devenue un des maître-mots du Ministère de l’Éducation nationale et plus encore des deux conférences des directeurs de lycées classiques et techniques. Pourquoi? D’où provient cette idée?

Francis Schartz: J’aimerais bien que ce soit une idée-vedette du Ministère. Malheureusement ce n’est en effet qu’un maître-mot, un terme qui est souvent mal compris. Nous autres directeurs ressentons sur le terrain un grand manque de liberté de mouvement. Et ce manque de liberté n’est pas dû à tel ministre ou à telle politique, mais au système en tant que tel.

forum: Dans quels domaines manque cette liberté de mouvement?

Francis Schartz: Il est connu que notre État, nos administrations connaissent une forte centralisation. Or, sur place il faudrait souvent pouvoir réagir avec une plus grande flexibilité. Je prends l’exemple des finances. De nombreux crédits budgétaires sont inscrits au ministère des Bâtiments publics. Si nous devons acheter des chaises pour les élèves, nous n’avons même pas la possibilité de spécifier nos besoins. C’est l’administration des Bâtiments publics qui décide. C’est pourquoi nous pensons que chaque école devrait être dotée d’un budget global pour lequel nous serions bien sûr obligés de porter la responsabilité. Mais cela nous permettrait de décider de façon plus autonome dans l’engagement de certaines dépenses et nous permettrait de faire des économies qu’on

pourrait alors reporter éventuellement sur la prochaine année budgétaire, en vue d’une acquisition plus importante. Deux lycées font une expérience-pilote dans ce domaine de l’autonomie financière, et ils s’en portent très bien. Cela ne réduit pas le travail, mais permet des réactions plus rapides. Et on pourrait même faire des recettes, grâce à certain-

"Le terme même d’autonomie n’est pas idéal, mais je n’en vois pas d’autre. Il s’agit plutôt d’avoir une gestion locale autonome. Il ne s’agirait d’ailleurs pas seulement d’obtenir une autonomie sur le plan financier."

nes activités réalisées avec les élèves, ou à travers la cantine ou les distributeurs de boissons.

forum: Ce budget global devrait quand même être supérieur aux crédits budgétaires dont disposent les écoles pour le moment, puisque maintenant les crédits affectés à l’administration des Bâtiments publics ne sont pas à leur disposition.

Francis Schartz: Je pense bien sûr uniquement aux frais qui incombent normalement au locataire. Les frais du propriétaire resteraient à la charge de Bâtiments publics. Je ne pense pas que l’autonomie irait jusqu’à charger les écoles individuelles de nouvelles constructions ou de réparations de la toiture.

forum: "forum" a relaté un incident dans un lycée où une classe avait repeint sa salle, sous la conduite de leur professeur d’éducation artistique, avec l’aval de la direction. Elle l’avait décorée avec beaucoup de goût, y avait mis des bancs de fleurs, avait donc amélioré l’atmosphère en classe de façon à favoriser le bien-être des élèves et partant leur enthousiasme pour apprendre. Or, en rentrant des vacances ils ont dû constater que l’administration des Bâtiments publics avait tout fait repeindre en gris uniforme, comme les façades à l’époque de l’ancienne R.D.A. Vous pouvez vous imaginer la flemme des élèves. C’est de cette autonomie que rêvent les directeurs?

Francis Schartz: Oui, sur le plan financier. Mais j’ajouterai pour éviter tout malentendu: Nous n’avons pas l’intention de faire de nos écoles des entreprises obligées de fonctionner avec bénéfice. Nous n’avons pas l’intention de faire du sponsoring comme si nos écoles publiques étaient des établissements privés, comme c’est le cas dans certains pays étrangers. Ce n’est pas du tout ce que nous voulons.

forum: Vous ne prenez pas non plus pour modèle un Centre Universitaire qui a l’autonomie d’un établissement public de droit privé.

Francis Schartz: Non, pas du tout. C’est pourquoi le terme même d’autonomie n’est pas idéal, mais je n’en vois pas d’autre. Il s’agit plutôt d’avoir une gestion locale autonome. Il ne s’agirait d’ailleurs pas seulement d’obtenir une autonomie sur le plan financier …

forum: On a beaucoup parlé aussi de l’autonomie en matière d’horaires des cours …

Francis Schartz: Nous demandons une autonomie plus large sur le plan financier, sur le plan pédagogique et sur celui de la gestion. En matière d’horaire, nous pensons qu’il devrait être possible de gérer de façon autonome un certain pourcentage de leçons. Prenons une classe de septième dans laquelle on constate une grande faiblesse en allemand. Pourquoi pas leur donner une leçon d’allemand de plus, au détriment du français, pour pallier ces déficits? Cette petite marge de manoeuvre ne changerait rien bien sûr à la structure générale des horaires et programmes, mais permettrait une adaptation à la situation locale, aux élèves qui sont concrètement concernés par un problème.

forum: Une telle autonomie concernerait aussi la pédagogie, puisque ce n’est pas seulement l’horaire qui serait touché, mais aussi le programme en allemand et en français. Cela va plus loin que l’introduction de l’horaire aménagé et la redistribution des cours sur la semaine de cinq jours.

Francis Schartz: Il s’agit en effet de réagir, à travers l’horaire, à des problèmes pédagogiques qui se posent. Cette autonomie pédagogique pourrait d’ailleurs aller plus loin. On pourrait s’imaginer que les programmes par branche ne soient pas obligatoires à 100%, mais que l’enseignant ou l’équipe pédagogique responsable d’une classe ou d’un ensemble de classes ait la liberté d’aménager disons 10% du programme en fonction des élèves. L’expert suisse engagé par le ministère, le professeur Dubs, parlait même d’une liberté de 50%!

forum: Au niveau inférieur cela me semble facile à faire, mais au niveau des classes terminales?

Francis Schartz: Il est évident que l’examen final restera un examen national, quel que soit le régime d’enseignement. Plusieurs modèles sont envisageables: Connaissant la situation luxembourgeoise, je pense qu’on ne verra pas de grandes divergences entre les différents lycées, parce que tous ont pour ambition de faire réussir leurs élèves aux examens. Dans d’autres pays l’État ne s’occupe pas de la grille-horaire et ne fait

qu’organiser les examens: libre aux écoles individuelles de préciser les modalités chez elles en vue de garantir une certaine réussite, si elles veulent continuer à avoir des élèves.

Ce qui m’importe dans cette discussion sur l’autonomie, c’est qu’il faut placer l’élève au milieu du système scolaire. L’école est un service offert à l’élève qui doit permettre à l’élève de réussir. Et cela sera plus facile, si on dispose d’une certaine autonomie locale. Soulignons

"Nous n’avons pas l’intention de faire de nos écoles des entreprises obligées de fonctionner avec bénéfice. Nous n’avons pas l’intention de faire du sponsoring…"

qu’il ne s’agit donc pas d’accorder plus de pouvoir aux directeurs, ni de court-circuiter le ministère, mais de créer une école mieux adaptée aux attentes de la société et qui apporte plus de satisfaction tant aux profs qu’aux élèves.

forum: Précisons encore l’autonomie pédagogique. Est-ce que l’aménagement de l’horaire entre deux branches est le seul exemple qu’on puisse imaginer?

Francis Schartz: Un autre exemple très terre à terre est le nombre d’élèves par classe. Pour le moment nous avons des instructions très strictes sur le nombre d’élèves à partir duquel une classe peut être dédoublée. Mais nous sommes parfois d’avis qu’au vue de la situation locale, telle classe fonctionnerait mieux avec moins d’élèves, ou bien on voudrait tenir très petites les classes de septième pour mieux les préparer au nou-

veau système, quitte à augmenter le nombre d’élèves en classe de huitième. Mais cela nous est interdit.

D’autres innovations sont à concevoir pour le travail interdisciplinaire. Là encore il ne s’agit pas de dicter d’enhaut, mais de laisser à une école la liberté d’aller dans ce sens.

forum: Les réunions de concertation ont été abolies il y a quelques années!

Francis Schartz: Elles ont été abolies comme faisant partie de la tâche rémunérée. J’espère qu’elles n’ont pas disparu pour autant. Il est vrai que la concertation par branche et plus encore la concertation par classe doit absolument être revalorisée.

forum: Une telle autonomie ne risque-t-elle pas de voir certaines écoles submergées d’élèves parce qu’elle a su garantir une meilleure réussite, et que d’autres perdent leurs élèves? Ce qui pourrait à la limite arranger certaines écoles d’avoir moins d’élèves, car moins d’élèves veut dire aussi moins de travail.

Francis Schartz: Il n’est pas exclu que varier l’offre scolaire peut attirer plus ou moins d’élèves. On le constate dès aujourd’hui par rapport aux horaires aménagés. Mais je suis convaincu que les différences entre les lycées ne seront pas tellement importantes. Ce n’est pas ce qui est demandé. Et si une école perd trop d’élèves, elle devrait certainement changer son système.

forum: À moins que la paresse … Mais laissons cette insinuation malveillante. Une telle décision de modifier les horaires et les programmes ne doit-elle pas être collective? Peut-elle être efficace si la direction seule la prend?

Cartoon: Pessin, in: Le Monde

Francis Schartz: Exact! Je ne puis m’imaginer une autonomie scolaire sans participation de l’ensemble de la communauté scolaire. Un directeur ne doit pas vouloir jouer le tout-puissant. Un directeur doit être responsable sur place devant un genre de conseil d’éducation élargi, de conseil d’établissement, pour ne pas dire conseil d’administration, et il restera responsable devant le ministre. À ce conseil devraient participer des délégués des professeurs, des élèves et des parents. Il serait présidé par le directeur.

forum: L’expérience des conseils d’éducation n’est pourtant pas encourageante en ce sens. Je viens de lire dans Le Monde que 42% des parents en France ont participé aux élections de leurs délégués aux conseils d’éducation des écoles de leurs enfants. À Luxembourg je connais un lycée de quelque 1200 élèves où sept parents ont participé aux élections. Et chez les élèves l’intérêt n’est guère plus grand.

Francis Schartz: C’est normal parce que nos conseils d’éducation n’ont aucun pouvoir de décision. Il s’agit de pures instances de débat. Je pense que l’intérêt grandirait si les délégués avaient des droits clairs et définis.

forum: Et les comités d’élèves, réclamés, par les élèves, ont également des difficultés à trouver des candidats pour se renouveler. De sorte que les directeurs doivent se mettre à la recherche d’élèves prêts à collaborer.

Francis Schartz: Oui, c’est un peu partout le cas. Nous essayons cette année, au Lycée technique d’Ettelbruck, à organiser un parlement des élèves, composé des délégués de classe qui éliront à leur tour le comité des élèves. Mais il est vrai que cette culture participative manque dans nos écoles. Mais ce n’est pas une raison de baisser les bras.

forum: Théoriquement il était possible de tenir compte des besoins locaux des écoles déjà dans les projets d’établissement introduits il y a une dizaine d’années. Ne l’a-t-on pas fait ou pourquoi parle-t-on d’un nouveau modèle!

Francis Schartz: Le projet d’établissement était certainement un pas dans cette direction de l’autonomie, mais la plupart ont échoué en ce sens qu’ils étaient plutôt un projet dans l’établissement que de l’établissement. Ils visaient

plutôt le parascolaire ou le périscolaire que le scolaire proprement dit. Nous visons le système scolaire en tant que tel. Nous voulons conférer à l’école une certaine corporate identity qui impliquerait une plus grande identification de l’élève et du professeur avec son école. L’individu doit se rendre compte que toute initiative mène à un résultat et ne se perd pas dans les dédales de l’administration.

forum: Je connais des projets d’établissement qui visaient le pédagogique et qui aspiraient à en faire le projet commun de l’école toute entière. Ils n’ont pas été sciés par la direction mais par les collègues-professeurs.

Francis Schartz: Un des challenges sera effectivement de mieux faire participer les enseignants à la gestion de leur école. Il ne suffira plus que les profs disent à leur directeur: Ce serait une bonne chose si tu avais un peu plus d’autonomie!

forum: Les syndicats d’enseignants ne sont en effet pas très en faveur de l’autonomie scolaire. Ils revendiquent, à bon droit, que toute nouvelle fonction soit intégrée dans le calcul de leur tâche. Et cette opposition risque de bloquer ce modèle comme elle en a bloqué d’autres.

Francis Schartz: Il faudra effectivement mener une fois pour toutes cette discussion sur la définition de la tâche de l’enseignant. Des réunions de gestion pourraient en faire partie.

forum: Mais cette idée d’attribuer à une branche donnée plus de leçons qu’à une autre, pour des raisons de besoin pédagogique, ne risque-t-elle pas aussi de faire des mécontents? Car quelle branche renonce volontairement à des leçons?

Francis Schartz: Il ne s’agit pas de modifier la grille-horaire, mais de lui donner un peu de flexibilité pour mieux pouvoir réagir à des situations individuelles, locales. Et je pense que ces branches seront toutes concernées parfois en leur faveur, parfois en leur défaveur. Si les professeurs sont impliqués dans la recherche de la solution d’un problème concret, je pense qu’ils accepteront facilement de la mettre en pratique.

forum: *Un tel modèle ne demande-t-il pas que le personnel enseignant devrait pouvoir

voir choisir son établissement, selon que les options prises dans le cadre de cette autonomie scolaire lui plaisent ou provoquent son opposition? ou autrement dit: Le directeur ou le conseil d’établissement ne devrait-il pas aussi pouvoir établir des critères de recrutement conforme au profil d’autonomie de l’école en question?*

Francis Schartz: Il n’est pas faux que les lycées qui gagneront un certain profil avec leur autonomie aimeraient sans doute recruter plutôt des enseignants prêts à soutenir leur projet que d’autres qui lui seraient hostiles. Mais il est clair qu’il est hors de question d’accorder un droit de nomination aux directeurs. Une certaine codécision serait déjà un avantage non-négligeable.

forum: Pour le moment seule l’ancienneté décide de l’affectation d’un enseignant à tel lycée plutôt qu’à tel autre.

Francis Schartz: Le système actuel est très strict, mais à l’avantage d’être juste. Mais il a le désavantage de priver un lycée éventuellement des collaborateurs dont il aurait besoin pour réaliser son projet.

forum: Ce qui peut conduire à la mise en question du modèle choisi dans le cadre de l’autonomie.

Francis Schartz: Certainement. Mais je reste d’avis que l’autonomie scolaire ne trébuchera pas sur un manque de collaboration des professeurs, parce qu’ils se rendront compte de l’immense satisfaction qu’ils pourront tirer d’un modèle pédagogique novateur de sorte qu’ils s’y rallieront tous tôt ou tard.

forum: Vous êtes optimiste?

Francis Schartz: Sinon, je ne m’engageais pas dans ce domaine. Mais il y a d’autres problèmes qui demandent une solution avant qu’on ne se lance dans l’autonomie scolaire. Si les écoles ont un jour le droit de gérer leurs finances de façon plus autonome, elles devront aussi pouvoir disposer des moyens pour le faire, y compris en personnel. P. ex. toute école aura besoin d’un comptable. L’administration devra être bien plus efficace qu’aujourd’hui. Cela déchargera aussi le directeur d’une partie de ses obligations administratives et lui permettra de mieux s’occuper de sa tâche pédagogique.

L’entretien a été enregistré par m.p. le 20. 10. 2000.

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