Un Théâtre

Un lieu dans une ville Un grand bâtiment, plus ou moins beau…

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Elsa Rauchs

Un Théâtre

Un lieu dans une ville

Un grand bâtiment, plus ou moins beau…

… avec une esplanade devant, des gens qui s’y rassemblent à un moment précis.

Le soir, à la tombée du jour, ou le dimanche dans l’après-midi. « En matinée », comme on dit. Mais il y a aussi des gens qui ne savent pas que la représentation du dimanche après-midi s’appelle « la matinée ». Les gens qui le savent sont ceux qui se trouvent sur l’esplanade, qui s’apprêtent à rentrer dans le théâtre. Ils ont un billet dans la poche, qu’ils ont souvent réservé à l’avance, ils savent ce qu’ils vont voir, dans le meilleur des cas, ils ont même fait des recherches sur Internet sur l’artiste qu’ils vont découvrir.

« Sie werden hier nichts hören, was sie nicht schon gehört haben. Sie werden hier nichts sehen, was sie nicht schon gesehen haben. Sie werden hier nichts von dem hören was sie immer hier hören. Sie werden hier nichts von dem sehen was sie immer hier sehen. » (Peter Handke, Publikumsbeschimpfung)

Elsa Rauchs entre au Conservatoire de la Ville de Luxembourg en 2004. Son bac obtenu, elle part à Paris poursuivre ses études de théâtre. Pendant ce temps, elle revient plusieurs fois au Luxembourg pour jouer des pièces au Théâtre des Capucins. Depuis 2011, elle enrichit son expérience en faisant de l’assistanat à la mise en scène. En 2012, elle a repris une formation au Conservatoire Royal de Bruxelles, tout en continuant à s’investir dans des projets extérieurs.

Un public de théâtre, en particulier un public avisé, bien sûr, ça fait toujours peur à un acteur. Mais je ne vais pas parler du « Lampenfieber », que tant d’acteurs

Ne prenons jamais notre pratique pour une évidence ! Nous, les jeunes qui faisons du théâtre, trouvons nos propres moyens de questionner les fondements même de notre pratique.

chérissent et cultivent, je veux parler de l’écoute… Parfois, j’ai l’impression qu’un théâtre, et toutes les conditions qui s’y réunissent, sont le terrain de prédilection de l’ennui. L’ennui peut s’y répandre tranquillement comme des bactéries dans un carton de lait sur une terrasse en plein été. L’ennui. Cet ennemi juré du comédien ! Celui qui vient nous kidnapper nos spectateurs, qui vient nous couper de l’autre en face, qui lui enfonce du coton dans les oreilles et tue l’écoute !

Beep… Déconnection ! Plus personne… Réseau brouillé, et hop, t’es seul !

Alors, il y a eu cette envie de créer des nouvelles conditions d’écoute. De forcer la confrontation immédiate avec celui qui m’écoute. De le voir en face, à la lumière du jour. De le surprendre, là où il ne m’attend pas, moi, le comédien. En dehors des

quatre murs où le théâtre se pratique au quotidien, nous sommes tous les deux en alerte, exposés. Je ne sors pas de derrière le rideau comme par magie, lui ne peut pas s’affaler dans son siège trop confortable. Il n’y a pas le noir, ce voile de pudeur qui nous garde à distance. On peut se regarder dans le blanc des yeux, je te parle de toi, et ça marche, tu m’écoutes.

Oui ! Même les gens qui ne savent pas qu’on appelle la représentation du dimanche après-midi « matinée » savent écouter et aiment écouter. Mais comme eux, qui sont la plupart des gens, ne vont pas dans les théâtres, il y a eu cette envie d’emmener le théâtre à eux.

Aujourd’hui, en novembre 2014, quelle valeur peut encore avoir le théâtre, alors que ses frères de la télécommunication se répandent, eux aussi, comme des bactéries dans un carton de lait en plein soleil ? Aujourd’hui, qui ne s’en fout pas encore du théâtre, à part ceux qui font du théâtre ? Vous en avez marre de cette question ? Les vieux loups du théâtre se la posent depuis des siècles ? Eh ben, tant mieux ! N’arrêtons pas de nous poser cette question ! Ne prenons jamais notre pratique pour une évidence ! Nous, les jeunes qui faisons du théâtre, trouvons nos propres moyens de questionner les fondements même de notre pratique. Alors pour cela, je pars ! Je pars dans l’espoir de trouver des réponses

On découvre, on rencontre, on compose, on raconte ailleurs ce qu’on a vu avant. (© Catherine Cribiero)

Projet Nomade

7 jeunes artistes : 4 comédiens, une chanteuse, un architecte et une vidéaste, soutenus par le collectif Independent Little Lies. Avec une caravane, deux voitures et une tente, ils sont parti de Bruxelles le 15 août 2014 pour arriver à Esch-sur-Alzette le 20 septembre. Le but était de passer par les petites routes, à la découverte des villages cachés de Wallonie et du Luxembourg et de tester l’hospitalité, de voir si ce concepte marche encore aujourd’hui. La troupe est partie avec une petite pièce de théâtre de 15 minutes, pour l’échanger contre un coin de jardin ou un bout de champ pour poser le campement. Du théâtre en échange d’un logi, du théâtre pour créer du lien et mieux découvrir l’inconnu. La caravane a emmagasiné tout ce qu’elle voyait et a brodé les épisodes du voyage à la mini pièce de départ. Ainsi, au fur et à mesur les représentations se prologaient, à chaque nouvelle étape, il fallait raconter ce qui venait de se vivre juste avant. Le 20 septembre, Independent Little Lies présentait à la Villa Mousset le récit d’un voyage pas comme les autres et qui avait fini par durer deux heures.

Elsa Rauchs

secrètes sur le théâtre chez les vieux et les jeunes qui ne font pas de théâtre, qui n’y vont même pas. Je veux chercher le regard neuf, celui qui n’est pas avisé, celui que je pourrais surprendre. Quitter les quatre murs du théâtre, pour casser le quatrième une bonne fois pour toutes.

« Demain dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne. » (Victor Hugo)

Et je m’arrête ici, car le reste de ce poème ne sert vraiment plus mon propos !

Pour continuer à servir mon propos, je cherche l’origine du mot « troubadour » : « trobar » en ancien occitan signifie « composer », « inventer ». Et deux lignes plus bas, Wikipedia (je contribue gaiement à la prolifération) me dit que « trobar » se superpose exactement (va savoir ce que cela veut dire dans le fond…) avec le mot français « trouver » dans le sens de « découvrir, rencontrer par hasard ». Je ne creuse pas plus loin, tout cela suffit tout à fait à servir mon propos ! Pour « composer », « réinventer » pour la scène, il faut que j’aille « trouver » dans une réalité autre que ma réalité théâtrale. Il faut que j’aille « découvrir » ce qu’il y a dehors, il me faut « rencontrer par hasard ». C’est dans la forme la plus archaïque de ma pratique que je trouve ce que je cherche et en m’y plongeant, j’espère trouver la justification pour continuer de pratiquer aujourd’hui.

Alors je prends mon balluchon et mes six compagnons et je pars sur les routes. On découvre, on rencontre, on compose, on raconte ailleurs ce qu’on a vu avant. On écoute, on parle, on raconte. On démystifie, on déconstruit tout ce qu’on nous a appris à l’école du théâtre.

Mais bon, on savait bien, même avant de partir, qu’on n’allait pas réinventer la roue sur la route. Si le théâtre est ce qu’il est aujourd’hui, c’est que beaucoup de gens intelligents ont expérimenté, questionné et trouvé des formes de réponses. Il ne s’agit pas de nier tout ça, mais d’en découvrir la valeur par nous-mêmes. Si les quatre murs d’un théâtre existent partout dans le

Alors je prends mon balluchon et mes six compagnons et je pars sur les routes. (© Catherine Cribiero)

monde, c’est qu’ils servent à faire passer un message qui ne se ferait jamais entendre en dehors, c’est qu’ils servent quand même de refuge et qu’ils protègent et portent la parole mieux que les arbres ou les rues finalement. Je m’en doutais déjà un peu, mais maintenant, je peux dire que je l’ai vérifié par moi-même. On vit les choses les plus incroyables en récoltant des histoires sur les routes, mais pour donner à ces histoires une portée qui va au-delà de ce que je vis, de ce que tu vis, il faut la magie d’une scène. Le théâtre, c’est le lieu où la parole devient universelle.

J’avais besoin de partir loin de ce lieu dans une ville pour comprendre l’utilité de ce lieu, un théâtre avec son esplanade et des gens qui s’y rassemblent à la tombée du jour. Maintenant, j’ai fait mes armes et j’accepte le défi que sont ces sièges trop confortables. Les quatre murs du théâtre non pas comme une prison, mais comme un asile où le silence s’impose, la voix des fous se fait entendre et, au-delà de l’ennui, parfois, comme une perle rare, l’écoute… ♦

Aus dem Archiv

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Dossiers

Nr. 298 – Juli 2010 – Kulturpolitik

Nr. 334 – November 2013 – Bücher zwischen Kultur und Kommerz

Nr. 336 – Januar 2014 – Gaming: Kultur und Industrie

Artikel

Raymond Weber, Das Ende des Gießkannenprinzips? Eine Besprechung zu Der Kulturinfarkt, Nr. 319, Juni 2012.

« Le problème de la gouvernance reste entier ». Interview avec Jo Kox, Nr. 332, September 2012.

Raymond Weber, Vers une nouvelle politique culturelle ?, Nr. 334, November 2013.

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