Une „équipe mobile“ d’assistants sociaux au Grund

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En novembre 1977 trois étudiants (Roger Faber, Letty Reichling, André Reuter) ont choisi un travail communautaire dans le quartier du Grund pour cadre de leur stage de dernière année. Si ce choix eut au début des raisons purement subjectives – le Grund étant connu comme quartier ‚asocial‘, associé à prison, alcoolisme, querelles, immigration, logements insalubres etc. – leur expérience leur a démontré le bien-fondé de leur travail et ils y sont restés même après le stage. En avril 1980 ils purent passer une convention avec le Ministère de la Famille par le biais d’une a.s.b.l. ‚Inter-Actions Faubourgs‘ qui leur permit d’être engagés à plein temps. Cette convention assimile leur travail (notamment la ‚Maison des Enfants‘, cf. infra) aux foyers de jour, mais à caractère pilote. Ainsi il est convenu que leurs activités s’intègrent dans le cadre social du quartier et que les enfants ne sont pas leur seule préoccupation. N’empêche que ce caractère ‚pilote‘ de la convention commence à souffrir des mesures d’austérité du gouvernement, et les trois travailleurs sociaux regrettent un peu que leur projet initial d’«équipe mobile», qui prévoyait une approche beaucoup plus globale des problèmes du quartier, n’ait pu être conventionné par l’Etat.

BUTS ET CONCEPTS IDEOLOGIQUES D’UNE ‚EQUIPE MOBILE‘

Le problème de toute couche défavorisée et marginalisée de la population est essentiellement un problème global ou multidimensionnel. Une approche du problème par différents secteurs (problèmes de la santé, assistance sociale; problèmes familiaux; problèmes scolaires; problèmes de délinquance, etc) défavorise encore les couches inférieures, étant donné qu’elles se trouvent dans l’impossibilité de maîtriser cette sectorisation, ce qui est parfaitement possible pour une population aisée ou de classe moyenne. Une équipe mobile devra donc avant tout avoir une approche globale des problèmes d’une communauté, tout en respectant les interventions et les apports des divers secteurs mentionnés plus haut.

L’équipe mobile travaillera en faveur d’une survie indépendante des individus et surtout de toute la communauté visée, en utilisant la méthodologie du travail social communautaire. Son idéologie est celle de la participation et de l’émancipation des différentes couches de population qui s’inscrit dans une politique d’évolution vers une société égalitaire.

L’émancipation vers une survie indépendante sous-entend bien sûr que le travailleur social rompt à un certain moment ses liens avec la population visée, et lui laisse la liberté de décider elle-même de son évolution future. Il ne doit plus avoir d’influence sur ce choix, qui se veut autonome. Le travail de l’équipe mobile se limite donc à la phase qui précède cette phase de complète indépendance. C’est précisément ce travail qui garantit d’abord une survie de l’individu et de la collectivité, et ensuite amène cet individu d’une survie dépendante à une survie indépendante. Le travail d’une équipe mobile se termine au moment où une collectivité a le maximum de moyens pour analyser sa situation et pour développer des stratégies en conséquence.

En résumé, le but de l’équipe mobile est de ’susciter‘ l’émancipation et l’autodétermination de communautés (sans oublier qu’une communauté se compose de groupes et d’individus) socialement ou culturellement défavorisées.

Analysons un peu plus explicitement les différentes idées de cette définition: ‚Susciter‘ nous amène à la méthodologie du travail de quartier et à celle du travailleur communautaire en général. L’émancipation pour le travailleur communautaire passe par plusieurs phases plus ou moins distinctes: la prise de conscience de l’état actuel, la définition des problèmes en termes de problèmes communautaires, la projection dans l’avenir, l’acquisition des moyens nécessaires à la réalisation de cette projection. L’autodétermination est le stade final de cette évolution, c’est la capacité d’une communauté de déterminer soi-même ses stratégies en face d’incidents qui se présentent à elle. Remarquons que le mot ‚communauté‘ est utilisé dans son sens large, il comprend aussi bien des communautés délimitées géographiquement, sociologiquement, ou par une caractéristique précise. Le caractère socialement et culturellement défavorisé est un caractère délibérément choisi très large. Une population marginalisée ne se définit pas seulement par le critère du revenu, mais par plusieurs facteurs qui se combinent en sa défaveur pour former un problème multidimensionnel.

Trois phases principales sont prévues. Pendant la phase d’intégration et de documentation il s’agit essentiellement de comprendre la population et d’établir un contact positif avec elle. La deuxième phase est celle de l’action et d’évaluation continuelle. L’équipe de travailleurs sociaux essaie de donner par différentes actions à la population les moyens nécessaires pour une vie indépendante. Toutes ces actions devraient aboutir à la troisième phase, celle de l’évaluation finale et du retrait. La population, une fois indépendante n’a plus besoin du support d’une équipe de travailleurs communautaires.

LE TRAVAIL AVEC LES ENFANTS

Ayant habité le Grund pendant deux ans, les trois assistants sociaux avaient vite fait de remarquer le problème qui s’y pose pour les enfants. Les enfants accumulent en général un retard sensible durant les six années primaires de telle fa-

"E moolt eppes Schéines"

çon qu’il leur est souvent impossible de s’engager dans l’école professionnelle. Ils se décidèrent donc de débuter par des activités récréatives avec les enfants (p. ex. excursions) dont l’objectif consistait à élargir le champ d’expérience des enfants tout en favorisant l’intégration des assistants sociaux dans le quartier.

Afin d’intensifier son action et de remédier plus efficacement aux déficiences scolaires des enfants le groupe a ensuite créé une école communautaire: "d’haus van de Kanner", conventionnée avec l’Etat comme foyer de jour pilote. Elle est située dans une maison du quartier que la commune de Luxembourg a mis à leur disposition et qu’ils ont restaurée en collaboration avec certains habitants du quartier. Elle est ouverte tous les jours de 11.30 hrs à 12.30 hrs, les lundis, mercredis, vendredis de 16.30 hrs à 18.30 hrs, les mardis et jeudis de 14 à 18 hrs, sans parler des activités hors cadre, tels camps de vacances etc.

Outre les trois assistants sociaux engagés à plein temps et deux monitrices à mi-temps, une douzaine de bénévoles encadrent aussi les enfants, ce sont des éducateurs-stagiaires, des étudiants, des employés bénévoles. Ces adultes travaillent chacun avec un groupe de 4 à 5 enfants pendant 4 heures par semaine. Les groupes d’enfants se sont constitués d’après les affinités des enfants et selon leurs propres désirs. Certains enfants sont stables, d’autres par contre, changent souvent d’un groupe à l’autre. Environ 50 enfants de 6 à 15 ans sont touchés de cette manière avec une certaine régularité.

Les enfants y trouvent une aide pour les devoirs scolaires ou alors se retrouvent pour des ateliers ou cours suivant leur âge (dessin, bricolage, guitare, poterie, photographie, natation, …)

LE TRAVAIL AVEC LES ADULTES

La Maison des enfants sert aussi de lieu de réunion avec les parents. Ces réunions, qui associent les parents à la gestion de la Maison, ont permis d’engager des actions au niveau du quartier. Citons-en deux exemples:

Face à la circulation routière particulièrement dangereuse pour les piétons, les habitants du Grand ont entrepris une action de sensibilisation auprès des autorités communales.

Au cours de l’année scolaire 1980/81 un groupe de parents est allé protester auprès de l’instituteur et même de l’inspecteur pour non-respect du programme obligatoire en allemand et en géographie.

De telles actions eurent des conséquences importantes sur la prise de conscience collective des habitants du Grand.

LE LOGEMENT ET LA RESTAURATION DU QUARTIER

Vu le caractère insalubre, voire délabré d’un nombre considérable d’immeubles du Grand, mais étant donné aussi leur intérêt historique indéniable, la S.A. "Vieux Luxembourg" s’est mise à racheter les vieilles maisons. Or, il est certain qu’en cas de restauration "historique", les locataires actuels ne sauraient faire face à l’augmentation inévitable des loyers et seraient forcés de quitter le Grand.

Au début les actions des assistants sociaux dans ce domaine se sont limitées à des démarches devant la Commission communale des Loyers afin d’obtenir une réduction des loyers, et des démarches auprès des propriétaires afin de les obliger à entretenir les maisons louées.

En juin 1980 les habitants étaient assez sensibilisés pour prendre en mains eux-mêmes le "Comité International pour le Sauvetage du Grand" que des personnes étrangères au quartier avaient pris l’initiative de créer. Un des trois assistants ne participe aux travaux du Comité qu’en tant que secrétaire administratif. Le Comité a rassemblé 50 demandes pour engager une procédure afin de déclarer le quartier "zone d’assainissement" selon les dispositions de la loi du 29. 2. 1979 concernant l’aide au logement. Cette loi, favorable pour le locataire et le propriétaire habitant son logement, accorde notamment une priorité aux anciens habitants pour réoccuper leurs logements après restauration. La décision pour déclarer le quartier effectivement "zone d’assainissement" est entre les mains du conseil communal. (cf. "forum" No 53/1982, pp. 7-9)

CREATION D’EMPLOIS

Au fur et à mesure que l’intégration des assistants sociaux dans le quartier progresse, les gens du quartier leur ont adressé leurs demandes d’emploi. Il s’est avéré que des jeunes se retrouvent tout à fait en dehors du marché du travail: sans formation professionnelle, instables, ils sont souvent sans travail et sans allocations de chômage. Ces jeunes ont des problèmes multiples: problème de non-formation, problème d’emploi, problème de délinquance.

Avec l’aide de jeunes économistes trois a.s.b.l. ("Inter-Actions Faubourgs", "Association Espoir" (Lions Club), "Institut national pour la Défense Sociale") se sont mis ensemble sous l’égide des trois travailleurs sociaux pour créer la s.à r.l. "Polygone" qui s’occupe de récupérer le verre. (La récupération du papier a été abandonnée entre-temps.) Grâce à la collaboration de l’administration communale elle a pu installer des bacs pour la récupération du verre dans tous les quartiers de la ville et elle fait régulièrement la tournée à travers les rues pour ramasser le verre que les habitants ont posé au bord du trottoir.

Depuis fin mai 1982 s’y ajoute un atelier de réparation de vieux meubles, dirigée par une experte en la matière. Il comblera certainement une lacune sur le marché de la capitale et offre ses services à quiconque s’y intéresse.

Ainsi quatre emplois ont été créés et les travailleurs sociaux du Grund ont montré la voie comment un problème social peut être résolu par l’économique. Les jeunes du Grund occupés à ‚Polygône‘ sont réhabitués au travail stable et pourront un jour se débrouiller seuls sur le marché de l’emploi. Malheureusement les tractations pour installer l’atelier au Grund même dans l’usine de gants désaffectée ont échoué. Son propriétaire est membre de ‚Vieux Luxembourg‘.

CONCLUSIONS

Si les travailleurs sociaux sont encore loin de pouvoir envisager leur retrait du Grund, il n’en est pas moins vrai que les choses y ont déjà changé. Le Comité des habitants développe une activité autonome très virulente, et la Maison des Enfants contribue certainement à développer le sens de la solidarité face aux difficultés afin d’aboutir à l’autodétermination.

Il n’en est que plus regrettable que les instances communales voire de l’Etat ne voient pas toujours d’un oeil favorable l’important travail politique et social qui se fait grâce à ‚Inter-Actions Faubourgs‘ du Grund.

m.p.

Le présent article se base sur des entretiens avec les assistants sociaux concernés ainsi que sur:

R. Faber, L. Reichling, A. Reuter, S. Wies, Travail social communautaire dans le Grund, Rapports 1980, 1981.

Marie-Anne Beauduin, Reconstruction sociale d’un quartier, in: Service social dans le monde. Revue internat. de travail social, Mons, No 4/1981, pp. 7-14.

Les responsables peuvent être contactés à l’adresse suivante: ‚D’Haus vun de Kanner‘, 22, rue de Trèves, Luxembourg-Grund, tél: 47 12 48

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