La société luxembourgeoise 1944-1974
Une micro-société pendant les "trente glorieuses"
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1944-1974
une micro-société pendant les "trente glorieuses"
Cet article aura pour objet de dégager les éléments dominants de la société luxembourgeoise pendant le troisième quart du vingtième siècle. La société dans sa vie sociale, non politique, est donc l’objet de notre étude.
A toute étude sociale, une bonne estimation numérique doit fournir la base. Pour cela, nous avons dépouillé la documentation statistique suivante:
- Annuaire statistique rétrospectif du Luxembourg, 1973, Statec, Luxembourg
- Annuaire statistique, 1987/88, Statec, Luxembourg.
D’après ces statistiques, nous considérerons d’abord la croissance économique du Grand-Duché de Luxembourg. Nous étudierons ensuite la population luxembourgeoise en elle-même. La dernière partie de notre étude sera consacrée à l’analyse des structures sociales de notre micro-société.
1. Le temps de la prospérité ou les "trente glorieuses". (1)
La croissance économique, pour le Luxembourg de l’après-guerre, se n’est pas seulement un constat, mais aussi une habitude. De 1953 à 1970, le produit intérieur brut (P.I.B.) croît en moyenne de 3,4% par an, et la production industrielle de 4,2%. Les mentalités collectives sont elles-mêmes façonnées par la croissance: chacun trouverait anormal que les chiffres d’affaires et les salaires ne soient chaque année supérieurs à ce qu’ils étaient l’année précédente. Les années 1944 à 1974, comme Gilbert Trausch l’a rappelé (2), ont été "les années d’une expansion économique telle que le Luxembourg n’en avait jamais connue". Dans leur ensemble, les "trente glorieuses" permettent un fabuleux enrichissement du Grand-Duché de Luxembourg. Cet enrichissement s’est répercuté sur le niveau de vie des luxembourgeois. Les dépenses alimentaires représentaient 38% du budget d’un ménage moyen en 1956; elles n’en représentent plus que 30% en 1974. En 1947, l’eau courante était installée dans 90% des logements; en 1974, elle atteint la quasi-totalité des logements; aussi bien à la ville qu’à la campagne. A la salle de bains, les progrès sont du même ordre. Même si la baignoire n’est encore présente que dans 69% des foyers en 1970 (17% des foyers en 1947), l’eau chaude coule partout du lavabo et les WC individuels ne sont pas loin du compte (94% des ménages en 1970; 1947: 51%). En 1947, l’équipement des ménages en appareils divers était pratiquement nul; en 1970, 87%
des ménages disposent d’un réfrigérateur, 80% d’une machine à laver, 67% d’une télévision etc. Terminons cet inventaire par l’automobile, symbole multi-dimensionnel de la prestance sociale: entre 1950 et 1972, le parc automobile des voitures particulières et commerciales est passé de 8000 à plus de 100.000!
Cette histoire confuse des consommations a été profitable à l’ensemble des couches sociales, mais chacun n’en profite pas de la même façon. Si les principaux bénéficiaires de la croissance semblent être les salariés, la petite paysannerie constitue la couche sociale qui selon Gilbert Trausch, "en a tiré le moins de profit" (3).
L’expansion trentenaire n’est pourtant pour notre micro-société ni un effet sans causes, ni un phénomène spécifiquement luxembourgeois. La croissance économique est à cette époque un phénomène mondial. L’internationalisation des économies occidentales, la prospérité et le plein-emploi semblent aller de pair, dans la mesure où la réussite de la C.E.E. et le flux de capitaux américains déferlant sur l’Europe permettent la poursuite d’une croissance économique soutenue. Les résultats d’ensemble sont exceptionnels pour la C.E.E. – avec un accroissement annuel supérieur à 5% du P.I.B. (1958-1970), les pays du Marché commun réalisent un taux de croissance annuel moyen nettement plus élevé que les E.U. (4,5%). La croissance luxembourgeoise, en tout cas, ne dénote ni causes purement nationales, ni spécificités régionales. Très solidaire de l’économie internationale, notre micro-économie est emportée par un mouvement qui la dépasse. Pour le Luxembourg comme pour les autres pays de la C.E.E., la prospérité s’explique entre autres par la stabilité des prix des matières premières et par le bas prix du pétrole.
Néanmoins, ces comparaisons avec l’étranger révèlent que le moteur de notre micro-économie a tourné sensiblement plus lentement que dans les autres pays européens, voire même que le Luxembourg ne suit pas la course. Selon l’économiste Raymond Kirsch (4), "le taux de croissance annuel moyen réalisé par le Grand-Duché depuis 1953 a compté parmi les plus faibles de l’Europe occidentale. Cette progression très lente s’explique essentiellement par la faible croissance de l’industrie sidérurgique". Or, pour le Luxembourg du troisième quart du 20e siècle, la sidérurgie constitue "l’épine dorsale de l’économie luxembourgeoise" (5).
Très solidaire de l’économie internationale, notre micro-économie est emportée par un mouvement qui la dépasse.
C’est dans ce contexte qu’il importe de situer les "performances" de notre micro-économie. L’ensemble des indicateurs statistiques confirme en effet le ralentissement, sinon le recul économique d’une micro-société occidentale qui, tout en restant parmi les plus riches du monde, pourrait à bon droit s’inquiéter de son avenir. Dès 1974, Gilbert Trausch dans "Le Luxembourg à l’époque contemporaine" évoque la menace dans le dernier alinéa de sa conclusion: "Et pourtant! Ce n’est pas sans inquiétude pour l’avenir du Luxembourg que se clôt ce volume, le péril est dans la maison même. Comment une communauté numériquement aussi faible pourra-t-elle survivre avec une natalité largement inférieure à la mortalité?" (6). Mais à la fin des "trente glorieuses" les analyses de Kirsch et de Trausch sont à peine perçues par le "Luxembourgeois moyen"; le mieux-être est là et il s’agit d’en profiter sans remords.
2. Vers une nouvelle société. (7)
Le creuset luxembourgeois.
La mutation profonde qu’a subie la société luxembourgeoise de 1944 à 1974 a été abondamment analysée (8). Soulignons ici quelques grandeurs significatives: Entre 1947 et 1970, la population globale a sensiblement augmenté, passant de 291000 à 341000 habitants, moins par le boom de la natalité que par l’accélération de l’immigration, phénomène déjà ancien, puisque le pourcentage des immigrés retrouve en 1966 à peu près son niveau de 1930. L’importance des étrangers devient plus claire encore quand on analyse sa part dans le monde du travail. En 1950 près de 20% des ouvriers étaient des étrangers, en 1973 ils sont 47,7%. L’importance vitale de la présence étrangère devient encore plus évidente quand on examine la baisse de la population active luxembourgeoise. Entre 1947 et 1970 on passe de 118953 à 102159 unités. Dans le secteur du bâtiment la proportion dépasse les 70% en 1971 pour les étrangers, et elle est à peine moindre pour l’artisanat (59%).
Si l’étranger se rencontre avant tout dans le secteur secondaire, c’est aussi au poste d’ouvrier qu’on a
toutes les chances de le trouver. Jusque vers le milieu des années soixante, le statut d’étranger est largement contradictoire avec les professions mieux considérées, comme celles d’employé, de "cadre" ou de profession libérale qui ne regroupent qu’un nombre infime de la population immigrée. Or, depuis 1965, la multiplication des entreprises bancaires s’est traduite par un développement impressionnant de l’effectif du secteur bancaire. Ce développement du personnel n’a pu se faire que grâce à un recours croissant à la main d’oeuvre étrangère. En 1971, la part du personnel étranger dans la population active totale du secteur bancaire dépasse les 24%. (9) Soulignons d’autre part que pendant la même décennie, l’apport de main-d’oeuvre n’a pas pris seulement la forme de l’immigration. L’effectif des travailleurs frontaliers dépasse en 1973 les 9000, ce qui représente 21% des travailleurs étrangers. Autre changement qualitatif: la composition nationale de l’immigration. Après la seconde guerre mondiale, les Italiens prennent la tête du peloton et y restent pendant trente ans. Soulignons cependant qu’à partir du milieu des années soixante, les Portugais arrivent en vagues telles qu’à partir de 1974 ils représentent le deuxième groupe avec près de 20000 personnes.
La part très élevée des étrangers et une assez grande diversité des nationalités impliquées semble constituer une des principales caractéristiques de la société luxembourgeoise pendant les "trente glorieuses". Si le phénomène n’est pas nouveau, il prend, après 1955 une telle importance que l’économie luxembourgeoise se trouve dans une dépendance absolue à l’égard de l’immigration. Depuis 1965, notre micro-société est devenue incapable de vivre de nos propres ressources en hommes! (10).
Nouveau profil du Grand-Duché: vers une société débloquée?
Le mieux-être épandu n’a pas dilué les inégalités, la distance sociale est maintenue: l’observation faite sur les ménages (chp.1) est-elle vérifiable sur les couches sociales anciennement constituées? Qu’une expansion économique favorise les uns et pénalise les autres n’est pas nouveau. Mais y a-t-il quelques chances nouvelles de mobilité dans cette vieille société fouettée par le progrès? (11)
Population active par secteur économique
La fin des années quarante marque les débuts de ce que les sociologues analysent comme une rupture des configurations antérieures du paysage social. Surtout à partir des années soixante, la structure économique du Grand-Duché Luxembourg se modifie sous l’effet et d’une concentration des entreprises industrielles et d’une émergence dynamique du secteur bancaire (12). C’est sur cette toile de fond que se greffent les mutations de la société luxembourgeoise.
L’exode rural, qui depuis le début du 20e siècle était devenue une constante dans l’évolution démographique, s’accélère brutalement. En 26 ans (1947-1973), la population active agricole perd 16400 personnes, à tel point que la population agricole représente moins de 10% des actifs en 1973. La société luxembourgeoise des "trente glorieuses" marque donc la fin d’un monde rural traditionnel qui constituait avec le monde ouvrier pendant l’entre-deux guerres l’un des deux piliers socio-économiques de notre micro-société (13).
Nous avons déjà souligné que les paysans ont été les grands perdants de l’expansion. Ainsi traînent-ils en queue de liste pour les disparités de consommation, sur tous les postes, en dehors de l’alimentation.
A l’intérieur de monde rural nous assistons à de profondes mutations socio-économiques et socioculturelles. Dans l’Oesling de plus en plus déserté et dans les campagnes du Gutland, les paysans deviennent de plus en plus agriculteurs. Dès le début des années cinquante, le tracteur entraîne l’agriculteur dans la course du financement; une course qui risque de devenir pour une grande partie des agriculteurs sans issue, avec l’achat de la moissonneuse-batteuse et de la motofaucheuse. La motorisation de nos exploitations agricoles pose en même temps le problème de la rentabilité et du seuil optimal de la taille de l’exploitation: à moins de 10 hectares, le seuil de rentabilité n’est plus assuré. Les exploitations accessoires sont donc rapidement éliminées; celles de moins de 10 hectares persistent jusque dans les années cinquante, puis disparaissent lentement. Par contre, la croissance des exploitations de 30 à 50 hectares est régulière: 15,1% en 1950, 27,5% en 1965, 39,5% en 1972.
Comme le monde rural, le monde ouvrier subit au long des années cinquante et soixante une mutation socio-économique profonde. Entre 1947 et 1970, la population active du secteur secondaire passe de 54400 personnes (39,5% de la population active) à 66500 personnes (46,1% de la population active). Cette expansion du secteur secondaire – "véritable épine dorsale" et de l’économie et de la société luxembourgeoise – semble toucher vers 1970 à un point de saturation. Depuis le début des années 1970, nous assistons à une nouvelle mutation sociale: le recul progressif de la population industrielle. Ce phénomène est à mettre en rapport avec la très forte expansion du secteur tertiaire qui gagne à lui seul plus de 26000 emplois entre 1947 et 1974. Le début des années 70 semble donc clore l’âge d’or du monde ouvrier luxembourgeois. Age d’or pendant lequel les ouvriers étaient habitués à une croissance moyenne annuelle du pouvoir d’achat du salaire de l’ordre de 3,7%. Depuis le milieu des années 60, les arrivées successives de la voiture, du réfrigérateur et de l’équipement ménager constituent autant d’indicateurs statistiques prouvant que les ouvriers dépassent une grande partie des agriculteurs de par leur niveau de vie. Il nous semble même que pour les seules attributions matérielles la classe ouvrière ne se différencie guère des groupes inférieurs des classes moyennes.
Depuis le milieu des années 60, nous assistons à une véritable tertiarisation de l’économie luxembourgeoise qui elle, provoque un large remodelage du paysage social: l’expansion des classes moyennes.
Moins bien connues que les ouvriers et les paysans, les classes moyennes reflètent pourtant plus que les autres une certaine image de la société luxembourgeoise; une image qui permet en même temps aux Luxembourgeois des années soixante et soixante-dix une identification sociale.
Si l’émergence dynamique des classes moyennes favorise le déploiement du consensus social et de la paix sociale, il ne faut pourtant pas oublier que dans la nébuleuse des classes moyennes, perdants et gagnants de l’expansion de la croissance économique se côtoient. De tous les groupes socio-professionnelles qui les constituent, seules les professions libérales et les "cols blancs" (fonctionnaires et employés privés) sont nettement avantagés. Ailleurs, chez les petits commerçants et dans le milieu de l’artisanat, la croissance économique provoque des dégâts socio-économiques substantielles. Un seul exemple permet de saisir le désarroi des laissés-pour-compte des classes moyennes: le premier supermarché sera ouvert à Walferdange en 1967. L’ère des super-et hypermarchés commence…
La tertiarisation de la population active et la montée des "cols blancs" à l’intérieur du secteur tertiaire semblent entraîner des répercussions directes sur les rôles masculins et féminins dans la société luxembourgeoise. Si la part de la population active féminine par rapport à la population ac-
tive totale a légèrement diminué entre 1947 et 1966 (29,4% respectivement 27,1%), on assiste pour la même période à une impressionnante augmentation du nombre des femmes actives dans le secteur tertiaire! (+24%) Cette féminisation relative du secteur tertiaire semble être en même temps un des facteurs décisifs de l’émancipation des femmes luxembourgeoises.
3. En guise de conclusion.
Présenter en quelques pages l’évolution trentenaire d’une société, même en ne dégageant que les seuls éléments socio-économiques, peut refléter un certain degré d’insouciance (voire d’inconscience) intellectuelle.
Souvent, la place du non-dit prend une telle envergure dans ce genre de présentation, qu’il peut secouer considérablement les points de vue énoncés. Cette contribution, basée essentiellement sur la description de paramètres socio-économiques, se veut en premier lieu instrument de travail, voire de réflexion, pour ce dossier intitulé – Mai 68.
Mai 68, – date symbole pour tant de mutations sociales, socio-politiques et socio-culturelles, de ruptures et de tensions qui vont déferler sur notre vieille micro-société à partir du milieu des années 60.
Paisibilité provinciale, bien-être matériel empreignant une grande partie du corps social et, en toile de fond, une expansion économique soutenue mais relativement lente,… autant de caractéristiques d’une micro-société en voie de tertiarisation et, démographiquement, à bout de souffle.
Tertiarisation et vieillissement de la société luxembourgeoise sont à l’origine d’une mutation sociale qui va au-delà du seuil fatidique de l’année 74: la perte de vitesse, puis le déclin irrémédiable du secteur secondaire entraînent une perte d’influence socio-politique pour la classe ouvrière luxembourgeoise.
Claude Wey
● NOTES:
(1) Sur l’économie luxembourgeoise et sa croissance, voir surtout: – R. Kirsch, La croissance luxembourgeoise, 1971. – Gilbert Trausch, Le Luxembourg à l’époque contemporaine (du partage de 1839 à nos jours), 1981; en particulier p. 173-225. – N. von Kunitzki, Dieu est-il luxembourgeois? Heurs et malheurs d’une micro-économie in: d’Letzeburger Land (Dossier), avril 1988 – Letzeburger Ekonomie (Dossier) in: Forum fév./mars 1987, p.15-43.
Pour les problèmes de méthodologie et d’analyses statistique et sociologique, nous nous sommes basés surtout sur les travaux de recherche des universitaires suivants: Henri Mendras (sociologue), Antoine Prost (historien), Gérard Noiriel (historien), Jen-Pierre Rioux (historien).
(2) Gilbert Trausch, op.cit., p.219.
(3) Gilbert Trausch, op.cit., p.219.
(4) R. Kirsch, op.cit., p.50.
(5) Gilbert Trausch, op.cit., p. 173.
(6) Gilbert Trausch, op.cit., p.225.
(7) Sur la société luxembourgeoise, voir surtout: – G. Als, L’évolution de la population ouvrière luxembourgeoise et de son niveau de vie au 20e siècle in: Cinquantenaire, Chambre du travail, 1973 – G. Als, La population du Grand-Duché de Lu-
sembourg, 1975. – J.-M. Gehring, Le Luxembourg, Un espace ouvert de l’Europe rhénane, Mosella T. VII, 1977. – J. Langers, Entwicklung der sozialen Klassen und Schichten zwischen 1960 und 1981 in: Argumenter, cahiers du centre Jean Kill, janvier 1984, no. 4, p. 25-40. – M. Pauly, L’immigration dans la longue durée in: Letzebuerg de Letzebuerger? Le Luxembourg face à l’immigration, 1985. – H. Quasten, Die Wirtschaftsformation der Schwerindustrie im Luxemburger Minett, Saarbrücken, 1970. – Gérard Trausch, La croissance démographique du Grand-Duché de Luxembourg du XIXe siècle à nos jours, 1975. – Gilbert Trausch, op.cit., (1). – Gilbert Trausch, Structures et problèmes agraires du passé, série de 15 articles in: Hémecht (1967-1972)
(8) voir surtout les travaux de Als, Kirsch et Trausch.
(9) Gilbert Trausch, op.cit., p. 192.
(10) R. Kirsch, op.cit., p. 230.
(11) Sur la société luxembourgeoise avant les "trente glorieuses": – Claude Wey, La société luxembourgeoise 1930-1937 in: forum, juillet/août 1987, No. 97, p. 13-16.
(12) R. Kirsch, op.cit; Gilbert Trausch, op.cit.
(13) Cl. Wey, op.cit.
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