„J’ai toujours la nostalgie“

Entretien avec Monsieur Kassa-Kassa Mapengo

Dieser Inhalt wurde anhand eines gescannten Dokuments mithilfe von optischer Zeichenerkennung (OCR) und künstlicher Intelligenz (KI) digitalisiert. Er kann Fehler oder Ungenauigkeiten enthalten.

Entretien avec Monsieur Kassa-Kassa Mapengo

Pouvez-vous vous présenter, Monsieur Mapengo?

Je suis né à Bolobo, un village situé sur le fleuve Congo, à 250 km de Kinshasa. J’ai quitté Bolobo pour continuer mes études secondaires à Kinshasa. Je les arrêtées en seconde pour aller à Bruxelles. J’y ai continué mes études à l’école technique. Ensuite j’ai fréquenté l’école supérieure Saint-Luc pour faire l’architecture. Comme j’avais quelques difficultés financières, j’ai arrêté et j’ai fait plus tard la formation pour la coordination de chantiers.

Vous avez encore vécu l’époque coloniale…

Oui, jusqu’à seize ans.

Les deux visages du colonialisme belge: humiliation et scolarité

Comment avez-vous vécu cette époque? A seize ans on a déjà conscience de ce qui se passe autour de soi.

A seize ans, en Afrique, on est déjà adulte. On peut se marier à seize ans.

Nous avons vécu la colonisation de deux manières.

Je vous raconte une première expérience qui m’a beaucoup impressionné, que j’ai vécue en 1959, mais que je retiendrai toujours. Un bateau remontait le Congo, en poussant des barges. Le gouverneur-général belge Pétillon se trouvait à bord. Ce jour-là mon père est allé remettre un petit colis à un matelot sur le bateau pour qu’il le donne au retour à ma sœur. Immédiatement le militaire de faction l’a arrêté et lui a demandé pourquoi il était monté sur le bateau et pourquoi il avait marché sur le tapis rouge. En effet, un tapis rouge avait été déroulé pour que le gouverneur-général puisse descendre pour aller voir l’administrateur de Bolobo. Mon père s’est tout de suite esquivé, a détaché

sa pirogue et l’a retournée pour nager en dessous pour qu’on ne le voie pas. Mais les militaires l’ont rattrapé et l’ont ramené au poste de Bolobo pour le questionner. Quelqu’un est alors venu me dire que mon papa avait été arrêté. Je ne comprenais pas. J’ai pris mes petites sœurs et mes petits frères et nous sommes allés au poste. Le bateau était parti,

mais mon père était resté au poste. Il devait y passer la nuit. Quand j’arrive, je lui demande : "Papa, qu’est-ce que tu as fait?" Et il me dit : "Je suis passé sur le tapis rouge et on m’a arrêté." Je lui demande : "Pourquoi as-tu fait ça?" Il me dit : "Par mégarde. Je ne savais pas qu’il y avait le gouverneur et toutes les autorités." Alors on a décidé de rester là jusqu’à ce qu’on le libère. Vers quatre heures, c’était l’appel de ceux qui étaient en prison. Ils venaient dire qu’ils étaient présents et faisaient le salut à l’administrateur. Finalement c’était aussi au tour de mon père et il a salué. Mais comme le salut n’était pas conforme à ce qu’on attendait, on lui a dit de s’étaler et on lui a donné huit coups de fouet sur les fesses. Ça, vraiment ça

m’a fait pleurer. Alors l’administrateur s’est levé et a dit qu’il fallait enlever les enfants. Mais je lui répondis : "Vous ne pouvez pas enlever les enfants, tant que mon père est ici. Nous allons dormir avec lui ici." Alors l’administrateur est venu me dire : "Excusez-nous. On ne devait pas faire ça devant vous." Et il ajouta que le lendemain mon père allait pouvoir rentrer. Et effectivement on l’a relâché le lendemain. L’administrateur avait été choqué de voir que les enfants avaient assisté quand leur père a été frappé. C’était une vraie humiliation. Depuis lors, ça m’est resté dans la tête.

D’un autre côté il y avait l’école. Les Belges avaient rendu la scolarité plus ou moins obligatoire. C’était certainement intéressant pour ceux qui allaient à l’école. Ils apprenaient à lire, à écrire, à se vêtir, à suivre l’évolution du pays. Il y avait dans mon village des missionnaires catholiques et des missionnaires protestants. Il y avait aussi une école laïque.

Qu’est-ce qu’on apprenait à l’école?

L’école primaire commençait avec la langue maternelle, c.-à-d. dans mon village le bolobo. C’était important pour que les gens s’habituent à lire. Ensuite on apprenait le lingala, puis le français, les mathématiques, la physique, l’anglais aussi, parce que j’étais dans une école de missionnaires venus d’Angleterre. C’était très poussé et vu d’aujourd’hui je trouvée que c’était très intéressant. Les missionnaires (baptistes) avaient même traduit la bible dans la langue du pays, en bolobo, et en lingala. Ils avaient d’ailleurs une grande imprimerie à Bolobo.

L’indépendance et après

La révolte du Congo, en 1959-60, n’a certainement pas eu lieu à cause du système scolaire, mais plutôt à cause

des expériences du premier genre que vous avez raconté.

La révolte était plutôt un événement politique. La révolte est partie de Kinshasa, mais la révolte a aussi eu lieu à Lumumbashi, à Kisangani, à Koklaville, au Kasaï, …

Quelles en étaient les raisons?

La révolte était tout à fait normale, parce qu’il y avait des leaders qui l’ont lancée : Lumumba au nord, Kasavubu à Kinshasa, à Lumumbashi c’était Tshombe, et au Kasaï Molopoue (qui habite d’ailleurs aujourd’hui au Luxembourg, mais qui n’aime pas s’exprimer en public).

Et vous-même, comment avez-vous vécu cette révolte?

J’étais encore à Bolobo. Il y avait moins d’émeutes qu’à Kinshasa. On écoutait la radio. Mais nous aussi, on a fait la révolte. Les missionnaires étaient certes là pour prêcher la Parole de Dieu, ils soutenaient quand même l’administration coloniale. C’est pourquoi un type comme Lumumba, qui lisait beaucoup, a dit : "Je ne comprends pas, mais les missionnaires écrivent différemment de ce qu’ils enseignent. Par exemple, dans la Bible on dit que tous les hommes sont égaux. Pourquoi y a-t-il alors une différence entre les blancs et les noirs?" À un blanc on disait ‚Monsieur‘ et à un noir on disait ‚makak‘. Ça révoltait quand même! Il

y avait aussi l’utilisation du ‚vous‘ et du ‚tu‘. Le ‚vous‘ était pour le blanc, et au noir on disait ‚tu‘. Ce sont ces choses qui ont travaillé dans la tête de Lumumba. Mais il n’était pas seul.

Et comment avez-vous vécu la rupture, le départ des Belges?

Sincèrement, c’était l’enthousiasme. Si vous voyez que vous disposez de tout, de minerai de cuivre, de minerai de cobalt, de minerai d’or, de diamants, etc. et que vous voyez que tout cela part vers l’étranger, et quand ça revenait, ça coûtait dix fois plus, … Tout le monde espérait que bientôt nous allions gérer tout ça nous-mêmes. Mais, le problème du Congo, c’est qu’il est trop convoité, parce qu’il est très riche.

Ce problème économique me semble persister après le départ des Belges. Les mines de cuivre, sont-elles aujourd’hui gérées par des Congolais?

Non, pour gérer quelque chose, il faut de l’argent, il faut savoir à qui vendre, il faut savoir l’exploiter, le transformer, le vendre, le ramener au pays, …

Alors l’indépendance n’a servi à rien? C’était la grande déception?

Si, l’indépendance a apporté la liberté. C’est déjà quelque chose. Avant l’indépendance les Belges étaient les rois. Par après nous en avons la gestion, mais nous n’en avons pas la capacité, ni le profit. Ça c’est dû à Mobutu surtout. Tout a commencé à aller mal le jour

même de l’indépendance. Kasavubu a fait un discours très posé de bienvenue et de remerciements, mais Lumumba qui était prévu comme premier ministre n’a pas eu la parole et il pensait que ce n’était pas le moment de dire merci, mais de dire la vérité. Et il tenu quand même un discours pour dire que le blanc avait été là pour exploiter les Congolais. Cela a vexé le roi Baudouin qui était présent et ses conseillers. Et c’était le début des déboires. Quand Mobutu est arrivé au pouvoir, il a voulu imiter le roi, en s’habillant comme lui, etc.

Un Africain en Europe

Et quand avez-vous quitté le Congo?

J’ai quitté début 1965.

Y êtes-vous retourné?

Je suis retourné une première fois trois ans après. J’avais la nostalgie.

Mais vous n’êtes jamais retourné dans l’intention d’y rester?

Après avoir terminé mes études à Bruxelles en architecture, je suis retourné deux, trois mois. À ce moment-là Mobutu était au pouvoir. Mon frère était son conseiller économique, et l’économie congolaise effectivement s’améliorait. Mais à partir de 1970 les choses ont commencé à dégringoler. En 1972, il y a eu la zairisation, et c’était le déclin du Congo.

Et vous êtes revenu en Europe.

Oui, je suis venu au Luxembourg, chez des amis qui m’avaient toujours demandé de venir faire un stage. Alors mon patron, Monsieur Goblet, m’a dit que je n’avais pas besoin de rentrer, parce qu’il y avait la guerre au Congo et qu’il voulait bien me garder dans son entreprise.

Est-ce que vous êtes resté parce que dans votre patrie il y avait trop de problèmes, ou bien étiez-vous attiré par un intérêt personnel?

Je ne suis pas un réfugié politique. C’est une chose que j’aimerais préciser. Je suis resté par ma propre volonté. D’abord j’étais bien entouré par Monsieur Goblet et son fils et tous les autres amis. C’était bien. Je commençais à gagner ma vie. J’avais un petit studio. Et je suis allé chercher ma femme au Congo. J’avais bien une petite amie ici,

Photo: Agnes Rausch

mais elle me cassait les oreilles … Je suis donc retourné au Congo et mes parents m’y ont trouvé une épouse.

Et elle n’a pas eu de réticences pour quitter le Congo!

Elle n’a pas eu de réticences d’aller vivre avec son mari! Bien sûr, quand on se trouve dans un pays étranger, on ne sait jamais ce qui peut vous arriver. Et vous avez toujours la nostalgie. Surtout qu’à l’époque il n’y avait pas beaucoup de noirs au Luxembourg, même pas encore ou très peu de Capverdiens.

Et aujourd’hui! Vous projetez de rester au Luxembourg à votre retraite ou voulez-vous un jour rentrer au Congo!

Eh … J’ai trois enfants. Il faut voir ce qu’ils décideront. Mais si tout va bien, je pense que je rentrerai au Congo. Car il y a le soleil aussi … qui me manque beaucoup. Mais seulement s’il y a la paix.

Est-ce que tout au long de votre présence au Luxembourg – qui est déjà longue – vous avez eu conscience du fait que les Luxembourgeois avaient participé à la colonisation belge!

Oui, oui. Parce que je connaissais une famille luxembourgeoise qui était rentrée du Congo. Et je connais aussi Arthur Unger, le peintre. Il peint sur cuivre et il peint des feux de brousse: c’est qu’il est inspiré de sa vie au Congo.

Ce sont des contacts positifs. Vous n’avez dû subir des agressions racistes!

Oh si, de la part d’un chef – pas chez Goblet – incroyable. Je n’étais pas seul concerné. Il y avait beaucoup d’étrangers qui se heurtaient tous à lui. Et même des Luxembourgeois étaient rabroués.

Il y a quelque temps, une jeune Congolaise est morte à Luxembourg dans la prison. Comment la communauté congolaise a-t-elle réagi à ce décès!

D’après moi, le ministre de Justice a étouffé l’affaire. Des membres de sa famille sont venus ici pour demander des explications. Mais ils n’ont pas eu d’explication valable, satisfaisante. Comment est-elle morte en prison? On ne le sait pas. Pourtant les Congolais présents à Luxembourg étaient disposés

sés à aider le gouvernement luxembourgeois à faire sortir la fille.

Dans notre communauté cet événement a laissé un grand sentiment de désarroi. On ne met pas quelqu’un en prison parce qu’il se prostitue – ce qui n’est pas défendu – ou à cause d’une fausse carte de séjour. Il y a bien des criminels plus dangereux qu’on laisse en liberté.

"Mais ne désespérons pas. Le Congo est un pays d’avenir. C’est un pays riche. Il a tout le potentiel pour devenir riche."

La façon de vivre en Europe ne vous a jamais posé problème! Ici tout va très vite, on consomme énormément, tout le monde croit devoir montrer qu’il est plus riche que l’autre, …

C’est pourquoi je dis qu’on vit artificiellement en Europe. On veut tout avoir et être le premier à l’avoir. Chacun veut avoir la plus belle maison. Alors on fait des emprunts. Je trouve que ce n’est pas très naturel.

Et vos enfants!

J’en ai trois. Un fils travail à la banque. Un autre se perfectionne en Angleterre. Et ma fille a treize ans.

Ils ne vont pas retourner au Congo!

Je ne pense pas. Tout est possible. Mais je pense que la question ne se pose pas.

Le Congo n’aurait-il pas besoin de gens comme vous et comme vos enfants pour prendre en main son développement!

Oui, mais il faut qu’il y ait la paix! Ce qui m’intéresserait, c’est de me lancer dans la rénovation des immeubles. Il y a beaucoup de maisons au Congo qui mériteraient d’être remises en état. Mais il faut d’abord la paix.

Comment voyez-vous les chances que cela va venir?

Mobutu est parti, c’est déjà bien. Quand Kabila est venu, c’était encore pire. Maintenant il y a son fils, on verra.

Et il y a les pays voisins …

Justement. Un petit pays comme le Rwanda, comment peut-il attaquer un grand pays comme le Congo. C’est à peu près comme si le Luxembourg attaquait l’Allemagne. Ça ne s’explique que par le soutien des Etats-Unis. Maintenant les Nations Unies commencent à voir les choses d’une autre manière.

Et ces problèmes de domination d’une ethnie par une autre ne se pose pas au Congo!

Jusqu’à maintenant non. Au Rwanda comme au Burundi il n’y a que deux ethnies. Le Congo rassemble 350 ethnies différentes. Aucune ne peut prétendre dominer les autres.

Mais ne désespérons pas. Le Congo est un pays d’avenir. C’est un pays riche. Il a tout le potentiel pour devenir riche.

L’interview a été enregistré par m.p. le 20 avril 2001.

Als partizipative Debattenzeitschrift und Diskussionsplattform, treten wir für den freien Zugang zu unseren Veröffentlichungen ein, sind jedoch als Verein ohne Gewinnzweck (ASBL) auf Unterstützung angewiesen.

Sie können uns auf direktem Wege eine kleine Spende über folgenden Code zukommen lassen, für größere Unterstützung, schauen Sie doch gerne in der passenden Rubrik vorbei. Wir freuen uns über Ihre Spende!

Spenden QR Code