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L’éducation artistique et culturelle : (en)quête de sens
Une série d’articles et d’interviews en collaboration avec l’Université du Luxembourg et la Fondation Sommer
L’idée de cette série est née dans la foulée des travaux initiés lors des rencontres interdisciplinaires organisées en mars 2024 par la Fondation Sommer et le master en enseignement secondaire de l’Université du Luxembourg sur l’éducation artistique et culturelle (EAC1) au prisme des résidences d’artistes en milieu scolaire (RAMS) et de l’enseignement des langues. L’échange avec les acteur·rices de l’EAC, œuvrant à la faire vivre à et hors de l’école, dans les institutions culturelles et dans les espaces de création indépendants, a mis en lumière la richesse des projets proposés, mais qui demeurent souvent isolés, peinant à s’ancrer dans des dispositifs plus transversaux et pérennes. C’est cette réflexion que nous proposons de poursuivre dans cette série, pour faire résonner, voire converger les efforts communs et mieux cerner les enjeux et défis spécifiques de l’EAC au Luxembourg. Dans les pages qui suivent, nous proposons un cadre pour accueillir ce dialogue.
EAC : trois lettres pour un vaste champ de pratiques
Inspirée des pédagogies alternatives et de l’éducation populaire des années 1970, ce qu’on peut appeler « l’éducation artistique et culturelle » désigne une politique transversale entre culture, éducation et jeunesse, intégrée aux politiques culturelles dès les années 2000.
La feuille de route de Lisbonne2, l’Agenda de Séoul3, la Déclaration de Mondiacult4 ou, plus récemment, le Cadre d’Abou Dhabi5 définissent l’EAC comme garantissant une « égalité d’accès à la culture ». Historiquement, elle porte une ambition politique : émancipation, résistance, esprit critique. Son origine est militante, parfois utopiste6. Concrètement, sa mise en œuvre varie localement, mais repose en général sur trois piliers : acquisition de connaissances, rencontre avec les œuvres et artistes ainsi que pratique artistique.
L’EAC s’appuie généralement sur l’école (d’abord primaire et secondaire), parce qu’elle est la seule institution touchant tou·tes les jeunes, quels que soient leur milieu social ou leur localisation géographique. Du fait de son ancrage fortement scolaire, elle peut être confondue avec les enseignements artistiques obligatoires ou de spécialité qui sont, eux, intégrés dans les programmes scolaires, dispensés dans un cadre disciplinaire par des professeur·es spécialisé·es (littérature, musique, arts plastiques…) et visent à acquérir des savoirs et savoir-faire spécifiques (qu’on évalue donc).
Les enjeux de l’EAC sont plus vastes : démocratisation culturelle, droits culturels, durabilité (au niveau collectif), mais aussi réduction du stress, assiduité scolaire, résilience ou amélioration des résultats (au niveau individuel). L’EAC est donc une éducation à l’art (devenir spectateur·rice et participant·e à la vie culturelle) et par l’art. Autrement dit, elle se double d’une dimension « utilitariste » – elle doit « servir » des objectifs pédagogiques, citoyens ou de bien-être individuel et collectif. En s’institutionnalisant, l’EAC risque de devenir une compétence scolaire comme une autre et de perdre sa visée politique émancipatrice pour devenir un projet « pédagogique » ou « civilisateur ».
Dans les deux cas (éducation à l’art et par l’art), l’EAC alimente l’utopie de démocratisation et de la culture et de l’éducation, en gommant, au moins à l’échelle individuelle, les injustices socioéconomiques que ces piliers de nos sociétés contemporaines n’arrivent pas à dépasser7.
Au-delà de l’ampleur de ces objectifs, son périmètre, initialement limité aux arts et aux lettres (et donc à sa dimension artistique), s’est étendu à des champs culturels plus larges : patrimoine, musée, architecture, culture scientifique, numérique, médias et, plus largement, à toutes les formes anthropologiques des cultures humaines.
La diversité de ses formats est aussi remarquable : dispositif global, projets ponctuels ou à long terme, participatifs ou non, intergénérationnels ou non, interdisciplinaires ou non, etc. Le rôle des enseignant·es oscille entre simple accompagnement, médiation et coordination.
Par ailleurs, comme l’EAC mobilise aussi des structures de l’éducation non formelle (associations, fondations, institutions culturelles…) et des acteur·rices varié·es (enseignant·es, artistes, médiateur·rices, familles…), avec des logiques et objectifs parfois divergents, ces partenariats peuvent être sources d’enrichissement, mais aussi de tensions.
En somme, par l’étendue de son champ d’action, de ses objectifs et de ses pratiques ainsi que par la diversité des acteur·rices qu’elle mobilise, l’EAC apparaît encore souvent comme une nébuleuse, difficile à cerner et, de fait, difficile à penser. D’où l’importance de proposer aujourd’hui, notamment au Luxembourg, une réflexion approfondie sur ce sujet.
Une réflexion sur l’EAC au Luxembourg
Malgré une riche offre culturelle, les études récentes menées au Luxembourg montrent que l’accès à la culture reste inégal et dépend encore largement du milieu d’origine8, 9, 10. En outre, au Luxembourg comme ailleurs en Europe, les plus jeunes s’éloignent des institutions traditionnelles. Par exemple, seuls 58,2 % des résident·es de moins de 25 ans se disent attiré·es par les musées, contre 77 % des plus de 65 ans11. Chez les jeunes, le manque d’intérêt, la crainte de ne pas être « assez cultivé·es » et le refus de partager l’expérience culturelle avec d’autres sont des freins plus marqués12. Si les pratiques culturelles sont générationnelles, comme le suggèrent certain·es chercheur·es, cette tendance pourrait s’accentuer, alors que le rôle social des institutions culturelles est crucial.
Quel rôle l’école peut ou doit-elle jouer dans ce contexte ? Comment gère-t-elle la tension inhérente à l’EAC entre l’aspiration à l’institutionnalisation (par l’intégration dans les programmes) et la préservation de sa liberté créative initiale ? Lors d’une table ronde consacrée au théâtre jeunesse au Luxembourg13, les participant·es ont formulé le vœu – pieux, selon eux – que chaque élève assiste durant sa scolarité à au moins un spectacle vivant par an. De même, pour les musées, (seulement ?) la moitié des élèves s’y rendent au moins une fois par an avec l’école14. Ces constats révèlent tant les limites que le potentiel de l’EAC au Luxembourg.
Conformément aux pratiques européennes, un des domaines du nouveau Plan d’études de l’enseignement fondamental vise l’art et la culture15. Au secondaire, l’éducation artistique et musicale est présente sous forme de deux disciplines afférentes, avec en moyenne une heure par semaine dans les classes inférieures. Ces disciplines tendent à disparaître dans de nombreux cycles de spécialisation, sauf ceux à visée artistique. La présence ou non des disciplines artistiques dans les parcours scolaires ne garantit certes pas en soi une familiarisation aux enjeux de l’EAC, nécessairement plus transversaux. Elle interroge néanmoins leur considération au sein d’une politique éducative générale. D’autant plus que des enseignements artistiques et culturels, comme la littérature, le théâtre, l’éducation aux médias, l’histoire de l’art, etc., sont présents à l’école, mais sans structuration en tant que tels dans les programmes.
Hors de l’école, les jeunes bénéficient d’un accès gratuit à la majorité des musées. Des dispositifs comme le Kulturpass ou la Carte Jeunes à Esch élargissent cette offre. De nombreuses institutions culturelles proposent des programmes jeunesse, qui s’adressent également aux publics scolaires.
L’EAC est de fait conçue par le Service de coordination de la recherche et de l’innovation pédagogique et technologique (SCRIPT) du ministère de l’Education nationale, de l’Enfance et de la Jeunesse (MENEJ) dans ses dimensions formelles et non formelles. La stratégie ministérielle se veut « holistique » : elle dépasse l’ancrage disciplinaire pour intégrer l’EAC aux pratiques sociales de référence (éducation à la citoyenneté, au développement durable…). Cette approche s’inspire de la kulturelle Bildung allemande, qui prépare à une participation culturelle et citoyenne active. Ainsi, des projets ciblent spécifiquement les classes de la voie de préparation, dont les élèves « sont souvent ceux qui sont le moins en contact avec la vie culturelle16 ».
Le Plan de développement culturel 2018-2028 (KEP17), piloté par le ministère de la Culture (MCULT), consacre un chapitre à l’EAC. Il souligne la place « insuffisante » de l’EAC dans les programmes, due notamment au manque de formation des enseignant·es. Six recommandations concrètes sont formulées. Tandis que les mises en œuvre d’une approche transversale de l’EAC à l’école et du développement de la formation des enseignant·es, notamment à la médiation culturelle, progressent lentement (respectivement 40 % et 20 % d’achèvement), la réforme de l’enseignement musical est aboutie, avec entre autres la gratuité de son enseignement public instaurée en 2022/2023. La coopération entre le MENEJ et le MCULT s’est renforcée à travers le développement du projet « Kulturama » ou le lancement des RAMS (voir l’encadré ci-dessous18). Ces projets visent trois objectifs : professionnaliser le secteur artistique, faire de l’école une instance de légitimation de l’art et de la culture, et socialiser les élèves à l’art et la culture en les rapprochant des lieux de création, notamment locaux.

La série d’articles sur l’EAC dans forum
Partant de ces constats, la série « L’éducation artistique et culturelle : (en)quête de sens » propose d’engager la réflexion sur l’apparent hiatus entre la nécessité de l’EAC, qui semble faire consensus, et les difficultés à la cultiver auprès des jeunes. En donnant la parole aux acteur·rices, institutionnel·les et indépendant·es de l’EAC au Luxembourg, la série dépliera les questionnements selon différentes perspectives pour (ré)interroger le rôle et la place que l’EAC revêt, voire pourrait revêtir au Luxembourg.
Les cinq prochains numéros de forum proposeront chacun un article de fond d’un·e spécialiste de l’EAC au Luxembourg, enrichi par des entretiens vidéo et des récits d’expérience sur www.forum.lu. Dès ce mois-ci, vous pourrez y découvrir les entretiens réalisés avec les responsables de l’EAC dans les deux ministères de tutelle. Luc Belling, du SCRIPT, et Nadine Erpelding, du ministère de la Culture, partagent leurs visions de l’EAC et les défis qui se posent à eux dans leurs contextes respectifs et souvent communs.
Sans prétendre à l’exhaustivité, nous aimerions vous emmener dans notre enquête sur les pratiques de l’EAC au Luxembourg, pour mieux en saisir le sens au sein de la diversité des offres qui existent, ainsi que des multiples ramifications et enjeux sociétaux qui s’y profilent. L’EAC sera explorée sous le prisme des différentes perspectives qu’elle offre – pédagogiques, artistiques, institutionnelles et citoyennes –, pour finir par un tour d’horizon des pratiques dans les pays voisins.
Les RAMS, un outil de l’EAC promu par une fondation
La Fondation Sommer, engagée pour l’empowerment des enfants et des jeunes via les arts et la culture, s’est saisie de la question de l’EAC en 2023 face à un double constat : 1) peu d’initiatives soumises aux appels à projets provenaient d’établissements scolaires, 2) des projets de qualité, même accompagnés de solides dossiers pédagogiques, ne trouvaient pas leur public scolaire, faute de compréhension du monde éducatif.
Ce décalage entre le désir des artistes d’investir l’école – en considérant les élèves comme citoyen·nes en devenir – et la difficulté du système scolaire à faire place à la création artistique a poussé la Fondation à imaginer un outil pour rapprocher ces deux mondes.
Le modèle des RAMS, éprouvé ailleurs en Europe, a été retenu. Ce dispositif place la création artistique au cœur de la vie scolaire sur une durée d’au moins quatre semaines et implique l’ensemble de la communauté éducative, y compris les parents. L’objectif est de permettre aux élèves d’aborder autrement les enseignements, de développer leur esprit critique et de mieux se connaître grâce au travail conjoint artistes-enseignant·es dans une approche pédagogique renouvelée.
Restait à concevoir un cadre d’action. En l’absence d’une instance interministérielle forte comme celles existant en France (Haut Conseil de l’éducation artistique et culturelle), en Allemagne (Bundesvereinigung Kulturelle Kinder- und Jugendbildung) ou en Fédération Wallonie-Bruxelles (coordination entre les portefeuilles culture/éducation), la méthode retenue a été progressive : 1) consultation des acteur·rices culturels et éducatifs, 2) expérimentation avec des pionnier·ères, 3) travail de plaidoyer. La première phase a révélé un intérêt partagé par des établissements, des enseignant·es, des artistes et des institutions culturelles. Deux RAMS ont été élaborées pour l’année scolaire 2023/2024.
Il est alors apparu que le MENEJ, via notamment le SCRIPT, connaissait déjà ce type de dispositif. Cette sensibilisation a modifié la portée de l’expérimentation. Le MENEJ a permis d’ouvrir le projet à l’enseignement fondamental et a mis en place une équipe chargée d’évaluer le projet pilote lancé à la rentrée 2023. A l’initiative de la Fondation, un comité de pilotage a été formé avec la participation du MCULT. Ce trio institutionnel (Fondation Sommer, MENEJ, MCULT) porte et finance aujourd’hui ce dispositif de l’EAC, homologué depuis la rentrée 2024 et reconnu comme avancée dans les rapports d’activités des deux ministères.
La Fondation Sommer a ainsi consolidé sa légitimité, en tant qu’acteur privé, pour promouvoir l’EAC auprès de la communauté éducative.
Cependant, même si les RAMS soutiennent des orientations politiques du MENEJ et du MCULT en matière d’accès à la culture, cette reconnaissance stratégique ne constitue qu’un premier pas. Présente sur le terrain, la Fondation a mesuré les enjeux à long terme soulevés par la mise en œuvre de ces résidences. Ce dispositif est crucial pour dépasser la fragmentation des initiatives, souvent portées par des enseignant·es isolé·es, épuisé·es par le manque de reconnaissance, l’absence de capitalisation des pratiques et de documentation des procédures.
Les RAMS favorisent l’interdisciplinarité, mais on est encore loin d’un véritable axe structurant de politique publique. Pour y parvenir, un travail de fond est nécessaire : il passe par un plaidoyer constant et par la mise en place de formations initiales et continues en EAC. Ces formations doivent permettre aux enseignant·es de s’approprier ces démarches, de se sentir légitimes et outillé·es pour les mener à bien.
1 Le terme EAC est fortement institutionnalisé en France. Il est employé dans cet article pour faire référence aux politiques culturelles et artistiques à destination des enfants et des adolescent·es (Arts education au Royaume-Uni, Kulturelle Bildung en Allemagne, Education culturelle et artistique en Belgique, etc.).
2 Unesco, Feuille de route pour l’éducation artistique, Conférence mondiale sur l’éducation artistique : Développer les capacités créatrices pour le 21ème siècle, Lisbonne, 2006. https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000384200_fre
3 Unesco et Korea R. Ministry of Culture, Sports and Tourism, L’Agenda de Séoul : objectifs pour le développement de l’éducation artistique, 2010. https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000190692_fre
4 Unesco, World Conference on Cultural Policies and Sustainable Development, 2022.
5 Unesco, Cadre de l’UNESCO pour l’éducation culturelle et artistique, Abou Dhabi, 2024. https://www.unesco.org/sites/default/files/medias/fichiers/2024/02/WCCAE_UNESCO%20Framework_FR_0.pdf
6 Anne jonchery et Sylvie octobre (dir.), L’éducation artistique et culturelle : une utopie à l’épreuve des sciences sociales, Paris, Presses de Sciences Po, 2022.
7 Anne barrère et Nathalie montoya (dir.), L’éducation artistique et culturelle : mythes et malentendus, Paris, L’Harmattan, 2019.
8 Ville d’Esch-sur-Alzette et Avignon Université, 100 % Esch, étude des pratiques culturelles, sportives et de loisirs des Eschois·es, 2025.
9 Monique borsenberger et Nathalie lorentz, Les pratiques culturelles des jeunes de 6 à 21 ans au Luxembourg, Luxembourg, ministère de la Culture et LISER, 2025.
10 Laurence brasseur et Manon breden, La vie culturelle au Luxembourg : rapport de synthèse de l’enquête, Luxembourg, ministère de la Culture et ILRES, 2025.
11 Ibid.
12 Ville d’Esch-sur-Alzette et Avignon Université, op. cit.
13 Rencontre/Table ronde « D’Geschicht vum Kanner- a Jugendtheater zu Lëtzebuerg », organisée le 20 mars 2025 aux Rotondes, dans le cadre du cycle « Kulturgeschicht vu Lëtzebuerg ».
14 Monique borsenberger et Nathalie lorentz, op. cit.
15 https://script.lu/fr/activites/curriculum/projet-plan-detudes-2025 (toutes les pages Internet auxquelles il est fait référence dans cette contribution ont été consultées pour la dernière fois le 5 juin 2025)
17 Ministère de la Culture, Kulturentwécklungsplang 2018-2028 1.0, volume 1, 2018. https://gouvernement.lu/de/publications.gouv2024_mcult+de+publications+kep-documents+kulturentwecklungsplang-2018-2028-1-0-derniere-version.html
18 https://kep.public.lu/fr/mises-en-oeuvre-du-kep/education-artistique-et-culturelle.html
Sandrine Guivarch (PhD) est la directrice de la Fondation Sommer, Tonia Raus (PhD) est professeure adjointe et directrice du programme d’études du master en enseignement secondaire à l’Université du Luxembourg (décharge du ministère de l’Education nationale, de la Jeunesse et de l’Enfance) et Céline Schall (PhD) est chercheuse à l’Université du Luxembourg et au Service culture de la Ville d’Esch-sur-Alzette.
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