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Qui ne s’est pas déjà demandé pourquoi il y a un pape à la tête de l’Eglise catholique? Qui ne s’est pas déjà offusqué des relations étroites de tels dignitaires ecclésiastiques avec le pouvoir temporel? Qui n’a pas déploré le fossé parfois large entre laïcs et clercs? Posées le plus souvent sur un mode polémique, ces questions ont bien rarement eu une réponse sérieuse, satisfaisant également les (ex-)chrétiens qui sont de plus en plus nombreux à prendre leurs distances avec une Eglise trop hiérarchisée à leur goût.
Pourtant l’histoire nous montre sans équivoque que la structure actuelle de l’Eglise catholique est loin d’avoir toujours été telle. Malheureusement les historiens au service de l’Eglise ont généralement tout fait pour ne pas rappeler à la conscience du peuple de Dieu ses antécédents différents et contraires aux intérêts des dirigeants actuels, car ce peuple – comme tout peuple à qui on a enlevé le droit à la parole – risquerait un jour de prendre en main lui-même son histoire.
C’est là certainement tout le mérite de l’oeuvre à laquelle s’est attelé Michel Clévenot. Il a en effet entrepris de réécrire – en 12 volumes – l’histoire du peuple chrétien à partir du début, par en-bas, et cela dans un langage tel que ce peuple même puisse lire son histoire.
Il y a un an, Fernand Fehlen a présenté ici-même ("forum no. 49/ 4.7.81) le premier tome de cette nouvelle Histoire du Christianisme. Il insistait sur la méthode "pointilliste" de Clévenot (consistant à présenter autour d’un personnage ou d’un événement caractéristique les traits fondamentaux de l’Eglise de l’époque) et il en déduisait le caractère "ouvert" de son récit qui permet à chaque lecteur d’en faire son interprétation. C’est ainsi que, selon l’auteur il pourra se réapproprier la mémoire des "pratiques de libération et de fraternité" qu’il ne faut pas oublier à côté des situations d’aliénation dont le christianisme est responsable. Et fort de cette mémoire il pourra devenir actif et changer soi-même quelque chose.
Le deuxième tome est paru au début de cette année:
Michel CLÉVENOT, Les Chrétiens et le Pouvoir,
= Les Hommes de la Fraternité. IIe – IIIe
siècles( tome II), Paris 1981, Ed. Fernand
Nathan, ISBN 2 09 299 405 0
J’en profite pour dire mon admiration devant l’oeuvre de l’historien Michel Clévenot, qui est pourtant en premier lieu journaliste et théologue. Dans son style alerte et direct il va même jusqu’à expliquer certaines méthodes historiques. 666 notes marginales – en France presqu‘ un record d’exactitude scientifique! – en disent long sur la somme d’ouvrages consultés et surtout de sources lues dans l’original. Il est évident que les sources sont encore rares et très éparses pour ces époques, mais Clévenot, par sa méthode de précision soignée réussit à les réunir par un lien (personnage) pour constituer trente petites histoires bien distinctes et très concrètes qui se lisent comme un roman. Un nouveau genre littéraire me semble né! Si Clévenot réussit ain-
si à écrire un livre facile à lire pour un très large public, ce livre n’en présente pas moins de la matière à réflexion pour les spécialistes les plus chevronnés, mais comme je n’en suis pas, je ne m’aventurerai pas à commenter telle ou telle interprétation. A ce niveau je ne regretterai que l’absence dans la si riche bibliographie des ouvrages de Michel Meslin et la dissémination des persécutions du 3e siècle sur plusieurs chapitres sans qu’elles soient le sujet central d’aucun. En outre je rappellerai que ce n’est pas le fameux Karl Rahner mais son Frère Hugo qui a écrit l’important ouvrage sur l’Eglise et l’Etat dans le christianisme primitif (note 641); ce n’est pas la première fois que je lis cette faute dans un livre français.
Je ne saurai résumer ici l’évolution de l’Eglise aux 2e et 3e siècles telle que la présente Michel Clévenot. Mais je m’en voudrais de ne pas signaler certains virages importants qu’elle prend à cette époque: c’est celle où après un temps de persécution ces chrétiens – ou plutôt leurs dirigeants – s’accommoderont avec le pouvoir romain pour voir sous Constantin les premières immixtions de ce dernier dans leurs affaires.
Mais alors que des historiens traditionnels ne montraient ces rapports toujours qu’au niveau du pape et de l’empereur, Michel Clévenot procède tout à fait différemment. Si "les chrétiens et le pouvoir" sont la problématique primordiale de cette époque, le premier chapitre nous présente deux agriculteurs italiens et nous parle des subsides institués par l’empereur Trajan: Des chrétiens nul mot, mais bien du pouvoir et de sa perception par le commun des mortels. Le 2e chapitre présente la conception stoïque qu’Epicète se fait du pouvoir. Ce n’est qu’au 3e chapitre qu’apparaissent les chrétiens légèrement persécutés par Pline, mais qui tout en pensant que "leur citoyenneté est dans les cieux" comprennent vite que leur "catholicité" sera rivale de celle de l’Empire romain.
On a compris la perspective inhabituelle
d’une telle approche, pourtant seule histori-
quement valable car d’une part il est bien clair
que l’évolution intérieure de l’Eglise est in-
séparable du contexte historique général, et
d’autre part la hiérarchie ecclésiale n’existe
pas encore à cette époque.
Pourtant cette hiérarchie est en train de
se mettre en place! C’est là une autre signi-
fication du titre, d’ailleurs étroitement im-
briquée dans la première. Car si la primauté de
l’évêque de Rome s’impose à la longue, elle
était bien longtemps sujet de discorde entre
les évêques de Corinte, d’Alexandrie, de
Carthage, d’Ephèse, voire de Lyon et ce n’est
pas parce que la papauté aurait été instituée
par le Christ ou qu’elle serait de droit divin
qu’elle revient à l’évêque de Rome, mais parce
que des maisons bien politiques ont fait évo-
luer les choses dans cette direction, l’empereur
n’étant pas tout à fait innocent.
En même temps ces chapitres sont une très belle
leçon sur l’unité de l’Eglise que d’aucuns
aiment confondre avec uniformité. Les querelles
dogmatiques à l’époque furent plus nombreuses
qu’aujourd’hui.
Bien sûr cette évolution à la tête de l’Eglise
ne peut être isolée de celle au niveau des chefs
de toutes les communautés particulières. C’est
à cette époque que les fonctions sacerdotales
commencent à distinguer le clerc des autres
membres de la communauté, qu’on constate donc
les débuts du cléricalisme. Et puis, avec le
pouvoir des clercs, c’est aussi la répression
de la sexualité qui apparaît. Mais il me faut
arrêter l’énumération des sujets traités.
Une chose est claire: Tant que le christianisme
a été la religion des pauvres, des esclaves,
des laissés – pour – compte, des non – privilégiés,
tant que les chrétiens étaient "les hommes de la
fraternité", ils ont constitué un danger pour
le pouvoir et ils ont été persécutés. Mais
depuis que des évêques ont gagné une place
prépondérante dans la communauté, ils recherchent
l’alliance avec le pouvoir temporel et risquent
ainsi d’altérer le message évangélique pour
attirer les classes bourgeoises dans les
églises. A titre personnel je voudrais relever
que le rôle que Clément d’Alexandrie a joué dans
cette évolution ne m’était jamais apparu
jusqu’à présent.
D’ores et déjà on attend avec impatience le tome
III qui parlera d’une Eglise certes triomphante
au politique mais non exempte de luttes inté-
rieures comme le laisse entrevoir le dernier
chapitre de ce volume sur l’arianisme et le
concile de Nicée.
michel pauly
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