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Benoît Majerus
La psychiatrie au XXe siècle
L’histoire de la psychiatrie au XXe siècle est marquée par un vide historiographique remarquable, comparée aux XVIIIe et XIXe siècles. Les raisons en sont multiples. Les grands récits – que ce soit celui du « grand enfermement » de Michel Foucault ou celui de la « différenciation de la société bourgeoise » de Dirk Blasius – ont offert des cadres interprétatifs conduisant à des discussions animées, soutenues par maints travaux. Or, jusqu’à aujourd’hui, aucun historien n’a proposé un tel récit pour le XXe siècle, à part Edward Shorter qui, d’une certaine manière, a proclamé la fin de l’histoire avec l’avènement de la chimiothérapie en psychiatrie. Peu de ses confrères sont néanmoins prêts à le suivre dans cette interprétation.
Ensuite, l’écriture sur l’après-1945 implique peut-être de la part des historiens une trop grande distanciation. En effet, l’historiographie actuelle sur la psychiatrie est un des enfants des courants antipsychiatriques des années 1960 et 1970. Plus généralement, la vision hagiographique des grands médecins, souvent produite par les acteurs, c’est-à-dire les médecins, a été remplacée pendant ces années-là par un récit très critique, produit par les sciences humaines. Certes, la plupart des chercheurs essaient aujourd’hui de dépasser cette vision manichéenne qui ne laisse pas beaucoup de place aux nuances. On pourrait reprendre en ce sens un ouvrage novateur sur la Seconde Guerre mondiale, passé également souvent représenté en noir et blanc. Dans ce livre, l’historien néerlandais Chris van der Heijden plaide pour une analyse de toutes les colorations du gris. Un tel souhait pourrait
également être formulé pour l’histoire de la psychiatrie. Or les sciences humaines restent néanmoins fortement inscrites dans l’optique antipsychiatrique d’il y a quarante ans. Écrire l’histoire de ces années-là revient donc en même temps à réfléchir sur l’inscription de sa propre pratique dans un courant idéologique bien particulier.
Finalement, la recherche se heurte également à une problématique très terre à terre : la conservation déficiente et la consultation difficile des archives médicales. Les archives policières et judiciaires qui, par de nombreux aspects, peuvent être assimilées aux archives médicales, ont connu depuis une vingtaine d’années une certaine valorisation, ce qui a conduit à un certain souci de conservation. Les archives médicales, par contre, restent aujourd’hui largement méconnues. En conséquence, aucune politique de conservation cohérente n’a été développée.
À cette première difficulté s’ajoute une deuxième, à savoir les régimes de consultation. Les lois sur les archives médicales dans les différents pays occidentaux en rendent souvent l’accès plus que difficile. Ces dernières années, le souci de la protection de la vie privée a davantage encore rendu les institutions réticentes à ouvrir leurs archives. Dans le but/avec le prétexte de protéger le patient, les conditions d’accessibilité rendent parfois toute recherche impossible… pour les sciences humaines. Les mondes médical et biologique y ont beaucoup plus facilement accès. Absence de master narrative, apparent manque d’autoréflexion et difficultés d’accès aux archives
semblent trois facteurs déterminants pour expliquer le retard qui existe dans l’historiographie de la psychiatrie au XXe siècle.
Si on essaie de renverser ce constat négatif par une réflexion sur les caractéristiques de cette psychiatrie, quatre éléments semblent pouvoir définir le XXe siècle : la biologie psychiatrique, la mondialisation, la contestation et l’éclatement/l’ouverture du champ psychiatrique.
La naissance et le développement de la psychiatrie biologique sont sans aucun doute un des points centraux de tout ce livre. Créant l’espérance d’une inscription définitive de la psychiatrie dans le monde médical, les différentes thérapies biologiques – du choc au cardiazol, en passant par les neuroleptiques – constituent un changement conséquent de la théorie et de la pratique psychiatrique. L’espoir d’une guérison possible accompagne l’histoire de la psychiatrie tout au long de ce cours XXe siècle. Mais ces interventions dépassent de loin le seul cadre thérapeutique. En effet, les psychiatres essaient de réinterpréter, à travers les apparents succès de la biologie psychiatrique, la maladie mentale. L’explication chimique de celle-ci prend le dessus sur d’autres modèles d’explication. Elle semble ainsi inscrire définitivement la « folie » dans un discours médical et scientiste.
La mondialisation que connaît la psychiatrie s’exprime essentiellement par l’imposition d’une nosologie, un système de classification, qui à la fin du XXe siècle
est pour ainsi dire mondiale. La standardisation des diagnostics a été une œuvre de longue haleine. Le modèle qui s’est imposé aujourd’hui repose sur une catégorisation créée par Emil Kraepelin au début du XXe siècle. Depuis la fin du XIXe siècle, de nombreux efforts d’harmonisation et de standardisation ont été effectués au niveau national en vue de pouvoir « mesurer », « classifier » la folie et prendre des mesures pour lutter contre celle-ci. Le mouvement d’hygiène mentale qui, en partant des États-Unis, va toucher tout le monde occidental dans l’entre-deux-guerres contribue à créer un langage transnational pour parler de la maladie mentale. Les deux systèmes de classification avec une aspiration à s’imposer mondialement – le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (DSM) dont la première version date de 1952⁵ et l’International Classification of Diseases and Related Health Problems (ICD) qui connaît une poussée de légitimité lorsque l’Organisation mondiale de la santé la reprend comme son système de classification en 1948 – sont des phénomènes de la seconde moitié du XXe siècle.
Certes, des résistances existent encore, comme l’anthropologue Andrew Lakoff l’a montré en relatant l’échec de l’entreprise française de biotechnologie, Genset, en Argentine⁶. Voulant découvrir les gènes responsables des troubles bipolaires, Genset finance une étude en Argentine, pays où les tests sont moins chers qu’en Europe, mais pays supposé génétiquement proche des marchés les plus attractifs : après quelques mois, devant le peu de succès, Genset se rend compte que, suite à la forte présence psychanalytique dans la psychiatrie argentine, le diagnostic « bipolaire » n’existe pas, et ainsi la maladie non plus.
Malgré ces « îlots de résistance », la création d’un marché pharmaceutique mondial crée une dynamique d’harmonisation des classifications. En Europe, ce processus vers le DSM ou l’ICD est un phénomène général à partir des années 1960 et 1970. Il implique la traduction de catégories « nationales » en catégories « transnationales ».
L’apparente stabilisation de la légitimité du champ psychiatrique à travers l’approche biologique est confrontée en même temps à un grand ébranlement. Le champ en ques-
tion est soumis, surtout dans la seconde moitié du XXe siècle, à une mise en cause profonde de ses fondements qui reposent justement sur une approche médicale et pathologique. Initié par des personnes issues du champ même, comme Ronald D. Laing et Thomas Szasz, ce mouvement dépasse rapidement le milieu médical pour toucher toute la société. Même si l’expression de l’antipsychiatrie connaît des chronologies et des thématiques différentes, la volonté de placer les problèmes de la psychiatrie dans un cadre d’interprétation
La création d’un marché pharmaceutique mondial crée une dynamique d’harmonisation des classifications.
plus large était le dénominateur commun. Les acquis des sciences sociales, florissantes dans les années 1960 et 1970, deviennent des référents importants, que ce soit le freudo-marxisme, la théorie de la communication, l’épidémiologie, la théorie de l’étiquetage, la recherche sociologique ou la phénoménologie. L’antipsychiatrie se reliait à d’autres mouvements qui s’interrogeaient sur des problèmes sociaux similaires. D’une part, la critique de la psychiatrie faisait partie d’une discussion plus large sur les conséquences d’une médicalisation croissante, qui a été élaborée entre autres par Ivan Illich dans son livre La Némésis médicale.
D’autre part, la psychiatrie était une sorte de boîte d’outils pour répondre à d’autres questions d’actualité sociale. En France, des liens étroits existaient entre le GIP (Groupe d’information sur les prisons) et le GIA (Groupe information asiles). En Belgique, le GIA a travaillé avec les syndicats pour soutenir des malades mentaux en milieu de travail. Et à Barcelone, il y avait à la fin des années 1960 au sein de l’opposition de gauche extra-parlementaire un groupe de travail traitant de la psychiatrie en Espagne. Finalement, l’antipsychiatrie a réussi à créer une représentation culturelle de la psychiatrie assez dominante. Des films comme Family Life de Ken Loach (1971) ou One Flew Over the Cuckoo’s Nest de Milos Forman (1975) ont généré une profonde méfiance face à la psychiatrie.
La dernière caractéristique de la psychiatrie au XXe siècle est un mouvement à première vue paradoxal d’éclatement et d’extension. À la fin de ce siècle, la psychiatrie a quitté l’hôpital sans cependant l’abandonner. La désinstitutionnalisation de la psychiatrie a pris différentes formes dans le monde occidental : sectorisation en France, community care aux États-Unis… Quel que soit l’aspect formel, elle a conduit à une multiplication des lieux psychiatriques. Le champ psychiatrique est aujourd’hui extrêmement hétérogène et ne se distingue plus par une méthode partagée par tous. Il s’est transformé et offre aujourd’hui une multitude de structures allant d’une prise en charge dans des lieux extrêmement cloisonnés de psychopathes à un accompagnement ambulatoire de personnes ayant plutôt des problèmes psychologiques. Dans ce champ éclaté, la psychiatrie occupe une place centrale tout en perdant une partie de sa spécificité. Des concepts utilisés en psychiatrie comme « schizophrène » ou « borderline » sont devenus des mots du vocabulaire courant ; mais leur signification s’est métamorphosée au fil de ce transfert. D’après le point de vue du spectateur, la psychiatrie est nulle part et partout. Il ne fait en tout cas aucun doute que notre vie quotidienne est aujourd’hui « complètement perfusée par des schèmes médicaux-psychologiques⁷ ».
Le blog h-madness (http://historypsychiatry.wordpress.com), animé par une équipe de chercheurs européens et américains en sciences sociales, permet de suivre l’actualité de l’histoire de la psychiatrie.
1 Eric J. Engstrom, « Cultural and social history of psychiatry », in Current Opinion in Psychiatry, n° 21 (2008) : p. 585-592.
2 Edward Shorter, A History of Psychiatry: From the Era of the Asylum to the Age of Prozac (New York : John Wiley & Sons, 1997).
3 Chris van der Heijden, Grijs Verleden. Nederland en de Tweede Wereldoorlog (Amsterdam : Uitgeverij Contact, 2001).
4 Catherine Fussinger, « ‚Therapeutic community‘, psychiatry’s reformers and antipsychiatrists: reconsidering changes in the field of psychiatry after WWII », in History of Psychiatry (forthcoming).
5 Stuart A. Kirk et Herb Kutchins, The Selling of DSM: The Rhetoric of Science in Psychiatry (New York : Aldine de Gruyter, 1992).
6 Andrew Lakoff, La raison pharmaceutique (Paris : Les Empêcheurs de penser en rond, 2008).
7 Françoise Castel, Robert Castel, et Anne Lovell, La Société psychiatrique avancée : le modèle américain (Paris : B. Grasset, 1979), 292 p.
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