Pourquoi Réfractaire n’est pas seulement un film ennuyeux
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Après les récits communautaires sur la Deuxième Guerre mondiale (Déi Zwee vum Bierg en 1984 et Heim ins Reich en 2004), le cinéma semble vouloir nous raconter maintenant la même période à travers les grands personnages qui ont marqué ces années. La Grande-Duchesse dans Léif Lëtzebuerger (2008) a ouvert le bal. Réfractaire de Nicolas Steil nous en présente un deuxième.
Petit rappel historique. Dans le cadre de sa politique d’intégration du Luxembourg dans le Troisième Reich, l’administration allemande décide en été 1942 de décréter l’enrôlement de jeunes Luxembourgeois dans l’armée allemande. Plus de 10 000 seront appelés aux armes. Parmi ceux-ci, 2 300 désertent pendant leurs services militaires, 1 200 réfractaires ne se présentent pas à l’appel. Pour les jeunes hommes qui font ce choix difficile, deux possibilités s’offrent : ou bien quitter le pays et rejoindre soit des pays non-occupés comme la Grande-Bretagne, soit trouver refuge en France ou en Belgique, ou bien se cacher au Grand-Duché, ce que 2 300 personnes feront. Cette décision de ne pas servir dans l’armée allemande pouvait être lourde de conséquences. D’abord pour soi-même en cas de découverte par les Allemands. Mais également pour la famille qui risquait le déportation (« Umsiedlung »).
Nicolas Steil a donc choisi de nous raconter par le biais de la fiction l’histoire des réfractaires. La fiction est explicitement revendiquée, mais le film fait tout pour coller le plus près possible à la réalité de l’époque : reconstruction détaillée, référence plus ou moins prononcée au „Hondsbesch“…$^{1}$ Le réalisateur articule son histoire autour d’un personnage principal, François, fils d’un ingénieur collaborateur, qui choisit de ne pas rejoindre les rangs de la Wehrmacht et qui se cache dans une
des mines dans le sud du pays. Sur le plan cinématographique le film est une déception. Les personnages sont des représentations figées d’un mélodrame : le fils qui devient réfractaire pour se rebeller contre son père autoritaire, la famille bourgeoise avec une mère névrosée, le méchant communiste qui obéit aux ordres de Moscou et le bon communiste qui lit Marx, mais qui est moins orthodoxe, le collaborateur frustré et… violent. Le héros doit bien sûr mourir à la fin du film sous les coups d’un méchant nazi$^{2}$, ce qui n’empêche pas un happy end sous un soleil radieux : ses camarades quittent sains et saufs la mine. Le sacrifice n’a pas été vain.
forum publie aujourd’hui un compte-rendu du film – à un moment où il n’est plus à l’affiche – parce qu’il est prévu de projeter Réfractaire dans les écoles. Si on s’intéresse dès lors un peu plus au dossier de presse/dossier pédagogique qui accompagne le film, on comprend vite pourquoi le film est une « épreuve ratée », pour reprendre la formule de Renée Wagener. En effet, Réfractaire ne semble pas d’abord être un film, mais une double œuvre pédagogique. Un des petits films qui se trouvent dans le dossier de presse est particulièrement intéressant à ce sujet. Intitulé « Réactions au film », on voit Nicolas Steil en discussion avec des personnes qui ont vécu la guerre ou dont les parents ont vécu la guerre. Le réalisateur y explique les deux publics-cibles de son film : les pays avoisinants qui n’entendent souvent par-
Mayerus
Il me semble important de ne pas noyer la Deuxième Guerre mondiale dans l’effort mémoriel, mais de la maintenir également dans le champ historique.
ler que d’une manière négative du Luxembourg (« liste noire des banques » – sic !) et les jeunes, pour leur montrer quelle chance ils ont de vivre au Luxembourg (resic !). La première affirmation frise tellement le ridicule qu’elle ne vaut guère la peine d’être discutée. Normalement le Service information et presse est responsable de l’image du Luxembourg à l’étranger. Fonctionnaliser les réfractaires pour redorer le blason du Luxembourg… fallait y penser.
Mais le deuxième constat pose également problème. Il comporte d’abord un jugement moralisateur sur la facilité de la vie pour les jeunes d’aujourd’hui. Certes, je n’ai pas de compétence pédagogique particulière dans le domaine, mais une telle approche n’est peut-être pas la meilleure pour aborder ces jeunes tant convoités. Ensuite il contient une argumentation fréquemment articulée et qui ne se limite pas à ce film : la valeur pédagogique de la Deuxième Guerre mondiale.³ Est-ce que l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale en générale et l’histoire des réfractaires en particulier sont vraiment un moyen adéquat pour faire apprécier la démocratie à des jeunes d’aujourd’hui comme le suggère Nicolas Steil ? Est-ce que l’histoire peut combattre l’extrême-droite et promouvoir une meilleure cohabitation dans la société ? N’est-ce pas méconnaître les possibilités de l’historien ? N’est-ce pas surtout pratiquer une histoire anachronique, une histoire édulcorée ? Manquons-nous d’arguments dans le présent pour devoir recourir au passé ? Ou est-ce que le
recours au passé ne nous permet-il pas justement d’éviter de parler d’aujourd’hui ? Il ne s’agit pas ici de nier tout intérêt à la formation historique en classe, mais elle ne peut sûrement pas servir la cause du « Plus jamais ça ».
Et malgré quelques appels contre le manichéisme lancés par Nicolas Steil dans une interview, le dossier pédagogique décontextualisé les événements et se plaît dans un langage universaliste adapté à l’effet mémoriel mais pas à l’analyse historique. En effet, dès qu’on qualifie ces années de guerre comme « cette époque manichéenne, où s’affrontaient les forces du bien et du mal » (p. 7), on est loin d’une approche scientifique de l’histoire. Pour les uns, la terminologie rappelle une certaine interprétation du livre de l’Apocalypse, pour les autres, Starwars – l’historien ne s’y retrouve plus.
Quel peut être le sens, non seulement pour un jeune, de la question et des réponses suivantes ? (p. 24)
Vous faites partie de la Résistance, mais vous êtes arrêté par la Gestapo, laquelle vous demande des noms d’autres résistants.
- vous préférez mourir que de parler ;
- vous donnez un nom ;
- vous donnez tous les noms qui vous passent par la tête.
Comment garder, face à des questions tellement interpellatrices, l’effet de distance nécessaire à l’analyse historique ? Il me semble important de ne pas noyer la Deuxième Guerre mondiale dans l’effort mémoriel, mais de la maintenir également dans le champ historique. Sans vouloir opposer histoire et mémoire, les deux ont des régimes et des fonctionnalités différentes. La mémoire opère par la sacralisation du passé, tandis que l’histoire opère par la distanciation du passé. L’histoire essaie de comprendre le passé dans son altérité, tandis que la mémoire tente de rendre présent le passé. L’histoire est en quête de la vérité par des opérations de vérification et de confrontation des sources, tandis que le but de la mémoire c’est l’identité, c’est-à-dire la construction d’un sentiment d’identification.⁴ Utiliser le film avec ce dossier pédagogique dans l’enseignement, c’est abandonner l’histoire en faveur de la mémoire. ♦
¹ Cette volonté de coller à la vérité historique n’empêche pas le dossier de presse/dossier pédagogique de comporter des demi-vérités. Ainsi, à plusieurs reprises on a l’impression que les familles des réfractaires étaient déportées vers des camps de concentration (« Konzentrationslager »). Or, la plupart se sont retrouvées dans des « Umsiedlungslager » dont les conditions étaient loin d’être bonnes (surveillance étroite, ravitaillement insuffisant, mortalité importante…), mais néanmoins pas comparables à celles qui régnaient dans les camps de concentration.
² Qui pour faire vrai parle allemand, par opposition aux Luxembourgeois qui parlent français.
³ Pieter Lagrou, « Welke pedagogische waarde toekennen aan de Tweede Wereldoorlog ? », Bulletin trimestriel de la Fondation Auschwitz, n° 93 (octobre 2006): 63-84.
⁴ http://www.ufl.uni-ueber.de/ffhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh/flhsh
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