Cannes – Jour 1 : May we start?

Après son annulation en 2020 pour cause de Covid, le festival de Cannes est de retour, avec deux mois de retard mais entièrement en présentiel. Alors que le pari est risqué, les Français sont décidés à se positionner comme le pays dans lequel le cinéma renaît après plusieurs mois de fermeture ce qui, rappelons-le, n’était jamais arrivé depuis son invention en 1895. Alors quoi de mieux en ouverture du festival qu’un film qui mise entièrement sur la magie du cinéma?

CG Cinéma International

Après une année d’interruption et la mort du cinéma annoncée prématurément dans certains médias, avouons que d’entendre la petite mélodie du Carnaval des animaux de Saint-Saëns qui accompagne le logo du festival avant chaque film, et de voir s’imprimer la Palme sur un grand écran, ça fait son petit effet. Faisant figure d’irréductible petit village gaulois, Cannes refuse de présenter des films sur une plateforme informatique ou même de sélectionner des films destinés directement à ces mêmes plateformes. A ce propos, Léos Carax explique non sans ironie dans „Le Monde“ que « c’est la forme la plus plate que les businessmen aient réussi à imaginer pour exploiter les films ».  Ce qui n’empêche pas sa comédie musicale Annette, qui a fait hier soir l’ouverture du festival, d’être financée en partie et distribuée par Amazon. Mais une sortie en salles est garantie dans certains pays dont la France.  

Encore que le terme ‘comédie’ ne soit pas vraiment le qualificatif qui convienne à Annette. Il se situe plutôt dans la lignée de films musicaux tels que A Star is Born (celui de George Cukor en 1954, avec Judy Garland et James Mason), All That Jazz (1979) de Bob Fosse dont le thème était la maladie et la mort, ou The Phantom of the Opera (Joel Schumacher, 2004) dans lequel une soprano à la voix d’ange obsède un homme défiguré qui se cache derrière un masque.

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Dans Annette, Marion Cotillard interprète elle aussi une soprano adulée par son public et amoureuse de Henry (Adam Driver), un « stand-up comedian » provocateur et autodestructeur qui chaque soir insulte son public plus qu’il le ne le divertit.

Sur une histoire et des chansons écrites par les Sparks (Ron et Russell Mael), Léos Carax met en scène un film très noir dans lequel un homme détruit malgré lui tout ce qu’il aime. Mais c’est aussi une critique acerbe de la célébrité, du show-business et des fans capables de détester et rejeter, d’un instant à l’autre, ceux qu’ils adulaient et qui exigent de leurs idoles le constant sacrifice d’elles-mêmes. La soprano meurt ainsi symboliquement tous les soirs sur scène avant de ressusciter pour venir saluer, éternellement seule devant son grand rideau. Et alors que Henry se vante de démolir son public, elle dit qu’elle sauve le sien, au sens religieux du terme.

Après le premier tiers du film paraît l’enfant née de ce couple inattendu, l’Annette du titre. C’est l’idée la plus bizarre de Carax: Annette est une marionnette désarticulée dont on ne sait trop si elle doit figurer un monstre ou un ange. Peut-être est-elle un peu les deux pour Henry qui aimerait être un bon père mais n’y arrive pas vraiment. Une accusation de harcèlement sexuel, une paternité douteuse, une relation père-fille compliquée et une histoire de vengeance post-mortem viennent se greffer là-dessus, ce qui fait beaucoup, même pour un film qui dure deux heures vingt.

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Alors, parfois, ça part dans tous les sens. Certaines thématiques sont traitées de façon superficielle, des intrigues secondaires sont abandonnées avant d’être vraiment développées, le kitsch n’est pas toujours évité. Mais comme toujours chez Carax, le film contient aussi des moments fulgurants, de magnifiques idées visuelles, de multiples références cinématographiques et cette énergie qui vient du rock et de la foi en la magie du cinéma. Carax ose tout et s’il ne gagne pas tout le temps, cela n’en fait pas moins de son Annette une proposition esthétique des plus surprenantes, parfaite pour ouvrir le festival, surtout quand la première chanson du film  s’intitule « May We Start ? ».

Des mesures sanitaires pas si strictes que cela

Pour ce premier festival en salles après leur longue fermeture, les organisateurs avaient promis « des mesures sanitaires très strictes ». Or, si l’accès du Palais des festivals ne se fait en effet que sur présentation d’un certificat de vaccination ou de tests négatifs à répéter régulièrement, les salles elles-mêmes (dont les plus grandes accueillent plus de mille personnes et sont remplies à 100%) ne sont soumises à aucun contrôle de ce genre et seul le port du masque y est exigé mais non contrôlé durant les séances. Lors de la cérémonie d’ouverture, ils étaient nombreux à ne pas le porter comme si le virus ne touchait pas les stars. Demander aux spectateurs de garder un mètre de distance dans les queues qui s’allongent devant les salles (malgré un système de réservation mis en place cette année pour la presse) relève du vœu pieux et les rues comme les terrasses sont pleines de monde. Il faut donc espérer que le festival gagnera son pari qui reste osé. L’avenir du cinéma en dépend sans doute un peu.

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