Lors de sa première conférence de presse, le président du jury international Wim Wenders avait fait polémique en affirmant que les artistes devraient « rester en-dehors de la politique ». Même s’il a essayé par la suite de la contextualiser, cette déclaration a été mal perçue. « Rester en-dehors de la politique » est en effet un luxe que beaucoup de cinéastes n’ont tout simplement pas. C’est le cas de la réalisatrice iranienne Mahnaz Mohammadi que nous avons pu rencontrer à la Berlinale pour son remarquable film Roya, coproduit par Amour Fou Luxembourg.

Après la déclaration de Wim Wenders au début de la Berlinale, une centaine de cinéastes et acteurs/actrices (dont Ken Loach, Javier Bardem, Tilda Swinton, Nan Goldin, Adèle Haenel, Mike Leigh ainsi que les réalisateurs israéliens Avi Mograbi et Eyal Sivan) ont adressé à la Berlinale une lettre dans laquelle ils et elles se disent consterné·e·s par la participation du festival dans « la censure des artistes qui s’opposent au génocide perpétré actuellement par Israël contre les Palestiniens à Gaza et par le rôle clé joué par l’État allemand dans ce génocide ».
Samedi, lors de la cérémonie de remise des prix, le Turc Emin Alper, en recevant le Grand prix du jury pour son très politique Salvation, a promis aux Palestiniens, mais aussi aux Iraniens, aux Kurdes et aux opposants turcs qu’ils n’étaient pas seuls.

Emin Alper avait été précédé sur scène par le réalisateur syro-palestinien Abdallah Al-Khatib, lauréat de la meilleure première œuvre pour Chronicles of a Siege. Celui-ci a étalé un drapeau palestinien et a, lui aussi, accusé le gouvernement allemand d’être « complice du génocide perpétré par Israël à Gaza », provoquant le départ précipité du ministre social-démocrate Carsten Schneider en signe de protestation. Chargée d’animer la soirée, Désirée Nosbusch, visiblement ébranlée, a essayé de faire tant bien que mal le grand écart entre le glamour et la politique. « Nous entendons ce que vous dites, mais je pense que nous sommes ici pour rendre hommage à tous les cinéastes qui sont avec nous ce soir. Donc ce n’est peut-être pas le bon moment pour mener ce dialogue. Mais sachez que nous vous entendons, vraiment » a-t-elle assuré à Al-Khatib.
Indépendamment des commentaires sur Gaza, la déclaration initiale de Wim Wenders, qui n’a jamais touché de près ou de loin à des sujets politiques – contrairement à d’autres cinéastes allemands de sa génération comme Volker Schlöndorff, Rainer Werner Fassbinder ou Margarethe von Trotta – avait de quoi heurter tous les artistes qui s’engagent et n’ont parfois pas d’autre choix que de courir de considérables risques pour témoigner d’injustices et de crimes. « Rester en-dehors de la politique » est un luxe que beaucoup de cinéastes n’ont tout simplement pas.
« Tout ce que nous faisons, en tant que femmes, est politique. »

C’est le cas de l’Iranienne Mahnaz Mohammadi et de son film Roya (coproduit par Amour Fou Luxembourg), présenté dans la section Panorama et honoré d’une mention spéciale attribuée par Amnesty International. Aussi bien sa première fiction Son-Mother (2020) dont la protagoniste était une veuve élevant seule ses deux enfants, que Roya qui suit une militante emprisonnée dans la prison d’Evin, évoquent des histoires de femmes. « Depuis la révolution [en 1979] », raconte à forum la réalisatrice née en 1975, « mon corps n’est plus mon corps. Mon corps, le corps des femmes, est devenu un outil dans la construction idéologique du régime. Ils nous ont privées de notre corps et par là de notre identité. Ils ont fait de nous une masse anonyme. Je me bats pour récupérer mon identité et mon pouvoir d’agir. Le corps des femmes est devenu un enjeu politique. Je ne souhaite pas faire de films politiques mais tout ce que nous faisons, en tant que femmes, est politique. »
Pour la comédienne Maryam Palizban, venue à Berlin avec Mahnaz Mohammadi, c’est le premier film hors d’Iran (Roya a été tourné en grande partie en Géorgie). « C’est la première fois que je tourne en-dehors de mon pays, sans censure iranienne. Il était très important pour moi de bien choisir ce film-là. C’est le premier qui raconte ce qui se passe dans les prisons iraniennes. Après le mouvement « Femme, Vie, Liberté », il était impossible pour moi de continuer à travailler ou à vivre dans mon pays. Faire ce film, c’est aussi un moyen pour moi de soutenir des artistes, et plus spécifiquement des femmes, qui prennent la décision de réaliser des œuvres sans permission du régime iranien. Nous avons tous peur, nous nous battons constamment contre cette peur qui est en nous, nous avons peur pour notre famille, pour nos amis qui sont en Iran. Mais faire ce film, c’est une manière de confronter et de combattre cette peur. »
Maryam Palizban se rappelle sa réaction lorsqu’elle a dû, pour les besoins du tournage, mettre un de ces foulards iraniens qui enserrent le menton. « Je n’en avais plus porté depuis le mouvement « Femme, Vie, Liberté ». Et même avant, j’avais été à Berlin, et je n’en avais plus jamais remis par la suite. Ma première réaction, quand j’ai dû le porter, a été une crise de panique. Je n’imaginais pas que mon corps réagirait de cette façon à ce foulard. Je me suis souvenue de tout ce que j’avais fait en Iran alors que je le portais. C’était réellement traumatisant. »
Le film est basé sur l’expérience de la réalisatrice Mahnaz Mohammadi qui a elle-même été emprisonnée plusieurs fois en Iran. Elle ne s’est jamais soumise, continue à militer et a la ferme intention de retourner dans son pays.
Parce que les tortionnaires prennent soin de toujours bander les yeux de leurs victimes, tout ce que voit Roya, ce sont ses pieds sous le tschador sur lequel elle trébuche. Aveuglée et isolée, ne sachant ni ce que ses tortionnaires vont lui faire ni où elle va être amenée, la seule chose qu’elle perçoit, outre les coups qu’on lui assène, ce sont les bruits. « Je ne pouvais pas raconter cette histoire de manière classique », dit Mahnaz Mohammadi lors de notre entretien. « J’ai appris qu’entre ce que je vois et mon corps, il y a une distance, mais entre les sons et mon corps, il n’y pas de frontière, le son pénètre directement le corps et le corps le ressent et s’en souvient. Et cela m’a fait réfléchir sur la façon de raconter cette histoire. Je ne voulais pas dire aux spectateurs ce qu’ils devaient penser, ce qui est la réalité ou non. Ils doivent faire cette expérience par eux-mêmes. »

Roya est interprétée par l’actrice turque Melisa Sözen qui ne prononce pas une seule parole dans le film, mais par son incroyable présence et son jeu révèle la confusion, les peurs, les doutes mais aussi l’immense force intérieure d’une femme torturée, humiliée et mise sous pression pour avouer ses « crimes » devant une caméra. Se mélangeant à des souvenirs et des rêves, des impressions confuses, anxiogènes, souvent contradictoires, assaillent le personnage et le spectateur : les bruits, les cris des autres prisonnières, la voix des tortionnaires, des objets non identifiés, le scintillement des néons qui rend fou, un délire paranoïaque qui brouille toute frontière entre la réalité et les hallucinations. Roya est-elle sortie de prison ? Erre-t-elle dans les rues de Téhéran les cheveux au vent ? Et qui est cet homme qui tourne sans fin dans la cour de sa maison comme Roya dans sa cellule ?
Ce film, Mahnaz Mohammadi l’a fait aussi pour les autres prisonnières. « C’était très difficile pour moi de raconter cette histoire, je pensais que c’était impossible mais je savais aussi que c’était ma seule chance de dire ce qui se passe. Tant de mes amies, tant de prisonnières sont mortes dans cette prison ou peu après en être sorties, et j’entendais leurs voix. Je me suis dit que je devais trouver la meilleure façon de faire résonner ces voix. »
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