Un père disparu dans les geôles de Kadhafi, des agriculteurs afro-américains peinant à gagner leur vie sur les terres de leurs ancêtres et un arbre centenaire qui relie des chercheurs par-delà les décennies ont constitué quelques moments remarqués de ce début du 16e Luxembourg City Film Festival.
En 2022, le 12e Luxembourg City Film Festival s’ouvrait sans films russes à la suite de l’invasion de l’Ukraine deux semaines plus tôt. Cette année, c’est la guerre au Moyen-Orient qui vient chambouler une programmation dans laquelle les productions de la région occupent traditionnellement une place importante. Les films sont là, mais plusieurs cinéastes sont pris au piège sous les bombardements en Iran ou bloqués dans d’autres pays de la région.

Jihan K., la réalisatrice américano-libyenne du documentaire en compétition My Father and Qaddafi, se trouvait à Dubaï quand les attaques ont commencé et n’a pas pu venir au Luxembourg. Elle avait six ans quand son père Mansour Rashid Kikhia a été enlevé en 1993 et a disparu dans les geôles de Kadhafi. Dans son film, elle raconte à la fois l’impossible deuil d’une famille confrontée à cette disparition, l’histoire de la Libye depuis la colonisation italienne jusqu’à l’exécution du colonel Kadhafi – rappelant au passage l’existence de camps de concentration et le massacre de civils durant l’occupation italienne –, et les combats de son père, d’abord ministre des Affaires étrangères libyen, puis militant des droits de l’homme et principal opposant de Kadhafi. C’est aussi l’histoire d’une famille trimballée entre plusieurs continents – la mère de Jihan est une Américaine née en Syrie et ils ont habité un temps à Paris – et d’une jeune femme pleurant un père qu’elle n’a pas connu. Sur les films de famille dont elle dispose, ce père diplomate et activiste est invisible car absent la plupart du temps du domicile familial. Et même si le corps de Mansour a été découvert après la chute de Kadhafi et qu’il a eu droit, plus de dix ans après sa mort présumée, à des obsèques nationales, la cicatrice ne s’est visiblement jamais refermée pour sa fille qui continue à scruter ses traits, ses mouvements et son sourire sur les images floues des archives télévisées.
Le sud des Etats-Unis en noir et blanc
Alors que Jihan K. mêle avec finesse documentaire historique et histoire familiale, Seeds de l’Américaine Brittany Shyne, également en compétition, relève davantage de la tradition du cinéma direct dans lequel la caméra observe sans intervenir une situation afin de capter une réalité habituellement invisibilisée. Shyne, qui est aussi directrice de la photo, a fait le choix -rare dans le cinéma documentaire – du noir et blanc pour suivre, sur une période de neuf ans, une petite communauté de fermiers afro-américains dans le sud des Etats-Unis, qui peinent à gagner leur vie et voient leurs voisins blancs recevoir des subsides qui leur sont refusés. Un tel parti-pris esthétique place son film dans la tradition des célèbres photographies réalisées dans les années 1930 et 1940 pour la Farm Security Administration (FSA) mais à la dignité et à la beauté des photos, la cinéaste ajoute une bande son tout aussi lyrique, faite des bruits des vieilles machines agricoles et ceux de la nature au fil des saisons. Alors qu’on peine d’abord à distinguer les personnages, certains se démarquent peu à peu, comme l’octogénaire Carlie qui, après une vie de labeur, arrive tout juste à se payer des lunettes, ou Willie Head qui mène les actions pour la défense des paysans noirs, et son arrière-petite-fille Alani qui lui rappelle sa mère mais semble bien partie pour devenir la digne héritière de son combat. Tourné dans des fermes qui appartiennent depuis plus de cent ans aux mêmes familles, le film raconte aussi l’histoire des terres américaines et les transmissions générationnelles.
Le rythme volontiers méditatif choisi par la réalisatrice risque néanmoins de mettre à rude épreuve la patience des spectateurs pour qui la poésie des images ne suffit pas à combler une durée de plus de deux heures de film. C’est malheureusement le défaut de nombreuses œuvres qui placent, de façon radicale, la forme au-dessus du fond, risquant de les priver de la visibilité que méritent pourtant le sujet et son traitement.

Des humains et des plantes
Trop long (147 minutes !) est également Silent Friend (hors compétition) de la réalisatrice hongroise Ildikó Enyedi qui avait reçu en 2017 l’Ours d’or à Berlin pour le très beau On Body and Soul. Au centre du film se trouve un majestueux gingko. Cet arbre peut apparemment vivre mille ans mais celui dont il est question ici n’a été planté qu’au 19e siècle dans un jardin botanique à Marbourg en Allemagne. Autour de lui et dans les bâtiments de l’université qui le jouxtent, se dégagent trois histoires séparées à chaque fois par plusieurs décennies. Il y Grete (Luna Wedler), jeune étudiante en biologie qui doit faire face, au début du XXe siècle, à la misogynie de ses vieux et moins vieux collègues et professeurs tout en s’initiant à la photographie. Vient ensuite Hannes (Enzo Brumm) dans les années 1970 qui découvre les pouvoirs inattendus d’un géranium. Et durant le confinement du COVID, le neurologue hongkongais Tony Wong (Tony Leung Chiu-wai) habite les lieux et tente de scruter la vie intime de l’arbre. Les trois épisodes sont tournés avec des techniques différentes censées reproduire l’esthétique dominante de chaque époque : 35mm noir et blanc pour la plus ancienne, 16mm couleurs dans les années 1970 et images digitales en plans fixes durant le confinement.
La connexion – à chaque fois différente – des trois personnages avec le gingko et les plantes en général, font de la nature un personnage à part entière, la caméra épousant même parfois discrètement le point de vue de l’arbre. Le film invite ainsi à ouvrir les yeux, les oreilles et l’esprit, comme le font les bébés qui, nous apprend Tony Wong au début, accueillent chaque nouvelle découverte avec l’ensemble de leur cerveau et non pas, comme les adultes, en se focalisant sur un seul élément, ou en n’employant que certaines facultés, au risque de ne pas voir ou entendre l’essentiel.
Le film d’Ildikó Enyedi essaie de rendre visible l’invisible et de faire communiquer les humains et les plantes… et les humains entre eux, ce qui s’avère dans chaque épisode au moins aussi compliqué. C’est assez envoûtant au début mais finit par devenir assez répétitif et même frôler parfois le kitsch, surtout dans le peu convaincant deuxième épisode alors que dans le troisième épisode, Léa Seydoux se contente de faire de la figuration face à Tony Leung et l’arbre centenaire.
My Father and Qaddafi : lundi, 9 mars, 18h15, Ciné Utopia
Seeds : jeudi, 12 mars, 20h45, Cinémathèque@Théâtre des Capucins
Silent Friend : lundi, 9 mars, 18h00, Ciné Utopia
Rose: jeudi, 12 mars, 10h30, Cinémathèque@Théâtre des Capucins
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