Luxfilmest 2 – Faire face

Plusieurs films iraniens sont présents au Luxembourg City Film Festival dont la coproduction Divine Comedy dans lequel Ali Asgari démonte les multiples couches d’interdits dans le cinéma iranien, mais aussi le documentaire Cutting Through Rocks qui suit le combat tenace d’une élue pour offrir davantage de libertés aux femmes. A voir également : Reedlands, un étrange premier film néerlandais.

Divine Comedy raconte les tentatives infructueuses d’un réalisateur (Bahram Ark) et de sa productrice (Sadaf Asgari) pour montrer leur film à Téhéran. Le permis nécessaire à cet effet leur est refusé à cause de la présence, dans le film en question, d’un chien (considéré comme « impur » dans le chiisme) et parce qu’il n’est pas parlé en farsi mais en turc azéri qui est la langue maternelle du réalisateur… et celle du fonctionnaire qui en interdit la diffusion. S’ensuit une discussion kafkaïenne avec ce dernier, dans le prolongement des scénettes rassemblées précédemment par Asgari dans ses Chroniques de Téhéran (2023) dans lesquelles il montrait pareillement des citoyens iraniens aux prises avec une règlementation aussi fluctuante qu’abstruse.

Divine Comedy © Seven Springs Pictures/Taat Films

Dans Divine Comedy, il y a du Nanni Moretti dans l’air et pas seulement parce que les deux protagonistes traversent Téhéran sur un scooter rose. Comme son collègue italien, Asgari brouille avec beaucoup d’espièglerie la frontière entre réalité et fiction en mettant en scène des personnages qui utilisent les noms et en partie la biographie des acteurs qui les interprètent. Bahram Ark ressemble même physiquement à Moretti et est, comme lui, cramponné à une conception puriste du cinéma. Mais les problèmes auquel il fait face sont tout autres. Bahram se heurte à une censure d’autant plus éreintante qu’elle use de multiples et parfois contradictoires arguments et tente de pousser le réalisateur à des compromis qui vont de la suppression du chien à la réalisation de films (en farsi) plaisant davantage au régime.

Malicieusement, Ali Asgari démonte les multiples couches d’interdits dans le cinéma iranien et s’amuse des 1001 façons qu’ont trouvées les cinéastes pour les contourner… ou essayer de le faire. Divine Comedy est en quelque sorte son propre sujet. Comme le film dans le film, il a été tourné sans autorisation, il est parlé en turc, il est interprété par une actrice aux cheveux bleus très visibles et il compte un chien parmi ses protagonistes. Ironiquement, la situation politique finit par rattraper Bahrat Ark au moment même où il allait enfin montrer son film… comme elle vient de rattraper Ali Asgari alors qu’il s’apprêtait à voyager pour montrer le sien au Luxembourg où il a été coproduit par la réalisatrice Raha Raz.

Hasard de la programmation, un autre film iranien présenté au festival est lui aussi parlé en turc azéri. Cutting Through Rocks (nominé pour l’Oscar du meilleur documentaire), du couple de cinéastes Sara Khaki et Mohammadreza Eyni, documente sur une période de huit ans le combat tenace de Sara Shahverdi pour offrir davantage de libertés aux femmes dans une région particulièrement conservatrice en la matière, quelque part dans le nord-ouest de l’Iran. Comme l’homme à la moto d’Edith Piaf, Sara porte des culottes, des bottes de moto et un blouson de cuir noir. Quand le documentaire commence, on la voit réparer la porte de sa maison dans laquelle elle habite sans mari, frère ou père. Elle est la seule femme dans le village autorisée à se déplacer à moto. Et quand elle décide de se présenter aux élections communales – chose qu’aucune femme n’a jamais faite -, elle gagne haut la main, ce qui lui confère le droit de disposer du tampon nécessaire à tous les actes officiels. Mais les hommes, à commencer par son propre frère, voient d’un très mauvais œil le pouvoir soudain accordé à cette élue qui compte bien mettre ses promesses en pratique.

Cutting Through Rocks  © Sara Khaki et Mohammadreza Eyni

Sara Shahverdi est une femme bougrement intelligente. Elle évite de brusquer les hommes mais parle fermement quand il le faut. Elle rit souvent et sourit presque tout le temps, et elle n’hésite pas à aller frapper aux portes pour convaincre les pères et les oncles de laisser étudier les filles au lieu de les marier à douze ou treize ans. Elle force astucieusement la main des hommes afin de les inciter à partager la propriété de leur maison avec leurs épouses et accueille chez elle une jeune fille qui a besoin d’aide. Le foulard, sujet constant dans les films iraniens depuis qu’il est devenu le symbole de la répression des femmes, n’en est pas un ici. Sara Shahverdi ne s’encombre pas de symboles, elle agit tranquillement mais avec d’autant plus de persévérance. Et bien entendu, cela ne plaît pas à certains qui vont imaginer une façon inattendue et humiliante pour la punir. Mais elle surmontera l’épreuve. Sara accepte que le changement ne se fera pas en un claquement de doigts et redouble d’efforts pour convertir ses concitoyens à sa vision d’un monde plus juste. Plus encore que le portrait d’une Iranienne en résistance contre l’obscurantisme, les deux cinéastes font celui d’une femme politique intègre, compétente, engagée au service de sa communauté. En ce sens, Sara Shahverdi n’est pas seulement un exemple pour les femmes iraniennes mais a des choses à apprendre à bon nombre de nos dirigeants.

Le crépuscule des monstres

Très loin d’Iran, le Néerlandais Sven Bresser filme un autre village dans lequel les jeunes filles sont soumises à une violence masculine plus sournoise mais non moins dangereuse. Le coupeur de roseaux Johan (Gerrit Knobbe), un veuf d’une soixantaine d’années dont la solitude n’est interrompue que par la présence de sa petite-fille âgée d’une dizaine d’années, découvre un jour dans son marécage le cadavre d’une adolescente.

Reedlands  © Viking Film

Reedlands est une œuvre étrange, quelque part entre le thriller rural, l’observation documentaire, l’introspection psychologique, le cinéma social et le réalisme magique. Sven Bresser commence par suivre longuement le travail de Johan qui coupe ses roseaux à la main et brûle la broussaille au crépuscule. On s’étonne de le voir utiliser un téléphone ou un ordinateur mais ce fermier attaché aux rituels et aux traditions est conscient que son monde est en train de mourir avec lui. Sans doute en éprouve-t-il de la tristesse ou de l’amertume mais c’est le meurtre de la jeune fille qui va le ravager.

Le réalisateur a construit une bande son très étoffée qui ne donne pas seulement à entendre le bruit du vent dans les roseaux et le tonnerre qui gronde, mais installe une atmosphère lourde, menaçante sans qu’on ne sache réellement d’où viendrait le danger. Des marécages dans lesquels attendent des monstres et où on s’enfonce sans laisser de traces, des voisins qui sont peut-être des tueurs, du village concurrent ou de la Chine lointaine qui met en péril le revenu des agriculteurs. Ou bien de penchants inavouables que la vue d’une adolescente morte vient brutalement réveiller. 

Tout en jouant constamment sur le visible et l’invisible, par la mise en scène du hors champ mais aussi un montage rempli de mini-ellipses, Bresser trouve des images saisissantes, à commencer par les roseaux qui, d’une représentation assez bucolique au début, passent à quelque chose de plus inquiétant, ou encore les feux dans les marécages, une jument blanche accouplée avec un étalon noir et un curieux et assez morbide théâtre pour enfants. Il y a aussi cette énigmatique matière visqueuse que Johan découvre un jour dans son champ, une référence à l’œuvre Black Water de l’artiste néerlandais Armando selon Bresser, mais qui, par la façon dont elle filmée, rappellera surtout aux cinéphiles la même matière noire dans laquelle disparaissaient les hommes attirés par Scarlett Johansson dans l’encore plus étrange Under the Skin (Jonathan Glazer, 2013).

Comme c’est souvent le cas avec ce genre de films qui vivent davantage par l’atmosphère et la suggestion que par une narration clairement définie, le réalisateur a du mal à conclure si ce n’est en laissant traîner la menace. Mais ce n’est là qu’un défaut mineur d’un premier long métrage envoûtant pour quiconque a la patience de suivre le personnage dans son voyage au bout de lui-même. 

Divine Comedy : vendredi 13 mars, 18h30, Cinémathèque@Théâtre des Capucins

Reedland : mercredi, 11 mars, 18h30, Ciné Utopia

Cutting Through Rocks n’a été projeté que dans une unique séance et n’est actuellement pas disponible.

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