C’mon C’mon de Mike Mills
Tourné dans un beau noir et blanc, délicieusement mélancolique et rêveur, le film de Mike Mills sur la relation d’un journaliste avec son neveu est finalement symptomatique d’un certain cinéma américain ancré dans la société blanche et les préoccupations de celle-ci.

Plutôt du genre taiseux, Johnny (Joaquin Phoenix) mène sa petite vie tranquille d’un avion à l’autre. Il travaille pour une station de radio, son job consistant à interroger partout dans le pays des enfants et des adolescents américains sur leur vie, leur vision du futur, leurs espoirs et leurs angoisses. Il y a pire comme boulot, mais le soir, Johnny se retrouve tout seul dans des chambres d’hôtels impersonnelles et cela lui pèse. Car alors qu’il ne se plaint de rien, Johnny a tout de même un problème : il a été abandonné par la gent féminine. Sa copine l’a larguée, sa mère est morte et sa sœur (Gaby Hoffmann) ne lui parle plus. Bref, Johnny n’est pas heureux et pour y remédier, quoi de mieux qu’un changement de vie radical ? Johnny se porte donc volontaire pour garder le jeune fils de sa sœur Viv (qui consent à lui parler à nouveau).
Avec un brin de mauvaise foi, on pourrait résumer ainsi le nouveau film de Mike Mills. Le cinéaste s’était notamment fait remarquer avec 20th Century Women (2016) porté par l’excellente Annette Benning, qui racontait l’histoire de sa mère baba cool, ainsi que Beginners (2011) dans lequel Christopher Plummer interprétait son père qui s’était déclaré homosexuel sur le tard, à 75 ans !
❝Tout est d’ailleurs très beau dans ce film jamais ouvertement sentimental mais juste un peu triste et délicieusement mélancolique.❞
Marié avec l’artiste et réalisatrice Miranda July, l’une des stars du cinéma indépendant américain, Mike Mills est entretemps le père d’un enfant de neuf ans, ce qui l’a fait changer de point de vue. Devenu adulte et responsable, il regarde maintenant avec étonnement ce gamin qui le bouscule dans ses habitudes et ses certitudes. Et imagine Joaquin Phoenix en guise d’alter ego se questionnant, face à son jeune neveu Jesse (Woody Norman), sur la vie, la mort et le temps qui passe.

C’est tourné dans un très beau noir et blanc par Robbie Ryan (directeur de la photo notamment d’Andrea Arnold et de Ken Loach), ce qui a surtout pour effet de nous faire apparaître étranges et bizarrement mystérieuses des villes comme Los Angeles, New York ou La Nouvelle-Orléans, mille fois filmées au cinéma. Un peu comme si l’on était cet « enfant des étoiles » cité dans le récit, qui regarde la Terre en rêvant à la vie des humains. Tout est d’ailleurs très beau dans ce film jamais ouvertement sentimental mais juste un peu triste et délicieusement mélancolique. On est entre gens cultivés (outre l’oncle journaliste, il y a une mère écrivaine et un père musicien) et les titres des livres que Johnny lit à son neveu ou pour lui-même à voix haute s’affichent sur l’écran pour que nous puissions continuer la lecture après la fin du film.
Joaquin Phoenix est bien entendu parfait (l’a-t-on jamais vu autrement ?) et semble avoir doublé de poids pour faire oublier toute trace du Joker. Gaby Hoffmann est excellente dans le rôle de la sœur de Johnny, mère à la fois faillible et néanmoins irréprochable de Jesse. Même le jeune Woody Norman échappe au syndrome de l’acteur enfant trop mignon ou trop agaçant.

Comme sa soeur est toutefois accaparée par le père bipolaire, en période de crise aigüe, de Jesse, Johnny va devoir emmener son neveu dans ses pérégrinations à travers le pays, construisant peu à peu avec lui une relation d’abord malaisée puis de plus en plus tendre et forte qui l’amènera à confronter ses problèmes refoulés tandis que l’enfant trouve en lui un peu du père qui lui manque. Rien d’inattendu là-dedans, Mike Mills dit s’être inspiré de Alice in den Städten (Wim Wenders, 1974) mais les films pullulent dans lesquels un adulte se lie avec un enfant que généralement il ne connaît pas mais pour lequel il doit endosser soudainement la responsabilité, l’archétype du genre étant bien sûr The Kid de Chaplin (1921).
Sauf que The Kid, outre d’être une comédie burlesque, contenait comme les autres films de Chaplin une sévère critique des injustices sociales dans l’Amérique moderne. Et c’est là que le bât blesse dans C’mon C’mon et ce qui le rend à mes yeux si irritant. D’abord, il est beaucoup moins divertissant que The Kid. Mais surtout, s’il se contentait de raconter l’histoire édifiante d’une relation adulte/enfant en faisant, comme tant de films indépendants, plus ou moins ouvertement l’éloge des valeurs familiales dans un milieu bourgeois, je pourrais m’en accommoder. Or, pour ancrer son film dans une certaine réalité et nous dire aussi combien les enfants sont formidables (il y a un petit côté École des fans dans leurs interventions), Mike Mills intègre dans le film les interviews réalisés par Johnny avec des enfants et des adolescents qui, eux, ne jouent pas des personnages mais s’expriment en leur propre nom. Or, ces jeunes sont souvent noirs ou issus de l’immigration ou de quartiers dits difficiles. L’un d’eux évoque un père en prison, d’autres à La Nouvelle-Orléans parlent encore des suites de l’ouragan Katrina alors qu’ils n’étaient pas nés au moment de son passage. L’Amérique dans laquelle ils vivent n’est pas celle de Jesse, enfant surprotégé, privilégié et gâté. Il y en a aussi qui évoquent les crises environnementales et la peur qu’elles leur incitent. Mais tous disent leur petite phrase et puis s’en vont. Ils sont juste là pour « faire joli », pour faire s’émerveiller les adultes bien intentionnés sur leur « courage » et leur « fraîcheur ».

Le film ne s’intéresse ni à eux ni à leur situation ou aux injustices qui assombrissent pourtant lourdement cet avenir dont le film prétend faire son sujet. Au point que l’un des jeunes enfants interrogés par Johnny/Joaquin Phoenix est aujourd’hui décédé. Le film lui rend hommage dans le générique en termes édulcorés (« In Memory of Devante ‘D-Man’ Bryant with Speed and Teleporting »). Cet enfant afro-américain âgé de neuf ans a été « tragiquement tué par une balle perdue alors qu’il était assis au coin d’une rue » nous apprend le site allocine.fr. Tragiquement tué par une balle perdue comme s’il avait été frappé par la foudre. Bien sûr, le réalisateur n’est pas responsable de ce qui s’écrit sur un site français. Mais Devante Bryant n’a pas été tragiquement tué par une balle « perdue ». Il a été victime de la violence systémique des armes à feu qui ont tué en 2021 plus de 1500 enfants selon le New York Times. Et les enfants afro-américains ont quatre fois plus de risques d’être tués par balle (perdue ou non) que les enfants blancs. Vu sous cet angle, le si beau et si subtilement mélancolique C’mon C’mon est avant tout représentatif d’un cinéma américain qui reste ancré dans la société blanche et les préoccupations de celle-ci.
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